CHAPITRE XII

La visite extraordinaire de Gaspard au château de Fontblanche;--et

comment la peur des voleurs jeta dans les bras de Gaspard une jeune et

belle marquise; et comment l’infortune du vieux marquis fut, à bon

droit, imputée à l’abbé de Chaulieu.

C’est ici que se place une des plus curieuses aventures de l’aventureux

Gaspard.

Il résolut de rendre visite au château de Fontblanche, entre Aubagne et

Gémenos. Ce château était habité par Mme de Garnier et sa fille.

Gaspard avait entendu dire que ces dames avaient de lui une opinion peu

favorable. On le leur avait représenté comme un bandit farouche,

violent, redoutable. Il résolut de les détromper, persuadé que, si elles

lui rendaient bon témoignage, sa réputation de partisan généreux et

courtois serait définitivement et brillamment fixée.

* * * * *

Ce jour-là, il y avait grande réception et bal chez les dames de

Garnier.

«Gaspard arriva flanqué de deux hommes qu’il posta aux deux portes du

château. Ils étaient armés de tromblons effrayants mais chargés à poudre

seulement, car sa maxime inviolable était: _Ne tuez jamais._

«Gaspard franchit le vestibule du château, jeta son manteau à un valet,

et on vit apparaître à la porte du salon, au milieu d’une danse

commencée, un beau gentilhomme non invité, qui s’annonça lui-même en ces

termes: «_On m’a dit, Mesdames, qu’on vous avait alarmées avec des

histoires effrayantes sur un certain Gaspard de Besse, terrible bandit;

j’ai voulu vous le présenter._»

«Et comme tous les yeux se tournaient vers la porte et que la panique

commençait à faire blêmir plus d’un front, à la pensée de voir

apparaître une sordide figure de brigand, Gaspard ajouta avec calme:

«_Ne cherchez pas ailleurs, Mesdames et Messieurs! C’est bien moi qui

vous présente et représente Gaspard de Besse._»

«A la stupeur générale succédait immédiatement un sentiment de

curiosité, non dépourvu d’admiration, devant ce beau et doux jeune

homme, suppliant qu’on n’interrompît pas la pavane, qu’il avait

suspendue par son arrivée, et s’excusant (par pure coquetterie) de ne

pas savoir d’autres danses que celles de son village.

«Je crois bien, disait Mme de Garnier à sa fille, de qui un de nos amis

tient ces détails authentiques[8], je crois bien que plusieurs de ces

demoiselles se seraient vantées volontiers d’avoir dansé avec le si joli

brigand, à la chevelure artistement bouclée.

[8] Ce récit est tiré des _Miettes de l’histoire de Provence_, par

STEPHEN D’ARVE, vicomte de Catelin; Aix, Dragon, éditeur. L’auteur

le tenait de M. Louis de Bresc, président distingué de l’Académie

d’Aix. M. de Bresc est mort en 1910. Il avait entendu, dans sa

jeunesse, Mlle de Garnier, fort âgée, rendre ce témoignage à

Gaspard.

«On l’entourait, on le forçait d’accepter des rafraîchissements, on lui

fit raconter quelques drôlatiques histoires d’Anglaises dont il imitait

les premières terreurs et la gracieuseté ensuite. Il disait ne vouloir

faire qu’une concurrence à la douane du gouvernement, en prélevant un

impôt sur l’or et l’argent anglais ou italien entrant en France. Son

domaine, disait-il encore, s’arrêtait à la grande route; et il ajoutait

qu’il n’avait jamais tué personne, dévalisé de châteaux ou enfoncé des

portes. Nulle parenté avec nos cambrioleurs modernes.

«Le joli bandit partit trop tôt, au gré de ces demoiselles, qui le

prièrent d’accepter un souvenir de sa visite en se dépouillant, à son

profit, de quelques bijoux, bagues ou colliers! Les valets apportèrent à

boire aux deux gardes du corps, qui n’avaient plus rien d’effrayant

depuis que leur jeune chef avait raconté que leurs armes étaient

inoffensives: des tromblons de parade.

«Cette audace fut un vrai coup de fortune pour la popularité de Gaspard

de Besse, qui ne fit que grandir et, disons-le aussi, lui gagna partout

des amis et des complices inconscients.»

