Pablo redevient ermite.
Le Parc Enchanté, c’était, pour les Gaspards, le paradis terrestre; et
ce fut Tornade qui, pour quelque temps, les en exila.
Plus de trois mois après la mort du misérable, un braconnier, ayant tué
une tardarasse (une buse), avait, en la recherchant, découvert le
cadavre du bandit.
On voulut reconnaître, dans ce mort méconnaissable, un riche jardinier
d’Ollioules, disparu depuis des semaines.
Pressés d’entrer en possession de sa terre, ses héritiers affirmèrent
que c’était bien là leur parent, et firent enterrer, comme tel, Tornade
le bandit, avec tous les honneurs dus à un honnête homme. Au bord de la
route royale, à l’endroit où s’ouvre la coupée au fond de laquelle
roulent, en hiver, les eaux torrentueuses du Destéou, on planta une
croix de fer qui, longtemps, devait être saluée, avec un frisson
d’inquiétude, par les voyageurs, piétons, cavaliers, conducteurs de
diligence. Les gens de justice attribuèrent à Gaspard un assassinat
contraire, il est vrai, à ses habitudes, mais qui, disait-on, annonçait
de sa part des résolutions nouvelles, une ère de représailles en
réplique à son emprisonnement... Il fallait décidément capturer les
bandits. Il arriva, en fin de compte, qu’une battue générale fut
ordonnée par les magistrats.
De la Sainte-Baume à l’Estérel, d’Aix à Draguignan et à Grasse, archers
et dragons devaient fouiller collines et forêts, battre chemins et
grandes routes. Gaspard se sentit gravement menacé; et, malgré les
moyens de défense naturelle que lui offraient les ravins et les forêts
tout voisins du parc Vaulabelle, il jugea avec raison que la bande
serait mieux cachée dans les caveaux de Solliès-le-Vieux. Il n’était pas
l’ennemi des dragons ni de la maréchaussée; et son principe était
d’éviter les batailles. «Pas de sang, disait ce lecteur de Volney; la
guerre civile est plus odieuse que toute autre.» Il annonça à ses gens
qu’on allait quitter Vaulabelle nuitamment, pour se réfugier à Solliès.
Un soir, en effet, la petite armée se mit en route, Gaspard en tête, à
cheval. Il était entouré par ses fidèles, Sanplan, Bernard et Lecor,
bien montés eux aussi, que Pablo suivait, juché sur son âne. Derrière
cet état-major venait toute la troupe. Les anciens archers, à cheval,
formaient l’arrière-garde.
Tandis que la troupe gravissait, entre les collines chargées de pins, au
fond d’une gorge, la rampe sinueuse qui mène à la Roque-Brussanne, un
clair de lune magnifique emplit tout à coup le vallon de sa clarté
blanche, comme débordante.
--Maître, dit alors Pablo, mon âne s’essouffle à suivre vos chevaux et
le pas alerte de nos gens. Permettez-moi de rester en arrière; je vous
rejoindrai demain.
--Soit, répliqua Gaspard... Et peut-être pourriez-vous, Pablo, prendre
votre repos, cette nuit, à la Roque-Brussanne, chez les paysans qui,
naguère, ont gardé votre monture dans leur étable; puis, demain,
voyageant de jour, vous recueilleriez, je pense, en chemin, quelque
utile renseignement sur les manœuvres des gens qu’on lance à notre
poursuite. Vous ne courez, vous, aucun risque. Le moine que vous
paraissez être inspire confiance à tout le monde... Vous nous trouverez,
la nuit prochaine, assemblés et vous attendant, sur la terrasse de la
Mont-Joye, à Solliès.
--Ainsi convenu, dit Pablo.
Sanplan saisit son sifflet de maître d’équipage, et en tira le
commandement de: _halte!_ La troupe s’immobilisa.
