Et se tournant vers Gaspard: «Le marquis de la Gaillarde, mon mari.»

Gaspard s’inclina.

--Comment vous a-t-on traitée ici, madame? proféra le marquis,

inquisiteur.

--Avec tous les égards dus à mon rang et au vôtre, monsieur, dit-elle.

Et,... sauf l’inconvénient de voir arrêter mon carrosse,... je n’ai rien

à regretter.

En prononçant ces mots, elle se tourna de nouveau vers Gaspard qui

s’inclina, reconnaissant.

Elle ajouta:

--Je suis d’ailleurs, ici, depuis peu d’instants...

--Je l’espère bien, madame, car j’ai fait la plus extrême diligence.

Le grand seigneur, hautain et dédaigneux, semblait, jusqu’à ce moment,

ne faire aucune attention à la présence des bandits ni à celle de

Gaspard. Il dit à sa femme:

--A peine m’aviez-vous quitté, madame, qu’un visiteur--bienvenu, ma

foi!--m’apprenait que le fameux Gaspard de Besse se trouverait sans

doute en travers de votre chemin, ayant établi son campement dans le

parc de Vaulabelle. Je montai à cheval aussitôt, pensant vous rejoindre

avant que vous fussiez la victime des coquins.

Gaspard eut un léger mouvement d’impatience:

--Eh, là! monsieur, fit-il.

Et le marquis, avec une parfaite impertinence:

--Je sais, je sais, monsieur, vous êtes leur chef. Bonjour. Je n’ai pas

à me féliciter des façons de vos gens, monsieur. Comment! je les

cherche, je vous cherche, apportant à tout hasard une honnête rançon

pour délivrer la marquise... je viens vous trouver chez vous; et, à la

grille de ce parc, pendant que mon valet l’ouvre, non sans peine, vos

brigands, avec des cris inutiles, un peu ridicules, m’entourent et

prétendent m’avoir pris!... Ne trichons pas, monsieur. Je vous somme,

avant toutes choses, de me déclarer libre, comme je le suis en effet. Je

ne suis pas un homme à qui l’on peut apprendre comment il se doit

conduire. A la cour comme à la guerre; j’ai parfois donné des leçons,

monsieur; je n’en ai jamais reçu. Et, pour tout dire, on ne saurait

m’apprendre la politesse, à moi, monsieur, vu, monsieur, qu’à vingt ans,

colonel, j’étais à Fontenoy.

A ce mot, le marquis assura sur sa tête un chapeau glorieux, mais

démodé.

--Morbleu! acheva le vieux marquis, j’avais entendu vanter la courtoisie

d’un bandit chevaleresque, nommé Gaspard de Besse; et j’avoue que j’y

avais cru. Aurait-il volé aussi cette gloire?

--Je ne crois pas, monsieur, dit Gaspard avec un sourire; et vous

l’allez bien voir.

Le héros de Fontenoy avait fait avancer son valet; et, désignant, du

bout de son doigt méprisant, le sac d’écus:

--Prenez d’abord ceci!

Gaspard, souriant, regarda la dame, puis son époux; et, avec une grâce

digne de ses interlocuteurs titrés:

--Fi! monsieur, fi!... C’est pour rien.

Il était impossible au marquis de deviner ce qu’ainsi Gaspard entendait

lui octroyer gratis. Il comprit seulement que son adversaire s’excusait

en apprenant qu’il avait devant lui un héros de France.

Gaspard attirait une branche du rosier le plus proche; il cueillit une

rose; et, l’offrant à la marquise:

--Tant de grâce et de beauté demeurent sans prix, madame. Daignez

seulement m’accorder la faveur d’accepter cette fleur, en même temps que

votre entière liberté. Votre carrosse n’est certainement pas dételé

encore; et l’époux qui chevauchera à la portière est digne de vos plus

beaux regards, puisqu’il est un des héros d’une si illustre bataille.

Le marquis piaffait un peu:

--C’est bon, c’est bon, monsieur, abrégeons. Trêve de compliments.

Gaspard, avec un sourire, porta la main sur son épée:

--Et maintenant, monsieur, dit-il avec simplicité, s’il vous plaît d’en

découdre, je suis tout à vous, et de tout cœur.

Pour le coup, le visage du marquis, jusque-là crispé par une sorte de

rage contenue, se détendit, dans une sorte d’étonnement approbatif; et,

sur le ton dont il eût félicité un de ses officiers, digne à la fois de

ses éloges et de son blâme:

--Non, monsieur, non; je suis vif, il est vrai, vif en diable!... Vous

êtes--c’est regrettable--un bandit, mais quoi! vous êtes de bon ton; il

y a quelque hauteur dans votre courtoisie, et j’aime cela, moi! Je m’y

connais... Vous ne me déplaisez qu’à demi. Serviteur.

Il tourna le dos à Gaspard; et, d’un geste, montrant devant lui le

chemin à la marquise:

--Nous sommes libres, madame.

On eût dit qu’il lui accordait et s’accordait à lui-même la liberté.

Pour sa femme, qui passait devant, il se découvrit; il la salua très bas

et la suivit...

* * * * *

Sanplan était resté près de Gaspard; et, le regardant d’un air

interrogatif:

--Un fou?

--Non, un Français. Vieille roche. Spirituel et brave.

--Mais d’un orgueil! se récria Sanplan.

--Justifié, dit Gaspard.

--Et tu l’as?...

--Oui; mais, vrai, je m’en fais reproche.

--Bah! dit Sanplan, guerre à la noblesse! Sois assuré qu’à ta place, à

ton âge, il t’en eût fait autant.

--C’est ma seule excuse, conclut Gaspard, avec gravité.

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 25 / 50 题