* * * * *

Un jour, assis sur un banc, dans le parc de Vaulabelle que Sanplan et

Lecor appelaient: _le Parc enchanté_, Gaspard, qui avait rendu plusieurs

fois visite à Mme de Lizerolles et avait reçu la permission d’emprunter

des livres à sa bibliothèque, tenait ouvert sur ses genoux, en oubliant

de le lire, un mignon volume: _les Œuvres de Chaulieu_; œuvrettes

plutôt, qui célèbrent les amours faciles:

Chez moi tous les amusements

Ont encore une libre entrée,

Mais, fût-ce une chaîne dorée,

J’en hais tous les attachements.

Gaspard songea d’abord à cette sorte de timidité fière qui l’avait

empêché d’avouer à Mme de Lizerolles le sentiment qu’il avait pour elle;

et il connut que, loin d’elle, il sentait s’exaspérer encore l’amour

qu’elle lui avait inspiré; il se dit avec chagrin que cette inaccessible

beauté l’avait rendu froid pour des beautés accessibles, mais qui lui

semblaient, par comparaison, indignes de son attention. Il enviait le

bonheur de Bernard qui trouvait moyen de rencontrer Thérèse, en dépit

des surveillances auxquelles la soumettait son tuteur. Heureux fiancés!

ils savaient que la dot était en lieu sûr; au premier jour, viendrait

une circonstance favorable qui leur permettrait le mariage; et Bernard

obtiendrait enfin un bonheur que Gaspard, lui, ne connaîtrait jamais!

Puis sa pensée de nouveau évoqua la noble dame. Ses titres, ses

élégances, sa hauteur sans morgue, séduisaient le révolté. Il y a dans

le luxe une particulière séduction; la parure, ajoutant sa propre beauté

à la beauté des femmes, accroît singulièrement l’attrait qu’elles

exercent sur l’homme le moins artiste. Le plébéien se sentait flatté

d’être distingué par la patricienne; un peu humilié d’avoir avec elle

moins de témérité qu’avec toute autre... Et, tourmenté de jeunesse, il

se promettait bien d’être, à l’occasion, hardi avec quelque autre noble

dame, pour oublier celle dont le souvenir était pour lui un charme

infini et un infini regret.

Ayant rêvé à ces choses, Gaspard reprit son livre et lut à voix haute:

Profitons de la vie;

Çà, verse-moi du vin;

Et qui sait, ma Silvie,

Si nous serons demain?

Flon! flon!

Verse du vin, jette des roses;

Ne songeons qu’à nous réjouir;

Et laissons là le soin des choses

Que nous cache un long avenir!

Le banc sur lequel Gaspard était assis baignait dans ombre claire de

deux grands pins parasols, près desquels s’élevaient des cyprès en

fuseaux, au feuillage sombre; des rosiers grimpants, chargés de roses en

touffes, les escaladaient, s’accrochaient aux brindilles d’où

pleuvaient, au moindre souffle, des pétales parfumés.

Non loin, la gloriette, enguirlandée, elle aussi, de roses grimpantes,

élevait son architecture de petit temple antique. Un peu plus loin,

s’arrondissait un bassin que l’eau des pluies avait empli jusqu’au bord.

Au centre du bassin s’élevait une statuette de marbre: l’Amour, ajustant

à son arc une flèche, semblait menacer un faune cornu, enfoui dans les

genêts voisins.

Les genêts étaient en fleurs, et, de leurs touffes d’or, s’élevait une

amoureuse odeur, puissante, qui flottait sur le parc tout entier.

Tout au fond de ce décor, digne de Watteau et de Chaulieu, les ruines du

château abandonné ne montraient, à travers les feuillages aux verdures

de tons différents, que des blancheurs dorées par un soleil

d’après-midi.

Gaspard reprit son livre:

Profitons de la vie;

Et qui sait, ma Silvie,

Si nous serons demain?

Flon! flon!

Il souriait, non sans mélancolie, à des visions fort galantes, lorsqu’il

vit venir à lui, toute courante et comme effrayée, une jeune dame qu’il

était facile de reconnaître pour une personne de qualité. Il se leva...

--Ah! monsieur! lui dit-elle, haletante, en paroles précipitées. Ah!

monsieur! Dieu vous envoie! Figurez-vous... mais ne suis-je pas

poursuivie?... Qu’importe, puisque vous voici!... Un gentilhomme ne

permettra pas qu’il me soit fait affront...

--Calmez-vous, madame; seyez-vous là, je vous prie; vous reprendrez

haleine, et me conterez ensuite l’accident qui me vaut à moi, indigne,

l’aimable fortune d’avoir à vous secourir.

--M’asseoir! y pensez-vous, monsieur! Cachez-moi, avant tout! que je ne

sois pas exposée à revoir ces figures terribles!