Or, le jovial Pablo, pour déterminer ce brusque arrêt, avait attendu
malicieusement que la troupe fût arrivée à l’endroit précis où elle se
trouvait à ce moment. Il savait que ces hommes, capables de défier
chaque jour le diable, craignaient Dieu, la nuit; et il éleva, dans le
silence de cette nuit claire, sa plus belle voix de prédicant:
--Mes amis! dit-il, vous savez qu’un grand danger vous menace; et que
vous allez trouver, dans les caveaux des Templiers, à Solliès, un asile
à peu près sûr... Pour moi, sur ma demande et avec l’approbation de
notre capitaine, je vais passer ici la nuit, et ne vous rejoindrai que
demain... Cette nuit, je la passerai à prier Dieu pour vous; car
l’endroit où nous sommes est un lieu sacré où, il y a des siècles, un
pieux ermite, en récompense de ses vertus, obtint du ciel l’étrange
faveur d’être transformé en statue, dans une attitude de prière. Il a
voulu demeurer sur cette terre afin de ne pas abandonner, avant le
dernier jugement, les pauvres pécheurs que nous sommes ici-bas. Depuis
des siècles, il implore la grâce des générations qui naissent et meurent
devant lui... Et, lorsqu’un pèlerin a le courage de mêler, seul dans la
nuit, son oraison ardente aux muettes supplications du saint de pierre,
le vœu du pèlerin est toujours exaucé; car la sainteté de la statue
étend sa protection sur le pèlerin, fût-il indigne comme je le suis.
Un murmure confus accueillit ces paroles. Quelques incrédules ricanaient
sourdement. Pablo, alors, cria d’une voix de commandement:
--Levez les yeux vers le sommet de la colline, du côté de l’Orient.
La troupe leva les yeux.
Un cri de stupeur s’étouffa dans les poitrines oppressées, comme si tous
les bandits eussent assisté à un miracle accompli pour eux.
Un peu au-dessous de la cime, et se profilant nettement, en haute
silhouette blanche, sur la pente de la colline baignée par les rayons
lunaires, un Moine gigantesque apparaissait en plein ciel. Les grands
plis droits et rigides de sa robe se marquaient en ombres profondes. Il
semblait descendre vers les hommes, tout en s’adressant au ciel. Sous le
capuchon pointu, sa tête s’inclinait, comme en adoration.
Il se fit un grand silence. Des hommes, à faces patibulaires, se
signaient discrètement. Plus d’un plia les genoux[9].
[9] Ce rocher surprenant a gardé sa forme émouvante. Ce Moine, à de
certaines heures, sous certains aspects, a vraiment une beauté
sculpturale. On ne manque pas de dire que Pierre Puget avait rêvé de
le faire transporter à Toulon; en vérité, Rodin eût admiré ce bloc
dans lequel semble veiller une âme.
--Benedicat vos Deus omnipotens! dit Pablo; laissez-moi ici en prière,
mes amis. Je vous rejoindrai demain.
--Mort de ma vie! dit tout bas Sanplan à Gaspard; je n’ai peur de rien,
mais j’aime mieux quitter ce lieu-ci, avec toute la troupe, qu’y rester
seul comme va le faire ce diable de Pablo,... Dieu le bénisse!
--Pablo connaît mes intentions, répliqua Gaspard. Voilà nos gens
rassurés; ils comptent maintenant..., et peut-être avec raison!... sur
la protection du ciel.
L’ordre de se remettre en marche fut donné par le sifflet de Sanplan; et
Pablo demeura seul sur la route; les hommes, en se retournant, le virent
descendre de son âne, et prendre, au pied de la colline, une attitude
copiée sur celle du Moine de pierre.
Une grande confiance irraisonnée entrait dans le cœur des réprouvés.
Le lendemain, à la Roque-Brussanne, Pablo passa une journée d’agréable
repos.
Et, la nuit suivante, en route vers Solliès, il disait à son âne qui
secouait les oreilles d’un air d’intelligence un peu dédaigneuse:
--Notre Gaspard est vraiment un homme bien extraordinaire et qui, de
jour en jour, m’étonne davantage. Qu’il veuille mettre notre troupe en
état de sécurité dans les caveaux de Solliès, rien de plus naturel; mais
ne m’a-t-il pas dit: «Ami Pablo, prépare-toi à édifier nos gens et à
leur prêcher la sagesse. Tu leur expliqueras la mission honorable que je
me suis imposée. Tu combattras dans leur esprit les leçons d’aveugle
révolte que leur donnait Tornade. Fais-leur comprendre que, tout
insurgents que nous sommes, nous pouvons faire notre salut et nous
rendre encore dignes de l’estime publique. Tu profiteras, à Solliès, de
nos loisirs et de la sainteté du lieu, pour suggérer à nos hommes des
idées de bon sens...» Tels sont les ordres de mon chef; et, de mon
mieux, je lui obéirai. Et voilà donc qu’il me ramène à ma vocation
première, et je vais devenir un agneau prédicant au milieu d’un troupeau
de loups! Soit. A ce jeu, peut-être me convertirai-je moi-même! Dieu, en
tous cas, me comprendra mieux que les hommes. Ainsi-soit-il.
Ainsi s’exprimait Pablo, parlant à son âne qui ne lui prêtait qu’une
demi-attention. Et le moine ajoutait:
--Je connais ce Solliès et son église imposante qui domine la large
vallée. J’ai admiré sa vaste terrasse fortifiée. Elle est comme un
reposoir, un plateau sacré, un haut lieu vénérable, fait pour inspirer
des pensées extra-terrestres... Notre Gaspard est décidément un grand
politique; et, si nous l’écoutons, nous finirons par édifier le monde,
par nous transformer tous en ermites, en régiment de pénitents, en
moines pleins d’humilité et d’obédience... Et pourquoi pas?... Vanitas
vanitarum... que Dieu me bénisse! me voilà ermite redevenu!... Et cela
encore est vanité, sujet d’étonnement, rongement de foie, cassement de
tête, et incompréhensible fatigue d’esprit... J’envie toujours
davantage, ô mon âne, ta placidité, et ton mépris avoué pour la pensée
humaine; je parle et tu secoues les oreilles, loin de les tendre vers
moi!... Que puis-je t’apprendre, en effet? que sais-je? L’orgueil de
l’homme est une outre gonflée de vent; et les voies de Dieu sont
véritablement insondables. J’ai traversé le monde des honnêtes gens et
il m’est apparu empli de coquins... Je vis aujourd’hui parmi les
réprouvés et je rencontre chez eux les lumières de la conscience!... i,
mon âne... Tu vas où nous allons tous!
Pablo n’aurait pas dû s’étonner si fort au sujet des ordres qu’il avait
reçus de son chef. Sans doute, Gaspard ne prétendait-il pas faire de ses
bandits autant de justes selon l’Église. Le moine interprétait avec
exagération ses intentions édifiantes; mais il est bien vrai que le
chevalier Gaspard avait compris l’influence moralisante des croyances
religieuses sincères, et qu’elles soumettent à la morale force gens dont
l’esprit borné resterait rebelle à de simples raisonnements,--ce qui
signifie que, somme toute, la masse comprend beaucoup mieux ce qui ne se
peut comprendre. Gaspard entendait simplement que, dans l’isolement, à
Solliès, au fond des caveaux pleins de mystère, il pourrait, avec l’aide
de son «aumônier», faire sentir à ses gens qu’une volonté, supérieure à
l’instinct brut des hommes, les pousse, en dépit d’eux-mêmes, à
maîtriser en eux-mêmes la sauvagerie de nature.
En ruminant ces choses, dom Pablo arriva, au mitan de la nuit, à
Solliès-le-Vieux. Il grimpa, poussant devant lui son âne, l’escarpement
de la colline, et, comme il était convenu, il trouva toute la bande
assemblée sur la terrasse du Pasquier, devant la porte dite de la
Mont-Joye.
Gaspard et Sanplan, connaissant le secret des ruines, la troupe, sous
leur conduite,--en arrivant, la veille, un peu avant l’aube,--avait
pénétré dans les entrailles de la colline, par l’ouverture étroite qui a
l’air d’une simple excavation sans profondeur, au bord de la roide
montée. Par cette ouverture, les bandits, un à un, avaient gagné les
caveaux funéraires où dorment les Chevaliers du Temple.
Les huit ou dix chevaux de la troupe étaient restés, dans la plaine,
chez des affiliés.
En arrivant avec son âne, Pablo se disait: «Ni lui, la bonne bête, ni
moi, n’avons besoin de nous cacher. Je le logerai, comme moi, chez un
habitant de ma connaissance.»
Sur la haute terrasse, aux rayons de la lune, l’assemblée des bandits
était silencieuse, comme recueillie.
Ayant passé le jour entier dans l’ombre des caveaux, les hommes,
maintenant, respiraient avec délice l’air tiède d’une nuit de mai. Juin
allait commencer. Les étoiles semblaient pétiller dans le ciel comme
autant d’étincelles vives, jaillies d’un invisible brasier perdu dans
les infinies profondeurs. Sur des cloisons écroulées, au pied des pans
de hautes murailles qui entourent la porte Mont-Joye, les bandits, les
uns assis, les autres étendus à terre, avec une pierre pour oreiller,
goûtaient le charme d’une entière sécurité. Quelques-uns s’étaient
accoudés aux parapets de la terrasse, et contemplaient l’immense plaine,
dormante sous la lune, et les profils purs des montagnes Maures.