--Et de quelles figures parlez-vous, juste ciel?

--Mon carrosse, à trois cents pas d’ici, fut arrêté tout à l’heure par

un grand coquin armé d’un mousqueton. Il força mon cocher à descendre de

son siège, et se mit à le houspiller de la bonne manière. Mon laquais

l’empoigne... et, pendant qu’ils s’assomment, j’aperçois, dans le mur de

votre jardin, un portillon que, par bonheur, j’ouvris sans peine... Ah!

je meurs! De grâce, cachez-moi, monsieur!... Ne puis-je entrer dans ce

réduit?

Elle regardait la gloriette.

--J’allais vous le conseiller, madame! et je resterai devant la porte,

l’épée à la main. Tout honnête homme doit protection aux femmes.

Elle était déjà dans la gloriette où l’Amour faisait passer le Temps, en

attendant que le Temps fît passer l’Amour.

Tout de suite, Gaspard se sentit entouré par un essaim de pensées

aimables, telles qu’abeilles sur rosier.

A peine la dame avait-elle, dans son grand trouble, refermé la porte,

que le bruit d’un pas lourd, écrasant le gravier, força Gaspard à se

retourner. Sanplan venait à lui; il se porta vivement vers le fâcheux

Sanplan; et, sur un ton d’impatience:

--Qu’y a-t-il? Que me veux-tu?

--Ah! Gaspard!... Ah! Gaspard! s’écria Sanplan qui, essoufflé, tomba

plutôt qu’il ne s’assit sur le banc où dormait le petit volume de

Chaulieu.

--Eh bien, quoi? et que veulent dire ces soupirs?

--Une femme, mon cher!... Un carrosse!... Une femme en jaillit!... toute

seule!... Elle a des yeux! un sourire!... et des dents!... tout ce qui

rend un homme stupide... Un de nos sacripants, ayant arrêté le carrosse,

était en train de rosser le cocher... quand j’accourus... Cette déesse

aussitôt prend sa course, passe devant moi... le temps de me montrer,

comme dans un éclair, le plus joli visage du monde... Tu me sais

sensible:... je reste saisi... Et d’abord, je veux empêcher notre homme

d’assommer le valet d’une si jolie femme, ou même d’en être assommé...

Bref, je la perds de vue... et je la cherche... cherchons... c’est

quelque marquise!... une princesse!... un morceau de roi!

Gaspard s’efforçait en vain de commander, par signes, le silence à

Sanplan; Sanplan, exalté, bavardait sans entendre.

--Chut! dit Gaspard, lorsqu’il put placer un mot. Lève-toi et va-t’en.

Il ne faut pas qu’elle sache qui je suis. Elle me prend pour le seigneur

de ce lieu, et prétend que je la dois protéger.

--Ah, bah?

Gaspard entraîna le maudit bavard loin de la gloriette.

--Tu comprends bien que, connaissant mes devoirs, je n’y saurais

manquer... Allons, disparais.

Sanplan montra une mine un peu déconfite, mais son exaltation n’était

que dans l’imaginative: elle tomba; et, devant le chef et l’ami, le

corsaire baissa pavillon.

--Alors, pousse ta pointe! dit-il, riant tout bas; et si la dame consent

à couronner une flamme si subite, je dirai que rien ne saurait être plus

justifié que la disgrâce de son gentilhomme de mari. En vérité, ces

gens-là nous croient incapables de priser la beauté, de la traiter comme

il sied, et d’en être distingués! Prouve-leur le contraire, toi qui peux

montrer certains agréments dont bien des grands seigneurs seraient

fiers!... Je conviens que cette fleur n’était pas pour ma main

grossière... Mets donc à profit et le hasard et la douce paix de cette

agréable journée... Bon vent, matelot!

Pendant qu’il parlait, en s’éloignant avec lenteur, Gaspard le suivait,

en le poussant à chaque pas.

--Va-t’en, maudit bavard! et ne me dérange qu’à bon escient. Empêche

même qu’on entre là.

Du doigt, il désignait la gloriette.

Lorsque Sanplan fut assez loin, Gaspard, en revenant vers la belle, se

sentit agité d’un trouble si singulier qu’il dut, avant de heurter à la

porte, reprendre haleine, afin de parler sans trop de bégaiement. Il

frappa; et, sans attendre, il se présenta à la dame comme si elle lui

eût dit: «Entrez», ou qu’il eût été chez lui.