Tous firent à Pablo une réception particulièrement aimable, et vinrent
se grouper autour de lui. Quelques-uns lui demandèrent, en goguenardant,
ce qu’avait bien pu lui dire le Moine de pierre.
--Il m’a dit d’abord, répliqua Pablo, d’assurer à notre capitaine qu’il
aura raison de rester quelques jours caché, avec nous tous, dans les
caveaux de Solliès. Tous les bois de la province et tous les chemins
sont parcourus, à cette heure, par les gens d’armes,--les archers et les
dragons du Roi. Voilà pour notre chef, que Dieu nous le garde! Et pour
vous, mes amis, voici ce que m’a dit le Moine de pierre: «Si une forme
de pierre, entrevue dans la nuit, a pu troubler un instant des cœurs
d’hommes courageux, c’est parce que, sur cette terre, nous obéissons à
une puissance contre laquelle nous ne pouvons rien. C’est malgré nous
que nous sommes nés; et malgré nous, nous mourrons. C’est parce que nous
savons cela que parfois certains contes ou certains rêves nous font
frissonner et nous donnent à réfléchir.» Voilà ce que m’a dit le Moine
de pierre;--et il est très vrai, après tout, qu’il ne faut braver ni
Dieu ni diable. Dans les caveaux où vous avez passé la journée, vous
étiez environnés par des morts qu’il faut respecter et qui, si vous les
respectez, vous protégeront. C’est tout ce que je vous dirai pour ce
soir. Notre retraite en ces lieux ne fait que commencer. J’aurai, chaque
nuit, à vous parler de choses non moins intéressantes... Pour ce soir,
songez à vos belles, et fumez en paix vos bonnes pipes.
Une des nuits suivantes, Pablo conta aux hommes, réunis sur la même
terrasse, l’histoire des Chevaliers du Temple, et il conclut ainsi: «On
ne leur a pas rendu justice. Eussent-ils été coupables, qu’on pourrait
dire encore: ils furent traités avec une impardonnable barbarie. Ce
qu’il faut vouloir, nous, avec notre chef, c’est le règne d’une justice
sans férocité. Plus de bûchers! Plus de torture!... Adveniat regnum
tuum...
Gaspard, dans le particulier, félicita Pablo:
--Vous avez bien servi mes intentions. Continuez ainsi. Demain, moi
aussi, je parlerai à nos gens.
Le lendemain, aux mêmes heures nocturnes, sous la blanche clarté de la
lune, dans le même imposant décor de ruines, Gaspard, entouré de ses
hommes assis autour de lui, assis lui-même sur un fragment de mur
écroulé, parla en ces termes:
--Mes braves! il y a quelque temps, plusieurs d’entre vous se
déclaraient prêts à suivre Tornade. J’ai montré alors à ses amis quelle
sottise était celle de ce malheureux; mais, bien qu’ils aient paru
convaincus, il est possible qu’ils ne se soient résignés qu’avec regret
à me demeurer fidèles... Eh bien, je ne veux pas d’une fidélité
incertaine, obtenue par intimidation. Je n’accepte pour mes soldats que
des volontaires, et convaincus. J’ai donc résolu de vous amener ici, non
seulement pour éviter les gens de police qui me recherchent plus
menaçants qu’à l’ordinaire, mais pour que, dans cette solitude paisible,
vous examiniez à loisir vos courages et pesiez vos résolutions. Je vais
donc vous expliquer, mieux que je ne l’ai jamais fait, quelles sont mes
idées. Si elles vous conviennent, je recevrai de vous des engagements
nouveaux. De cette façon, nous saurons qu’il n’y a plus, entre vous et
moi, de malentendu possible; et, confiants les uns dans les autres, nous
marcherons avec assurance vers le but commun.
Gaspard rappela à ses hommes qu’il leur avait parlé déjà de son grand
projet, qui était la capture du Parlement; puis il leur en expliqua
toute la signification et toute la portée.
Oui, il s’agissait de prendre comme otage le Parlement tout entier; ce
serait là un acte décisif, un événement considérable qui, selon lui,
l’amènerait certainement à pouvoir traiter, de puissance à puissance,
avec le roi en personne. Alors, il exigerait de Sa Majesté qu’elle
frappât les meurtriers de Teisseire! Alors, il élèverait des
réclamations dont le bruit retentirait dans toute l’Europe! Alors,
enfin, il demanderait la réforme de la juridiction pénale,--et, avant
tout, l’abolition de la torture, usage inhumain et absurde, digne des
temps barbares... Pour défendre cette cause, il était prêt à se faire
tuer à la tête de ses hommes, comme il était prêt à subir, s’il était
pris, les horreurs de la question extraordinaire; d’ailleurs, s’il se
voyait soutenu par une troupe dévouée à son idée, il se sentait sûr du
succès. Le moment venu, il obtiendrait les justes réformes, grâce à de
hautes protections qui lui étaient dès aujourd’hui acquises, et que
Tornade lui avait sottement reprochées. Et, dans ce cas, il se ferait
accorder la grâce de tous les hommes qui auraient combattu avec lui pour
la grande Cause...
Tel était le rêve de Gaspard, vision chimérique peut-être, mais d’une
grandeur qui, dans son esprit, l’égalait à ce Rienzi dont, naguère, il
avait lu l’histoire avec admiration.
Il dit en terminant:
--Vous n’êtes pas de vulgaires voleurs! Est-il possible que je vous
l’apprenne. Est-il besoin que je vous le répète? Vous n’êtes pas des
bandits comme l’entendent les rares aveuglés qui nous blâment, ou les
juges qui nous condamneraient. Nous sommes des coupables, soit, mais qui
veulent de meilleurs juges! Et c’est pour que vous ne deveniez pas des
bandits odieux à tout l’univers--que j’ai, sous vos yeux, laissé Tornade
courir à ses destinées. Vous êtes des hommes qui demandent l’abolition
de lois cruelles, féroces, inhumaines... De quel droit vous
proclameriez-vous les justes agresseurs des lois sans pitié, si vous
usiez vous-mêmes des moyens inhumains, féroces, cruels, que vous
reprochez à vos juges? Ne leur donnez pas le droit de s’en servir contre
vous, qui le leur contestez. Piller et tuer par vengeance, c’est faire
acte de criminels indignes de pardon. Piller, tuer? laissez cela aux
sauvages des îles lointaines. Voulez-vous redevenir semblables à eux?
voulez-vous redevenir pareils aux bêtes des déserts et des forêts?
Non!... N’imitez ni la sottise des moutons ni la cruauté des loups.
Quant à moi, je ne veux être ni le chef d’une bande de malfaiteurs, ni
le gardien d’un troupeau soumis. Je cherche un peuple. Je n’accepte pas
qu’on marche à ma suite sans savoir où l’on va; je demande qu’on désire
aller où je vais. Ce que j’attends de vous, c’est que vous vous
considériez et respectiez comme une partie détachée du peuple, pour
représenter audacieusement le vœu secret du peuple tout entier, du
peuple qui, encore trop timide, espère en votre audace. Élevez-vous à la
dignité d’hommes libres; et le jour où vous rentrerez dans la vie
régulière, on dira de chacun de vous: «Celui-là fut un Gaspard,
c’est-à-dire un de ces bandits qui se sont rachetés en suivant
volontairement Gaspard de Besse!» Rappelez-vous à toute heure que nous
avons pour ennemis non pas des hommes, mais des lois plus cruelles que
ne sont la plupart des assassins! Notre ennemie, c’est la torture
appliquée à des innocents qu’elle amène parfois à dénoncer de faux
coupables! Votre ennemie, c’est, vous dis-je, la barbarie des lois sans
indulgence, sans pitié, sans humanité! Voilà les ennemies que nous
devons terrasser; j’y parviendrai... Et si vous voulez me suivre jusqu’à
cette fin glorieuse, vous me le direz, non pas tout à l’heure, mais plus
tard, avant toutefois que vous quittiez ces solitudes. Consultez-vous;
prenez conseil les uns des autres. Vous m’apporterez plus tard une
réponse sagement calculée...
Ce fut le grand discours politique de Gaspard; le plus grand moment de
sa carrière. Sanplan, Bernard, Lecor et Pablo en restèrent émerveillés.