--Madame... commença-t-il; et il s’arrêta, trouvant écrit sur le visage

de l’inconnue plus d’effroi encore qu’elle n’en avait montré un instant

auparavant.

--Monsieur! j’ai entre-bâillé la porte pour voir ce que vous deveniez...

et je vous ai vu vous éloigner avec un personnage qui me fait peur!...

C’est celui--je le crois, du moins--qui m’a tout à l’heure poursuivie.

Gaspard sentit que la négation pure et simple pouvait lui faire perdre

la partie avant qu’elle fût jouée. Il soupira avec affectation:

--Hélas! fit-il.

--Ce soupir, gémit la dame, n’est pas de bon augure.

Elle se leva, comme prête à fuir encore.

--Où suis-je donc?

--Hélas! madame... mais ne tremblez pas, je vous en conjure!... Je mets

à votre service mon bras fidèle, et cette épée... qu’on a eu

l’imprudence de me laisser.

--De vous laisser? comment? que voulez-vous dire?

--J’en suis désolé pour vous, madame... Ces gens-là m’ont tout à l’heure

arrêté, comme ils vous ont arrêtée vous-même, une heure plus tard. Je

suis leur prisonnier sur parole, et me suis engagé à leur faire payer

une rançon... que mes laquais sont allés chercher... Mais fiez-vous à

moi; il ne vous arrivera aucun mal, tant que je serai là... j’en

réponds!

--Mon Dieu! s’écria-t-elle; et elle parut se disposer à l’évanouissement

le plus naturel du monde, disposition gracieuse que Gaspard jugea utile

d’encourager, les émotions de la peur étant, si l’on en croit M. de La

Fontaine, fort propres à servir les espérances d’un homme, en forçant

une femme sensible de se réfugier en des bras capables de la défendre.

--Serions-nous, murmura celle-ci à demi-pâmée, serions-nous entre les

mains... du fameux... Gaspard de Besse?

--Oui, madame!... du trop fameux Gaspard de Besse! dit Gaspard d’un air

navré.

--Alors, l’homme qui vous parlait... c’était lui?

--Ce n’était que son lieutenant. Gaspard est mieux fait... Nous

traitions à voix basse de votre rançon...

--Je suis perdue! murmura-t-elle.

Il jugea qu’il devait la rassurer, du moins un peu.

--Oh, que non! fit-il; ce Gaspard, je l’ai vu, est un homme assez

affable.

--On le dit, soupira-t-elle; je n’en crois rien.

Gaspard jugea bon d’entretenir le sentiment de crainte qui avait poussé

vers lui la dame en quête d’un secours viril.

--Il est certain, madame, qu’en l’absence de Gaspard, ses gens se

portent parfois... bien malgré lui... à des excès... sanguinaires!...

Mais il est ici!... et je suis là!

--Quel malheur, monsieur!

--Prenons-en notre parti avec bonne humeur, madame. Ce chef de bandits,

je vous le répète, est fort galant homme. Du moins s’accorde-t-on à

l’affirmer.

--Allons donc!... On dit cela, quand on se sent à l’abri de ses

entreprises, et pour se le rendre favorable... car il sait tout... il a

sa police. Je suis perdue!

Elle s’affaissa sur les coussins.

--Perdue? Non, madame; et, voyez, en voici la preuve.

Il fit semblant de trouver sur une tablette un flacon d’odeurs qu’il

tira de sa poche.

--Ce flacon d’odeurs, que je trouve là, tout préparé pour combattre les

évanouissements, n’est pas la propriété et la précaution d’un méchant

homme, convenez-en.

Il voulut lui faire respirer le flacon. Elle l’éloigna d’une main molle,

comme défaillante.

--Quelque remède pour endormir ses victimes! soupirait-elle; une

pharmacie de démon!

Gaspard respira le flacon longuement.

--Voyez, dit-il; ce n’est que d’excellent vinaigre, et parfumé.

Il le lui présenta de nouveau.

--Merci, monsieur! Ah! je renais!... que vous êtes bon et galant!...

Merci, merci... mon cher comte!

Il sourit.

--Chevalier simplement, déclara-t-il d’un ton modeste.

Elle se rassurait.

--Du moins, homme de cœur! Ah!... que je vous ai d’obligation!... Vous

êtes, chevalier, la courtoisie même.

--Je m’en flatte, madame; et aussi d’être quelque peu diplomate. Avec

cet homme que vous avez entrevu tout à l’heure, j’ai traité, en trois

paroles, de votre rançon, en même temps que de la mienne.

--Eh bien? interrogea-t-elle, palpitante.

--Il paraît, et c’est fort naturel, que, seul, Gaspard peut en décider.

--Ah! qu’il vienne! s’écria-t-elle avec élan.

--Il viendra, madame!... et peut-être regretterez-vous de l’avoir

désiré!... En attendant, causons, si vous le voulez bien. Je vous assure

que je prendrais, quant à moi, l’incident avec la plus grande gaîté du

monde, si seulement il vous plaisait de vous montrer plus attentive aux

respects dont vous entoure la subite inclination que je me sens pour

votre grâce et toutes vos beautés.

Elle sourit.

--On serait moins distraite en tout autre lieu, cher monsieur... mais

que lisiez-vous là?... Les _Flonflon_ de Chaulieu! On voit que vous êtes

bel esprit et homme de goût.

Il récita:

«Profitons de la vie!

Et qui sait, ma Silvie,

Si nous serons demain?»

Il s’assit près d’elle, sur le divan. Elle s’éloigna de lui... un peu...

sans doute pour lui faire place.

--_Flon flon!..._ cela, monsieur, se chante quand on est chez soi,

portes et fenêtres closes, au coin du feu, bien à l’aise.

--J’entends, au contraire, madame, qu’il y a quelque mérite, et bien

plus de charme, à invoquer le plaisir, à se montrer capable de

l’accueillir et de le donner, lorsqu’on se trouve, comme nous en ce

moment, dans une situation... passablement tragique! J’ai voyagé en

Arabie... Pétrée... et l’on m’y a conté une fable d’amour assez

héroïque. Voulez-vous l’entendre... pour passer le temps?

--Oh! j’aime l’héroïsme! fit-elle, avec élan; contez-moi votre fable.

--Un cheik, dit Gaspard, prit rendez-vous avec la femme aimée, dans

l’oasis voisine de son campement. La belle y vint; et, comme ils

allaient être aussi heureux que put l’être le premier couple dans le

paradis terrestre, monseigneur le lion interrompit la fête;...

mais,--daignez me bien entendre,--il l’interrompit au moment précis où

le chef donnait les preuves suprêmes de sa décision virile. Interrompu

par le tonnerre du rugissement, le cheik se retourna contre le roi du

désert; et, sans rien perdre, rien--entendez-vous--de son attitude

d’amoureux déterminé, il prit en même temps celle du guerrier; et,

saisissant son glaive recourbé, il tua le lion incontinent; et c’est sur

le dos de la bête morte, et encore ardente de vie, qu’il acheva sa

victoire d’amour, sans avoir rien d’autre à faire qu’à renouer sa

conversation galante au point précis où il l’avait laissée durant la

minute nécessaire à la mort du fauve... Les conteurs arabes ne manquent

pas d’ajouter, madame, qu’un péril bravé est comme le sel du plaisir.

Une flamme passa dans les yeux de la dame. Elle les voila modestement de

ses paupières aux longs cils.

--Seriez-vous entreprenant, mon cher chevalier? Ce serait bien mal à

vous... si vous abusiez de la situation où m’a jetée mon mauvais destin.

--Entreprenant? Moi? madame! Oh! non, fi! plutôt timide! Certes j’aime

assez qu’un chevalier de France montre, auprès des femmes, quelque

hardiesse, mais il m’a toujours paru que forcer un cœur est vilenie. Il

faut que la jolie adversaire nous en présente elle-même la clef d’or...

Tenez, dans ce parc où nous voilà, eut lieu, un jour, une fête,--une de

ces bergeries à la mode qui déguisent en personnages rustiques les

marquis et les duchesses. Eh bien, ici même, où vous êtes, j’offris,

induit en vive tentation par la mollesse et les parfums d’une fin de

journée pareille à celle-ci,... je me permis d’offrir un bouquet à

Chloris.

--Vous faites des vers?

--Comme tout le monde... Je vous ennuie?

--Continuez, de grâce.

--Par malheur, j’eus quelque ressemblance, ce jour-là, avec le matamore

de l’immortel Cervantès. Le matamore est un bouillant chevalier qui:

Assure son chapeau, met la main sur la garde

De son épée, attend l’ennemi, le regarde

De travers... et s’en va, d’un air fâché, si bien

Qu’il ne se passa rien.

--Quinaud?... Ah! tant pis! dit la dame.

Elle riait aux larmes.

--Ainsi, marquise, vous voilà, de toute manière rassurée, aussi bien de

mon côté que du côté de Gaspard.

Il se pencha un peu vers elle, lui prit la main, et tout bas murmurait:

--Ce soir, à l’instant, là... si vous le vouliez, vous?...