Les bandits avaient écouté en silence la harangue du chef; mais, dès ses
premières paroles, pas un n’avait gardé l’attitude nonchalante où elles
les avaient surpris. Ceux qui étaient couchés, s’étaient soulevés sans
bruit sur un coude; ceux qui étaient assis s’étaient silencieusement mis
debout. Dans la nuit claire, une énergique attention, la volonté de
comprendre, tendait les visages et les regards vers la silhouette qui
leur parlait, telle un fantôme. A ce moment, une obscure grandeur était
en Gaspard et aussi dans ses auditeurs, paysans, artisans, soldats.
Jusqu’à ce jour, ce troupeau d’hommes, ne cherchant que pâture, s’était
agité dans sa destinée ténébreuse; une conscience lui venait, en cette
nuit claire, à la voix de son berger. Et, avec lui, tout à coup, cette
humble fraction d’humanité levait les yeux vers l’étoile. Quelle étoile?
celle qui, il y a deux mille ans, conduisit vers une pauvre étable les
Rois Mages venus de la Chaldée.
De tout temps la hauteur physique des montagnes a éveillé dans l’homme
un sentiment d’élévation morale. Les vastes plaines, ou la mer,
inspirent l’idée de liberté d’esprit. Le firmament étoilé appelle les
regards humains vers un autre ciel,--celui des religions.
Ces assimilations sont instinctives. Et ce fut d’instinct que Gaspard,
pour achever d’élever la pensée et le cœur de ses gens, cria tout à
coup:
--Eh! là-bas, Jean-le-Fada, toi qui as été berger en Camargue, dis-nous
un peu les noms de celles que tu connais parmi toutes ces étoiles du
ciel.
L’homme obéit; et tous ces hommes frustes, qui, sans y penser jamais,
avaient vécu sous les constellations, connues du plus ignorant des
pâtres, écoutèrent la leçon du berger-fada[10]. Il nomma les
constellations. Il conta des légendes où elles avaient un rôle. Il
parlait selon la tradition sept fois millénaire des mages de Chaldée qui
lisaient, dans la grande page bleuâtre aux caractères d’or,--la destinée
des êtres humains. Et le pâtre affirmait, comme ces ancêtres lointains:
«Chacun de nous a son étoile».
[10] Le _fada_ en Provence, c’est l’homme, dont l’intelligence, fermée
aux vues humaines, semble parfois connaître de mystérieuses
intuitions.
... Cette singulière veillée fut suivie de veillées à peu près
semblables, au cours desquelles Pablo, après le berger, contait aussi de
belles légendes aux bandits attentifs.
Il leur dit les merveilles des _Fioretti_; et ces violents, apaisés,
prêtèrent une attention enfantine aux miracles naïfs de saint François
d’Assise. Pablo disait:--Saint François, un jour, prêchait dans les
champs, sous un grand arbre, devant la foule. Gêné tout à coup par le
caquetage d’une nuée d’hirondelles assemblées sur les longues branches
horizontales du grand arbre, il les pria de vouloir bien se taire un
instant, afin que les paroles divines fussent mieux entendues. «Faites
silence un moment, leur dit-il, mes sœurs hirondelles!» Et elles lui
obéirent sagement; et ne se reprirent à caqueter qu’après la fin de son
sermon. Il appelait «frère» tout être vivant; et même il appelait frère
l’arbre ou le buisson; et même l’eau, il l’appelait «ma sœur». En
appelant le loup _mon frère_, il l’apprivoisait; et le loup devenait
caressant sous sa main. Un jour, le frère portier de son monastère,
ayant refusé du pain à des voleurs connus comme tels, saint François
alla leur porter de la nourriture dans leur caverne; et il appela ces
voleurs _mes chers frères_, en leur conseillant de mieux vivre et d’être
bons désormais à toute créature. Il avait la vraie religion, celle qui
sème la bonté pour récolter la bonté. Et cette religion-là, il faut
l’aimer... Hélas! c’est justement celle que tout le monde oublie en ce
siècle... Et, pour qu’on y revienne, il faut, mes amis, il
faut--entendez-moi bien--que les bandits armés n’imitent point la dureté
des hommes contre lesquels ils sont en juste révolte.
De toutes ces leçons répétées, que restait-il dans l’âme des hommes
brutaux qui les écoutaient? Peu de chose; une grande chose pourtant: la
vague espérance d’une vie meilleure qu’ils auraient un jour peut-être,
quelque part,--mais qu’il fallait mériter.