Elle se fit une mine de pudeur offensée qui recule à demi, craintive, à

regret.

--Chevalier!

--Ah! marquise! pourquoi ne pas profiter de l’heure? Pourquoi ne pas

goûter tout le charme de ce réduit évidemment fait pour l’amour? de ce

jardin qui nous entoure de conseils amoureux?... Qui sait, ô, Silvie! si

nous _serons_ demain?... Réfléchissez qu’après tout, le caprice d’un

bandit peut mettre un terme à nos jours! Quand je songe à cela, moi, je

sens mourir mon âme! Quoi! tant de beauté perdue! à jamais! Et notre

dernière minute ne serait pas consacrée à la tendre Vénus, à son fils

dont l’arc est bandé? Ah! madame! donnez-moi vos lèvres, au seuil de la

tombe!... Rendez la vie à mon âme qui expire!... Respirez-la du moins!

Et si la plus fâcheuse des destinées doit nous retrancher tout à l’heure

du nombre des mortels, goûtons du moins, en cette suprême minute, ah!

goûtons, ma Silvie,... le délice entier de la vie!

Le jeune homme s’emportait, tout en soignant son style; mais la belle

inconnue lui parut offensée tout de bon!... Alors, ce bandit honorable

fut tout à coup traversé d’un scrupule: la dame, ignorant qui il était,

serait sans doute au désespoir de l’apprendre quand il serait trop tard.

Gaspard, surtout, recula devant une pensée que voici: «Mme de Lizerolles

serait en droit, quelque jour, d’avoir pour moi le mépris qu’on a pour

les plus grands fourbes.»

En conséquence, il abandonna l’entreprise, rouvrit les bras dont il

entourait la dame, et se leva de l’air d’un homme ivre qui veut secouer

son ivresse... C’était grand mérite à lui; mais il comptait sans son

hôte; et la dame, trouvant que le triomphe de son adversaire était trop

bien commencé pour qu’il eût le droit impertinent de s’arrêter court,

lui dit tout bas, avec un impayable accent de résignation:

--Pendant que vous y êtes... ne m’abandonnez pas!

Il ne lui refusa plus rien, et elle répéta d’une voix de plus en plus

languissante:

--Ne m’abandonnez pas... dans le péril... où nous sommes!... Ah!

chevalier... crois-tu que ce Gaspard va me faire mourir?...

A ce moment, une grosse voix retentissante se fit entendre au seuil de

la gloriette. C’était celle de Sanplan; il appelait:

--Gaspard!

D’un bond, Gaspard, se trahissant ainsi, fut debout.

Et la marquise, stupéfaite, confuse et rassurée à la fois:

--Quoi! c’est vous! vous... ce Gaspard?

--Hélas, madame! les cœurs sont d’étoupe, l’amour est de flamme, et le

diable souffle...

Elle murmura:

--La faute est à l’abbé Chaulieu.

* * * * *

Gaspard sortit, et apprit de Sanplan qu’une manière de forcené, se

disant marquis de la Gaillarde, et suivi d’un sien valet, porteur d’un

sac plein d’écus, demandait à voir «Monsieur Gaspard de Besse».

--Le marquis de...? serait-ce?... Attends-moi là un instant.

Il alla conter l’incident à la marquise, qui mettait en ordre sa

coiffure.

--Grand Dieu! dit-elle, mon mari! Où me cacher, où fuir?

--Ne fuyez ni ne vous cachez, madame, croyez-moi. Ce serait vous livrer

pour toujours en butte aux soupçons de votre époux.

--Et que faut-il faire?

--Sortir de ce réduit, reprendre place sur ce banc, là, à l’air libre;

et attendre avec moi la visite annoncée. Je me charge de calmer Monsieur

votre époux.

--Prenez garde que c’est un soldat.

--Et moi aussi, madame, je suis un soldat; vous verrez bien que nous

nous entendrons, le marquis et moi.

Elle fit ce qu’il demandait; et Sanplan alla querir le terrible marquis.

Peu d’instants après, la marquise et Gaspard voyaient arriver vers eux

cet empanaché marquis, homme de haute mine, suivi de son valet porteur

du sac d’écus.

Deux bandits, bien armés, encadraient le prisonnier; car, en dépit de

ses protestations, le marquis était, de fait, le prisonnier des

Gaspards.

Dès qu’il fut assez près, la marquise s’écria:

--Que j’ai de joie à vous revoir, monsieur!

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 24 / 50 题