Les habitants de la vieille petite cité feignaient d’ignorer les
bandits; du moins, ils ignoraient le secret de leur retraite, qu’ils
devinaient voisine.
Dom Pablo, un matin, sur l’ordre de Gaspard, alla trouver le syndic de
Solliès, celui-là même chez qui Gaspard et Sanplan avaient reçu
l’hospitalité, un soir de Noël.
--Honorable syndic, j’ai une requête à vous présenter, au nom de deux
hommes qui furent reçus chez vous,--un soir de Noël,--en qualité de
Saint-Jean et de Saint-Pierre.
--Je n’ai pas oublié ces deux hôtes aimables, répliqua gracieusement le
syndic; et, venant de leur part, vous êtes le bienvenu.
--De leur part, reprit Pablo, et en souvenir de reconnaissance, j’ai à
vous remettre, pour les pauvres de votre ville, cent écus--que voici.
--Que vos amis soient remerciés, dit le syndic, en prenant le sac
rondelet que lui tendait Pablo.
--Dieu le leur rendra au centuple, croyez-le, fit malicieusement Pablo;
mais voici ma requête. Nous appartenons à une confrérie de pénitents
toulonnais qui voudraient être admis à l’honneur de prendre part, dans
trois jours, à votre procession de la Fête-Dieu... Ils apporteront leurs
cierges...
La permission fut accordée, avec de nouveaux remercîments.
Pablo trouva moyen de se faire prêter une carriole--et se rendit à
Toulon où il se procura sans peine cierges et cagoules.
Et le jour de la Fête-Dieu, en songeant, non sans regret, à la
procession d’Aix qui avait failli leur être fatale,--les pénitents
prétendus sortirent, un à un, des galeries souterraines.
Prévenus par leur syndic, les gens de Solliès s’étonnèrent pourtant un
peu de voir arriver en grand silence, avec des allures mystérieuses,
tous les compagnons, cierges en main et vêtus de la cagoule. Les yeux
des bandits, par les trous du masque, luisaient de contentement. Ce
qu’il y avait de théâtral dans leur aventure les amusait; et puis, ils
se réjouissaient sincèrement de prendre part à une fête religieuse, et
publique, sans courir le risque d’être reconnus et trahis.
Juin resplendissait. Les collines voisines étaient couvertes d’une
véritable forêt de ginestes en fleurs; et les innombrables fleurs d’or
de ces genêts s’étendaient, en tapis odorant et épais, dans les étroites
rues antiques. Chaque pas en écrasait et irritait le parfum capiteux.
Femmes et jeunes filles chantaient. Une joie païenne surchargeait l’air
lourd d’été et oppressait les poitrines. Solliès fêtait à sa façon l’été
glorieux; et, en avant de la foule, un soleil d’or était porté; c’était
les armes parlantes de cette cité du soleil, Solliès l’ensoleillée. Et
cet emblème, ce soleil d’or, étincelait entre les branches d’une croix.
Et la croix du Christ en était rayonnante.
Les «Gaspards» firent processionnellement le tour de la cité; et Pablo
disait à son chef:--«J’en ai fait de petits saints!»
Certes, il plaisantait. Les «Gaspards» devaient rester des hommes
pareils à tant d’autres, c’est-à-dire préoccupés surtout de bonne chère
et de bon vin; aimant le jeu et tous les plus grossiers plaisirs; mais
quoi! beaucoup de ceux qui vivent dans l’ordre apparent des
cités--valent-ils mieux?
Non, les Gaspards n’étaient pas devenus de «petits saints»; du
moins,--grâce aux paroles qu’ils avaient écoutées dans l’ombre des
caveaux ou sur la terrasse de la Mont-Joye, et sous l’influence de ce
lieu sacré, qui avait agi sur eux à leur insu,--ils avaient fini par
donner à leur chef ce qu’il attendait d’eux: leur confiance. Sans bien
comprendre la justice, ils la rêvaient belle et la désiraient; ils
consentaient à la chercher sans la connaître; ils y croyaient. Dès lors,
ils acceptaient de marcher aveuglément, à la suite de leur guide, dans
une voie qu’ils n’auraient pas su choisir, parce qu’elle n’était pas
celle de la violence, de la vengeance instinctive et du sang!
La procession s’était terminée à l’heure du jour finissant. Là-bas, du
côté de Toulon et de Six-Fours, le soleil disparaissait lentement. La
cime du Coudon resplendissait comme un diadème. Une nappe d’or s’étalait
sur la mer. Les îles d’Hyères, au sud, devenaient vraiment les Iles
d’or. La première étoile apparaissait, à peine distincte dans l’azur
encore trop clair.
La foule suivit son curé dans l’église qui, toute pleine de l’odeur
ardente du genêt, n’était plus qu’un reposoir d’ombre où, sur les autels
et sur les dalles, dormaient accumulées, les fleurs mourantes.
Les faux pénitents, agenouillés dans l’amas des fleurs d’or, reçurent,
tout baignés de parfums et courbés devant l’ostensoir qu’élevait le
prêtre, la bénédiction rituelle, au milieu des chants sacrés, sous la
ruisselante harmonie des orgues.
Puis, les chants cessèrent... Le curé se retira dans son presbytère. Les
habitants regagnèrent lentement leur logis; mais les Gaspards avaient
leurs raisons pour ne point quitter trop tôt l’église. Ils y attendirent
que la nuit fût close. Pablo trouva l’occasion bonne pour monter en
chaire; et, sans qu’un seul de ses auditeurs masqués eût l’envie de
sourire, il leur fit un excellent sermon plein de bonhomie et de bon
sens.
--Tu finiras par devenir évêque! s’écria Sanplan.
--Ami Pablo, moi Lecor, je me déclare indigne de nouer ou de dénouer les
cordons de vos sandales!
--Pourquoi Thérèse ne vous a-t-elle pas entendu? soupira Bernard
sincère. Elle comprendrait pourquoi nous servons notre Gaspard de Besse.
Et Gaspard enfin dit à Pablo:
--Messire Pablo, vous parlez si bien que vous finirez par vous
convaincre. Et Dieu le veuille!
--Je me suis déjà dit cela, conclut Pablo; mais croyez-moi, maître, un
diable ne se fait ermite que s’il ne l’a jamais été.
* * * * *
La nuit était venue; les étoiles profitaient de l’absence momentanée de
la lune pour briller et scintiller éperdûment dans le noir bleuté des
espaces. Les faux pénitents qui, après la procession, avaient éteint
leurs cierges dans l’église, les rallumèrent pour sortir, et gagner la
terrasse de la Mont-Joye.
Là, en bel ordre, les hommes de Gaspard entourèrent leur chef; et l’un
d’eux, quittant le rang, fit quelques pas vers lui, s’arrêta et dit:
--Maître, tous d’accord, nous avons résolu de te jurer fidélité. Fidèles
nous te serons, jusqu’à la mort,--et te le jurons.
Tous les bras qui, tous, portaient des cierges, se tendirent pour le
serment. Puis, les cierges tous ensemble, furent éteints. Et des gens
qui, de la plaine, regardaient la haute terrasse de la Mont-Joye,
racontèrent qu’en cette nuit de la Fête-Dieu, ils avaient vu tomber sur
Solliès une pluie d’étoiles filantes.
* * * * *
Le lendemain, à la petite pointe du jour, les bandits devaient quitter
Solliès, par groupes espacés et par des chemins différents... Gaspard,
le premier debout, alla errer sur la terrasse du Pasquier, pour voir la
lumière de l’aube, glissant du haut des collines Maures, se déverser peu
à peu dans l’immense plaine. Sur la terrasse, il trouva Pablo qui
regardait attentivement un fronton, gisant dans l’herbe.--«Que
faites-vous là, ami Pablo?»--«J’admire le sens de cette sculpture,
voyez: cette image, qui n’a pas moins de 700 ans, représente, entre une
équerre et un marteau, un chevalier qui, l’épée haute, s’apprête à
frapper une bête furieuse. Cette sculpture a orné la demeure des
Templiers.»--«Comment le savez-vous?»--«C’est que je connais leur
devise. Elle dit: _Semper percutiatur leo vorans_; et cela signifie que
le Mal ne désarme jamais et qu’on ne l’arrête que par l’obstination dans
la résistance. Aucune victoire sur lui n’est jamais définitive. La paix
n’est possible au Juste que s’il tient sans cesse, élevée bien haut,
l’épée de l’Archange...»
--Hélas! dit Gaspard.