L’oie de frère Anselme.
Quand on eut applaudi Sanplan, au milieu des rires:
--Convenez, dit tout à coup Lecor à Pablo, que vous m’avez gardé je ne
sais quelle antipathie depuis le jour de mon admission dans la bande. Ce
jour-là même, je contai, sur la demande du capitaine, le _Siège de
Six-Fours_; et ce récit fut accueilli par un tel succès de gaîté que
vous-même vous en rîtes, mais d’un rire qui tirait sur le jaune.
Dom Pablo fit une grimace.
--Les passions du monde civilisé, dit-il, visitent les ermites jusqu’au
fond des déserts, et je dois convenir que, malgré mes sentiments
religieux, je vis en vous un rival dangereux pour ma gloire terrestre;
je tremblai pour la préséance de mon éloquence sacrée, mais cette
impression ne dura pas.
--Je crois, dit Lecor, qu’elle s’effaça le jour de la Fête-Dieu, à
Saint-Maximin. Là, votre triomphe dépassa le mien de cent coudées,
attendu que je n’avais, moi, conté le _Siège de Six-Fours_ qu’à nos
camarades, tandis que, ce jour-là, votre discours s’adressait à tout un
peuple. Vous l’enthousiasmâtes... Il vous le fit bien voir, lorsqu’il
vous hissa sur le dos d’un âne plus fleuri et enrubanné qu’un mât de
Cocagne dressé pour la Sant-Aroï.
--C’est ce jour-là, dit Pablo, que vous prononçâtes ces paroles
serviables que je n’oublierai jamais: «Ton exorde est bon, soigne ta
péroraison».
--Et vous la soignâtes, en orateur expérimenté, ô Pablo, lorsqu’il
advint qu’un âne, ayant braillé à tue-tête, pour vous applaudir sans
doute, vous profitâtes de l’incident et braillâtes vous-même en toute
hâte, comme si le braiement eût été votre façon naturelle de vous
exprimer. Vous régalâtes ainsi l’assemblée des Trois-États; et moi-même,
vous m’enchantâtes.
--Vous êtes, ami Lecor, une bonne pâte.
--Ami Pablo, je m’en flatte.
--Mais, avec tout cela, dit Gaspard, riant, Pablo ne saurait se vanter
d’avoir pris sur toi, Lecor, sa revanche du _Siège de Six-Fours_; car, à
bien juger, il dut son succès de Saint-Maximin à l’art de l’orateur et
non à l’art du narrateur; et ce sont deux genres très différents. Les
récits qu’il nous a faits aujourd’hui ne sont pas, à proprement parler,
des contes, mais plutôt des fragments de mémoires personnels. Et
lorsqu’il a voulu, le soir même de son arrivée parmi nous, nous amuser
par le récit qu’il intitula: _la Pluie de macaronis_, il a pu voir que,
en bons juges, nos hommes lui firent froid accueil. Je demande, en
conséquence, qu’il nous régale aujourd’hui d’une histoire digne de faire
pendant au _Siège de Six-Fours_... Point d’excuse, Pablo! Qu’on réunisse
la bande!
--Et surtout, dit Pablo, que personne n’ait plus la cruauté de faire
allusion à ces misérables macaronis. Je vais vous dire une vraie
histoire de moine, friande à se lécher les doigts. Cette histoire se
rattache à notre conversation de tout à l’heure sur la férocité et
l’absurdité des guerres de religion, car le baron des Adrets en est le
héros. Ce beau sire, dont les bandes avaient failli s’emparer de notre
ville d’Avignon, s’était fait protestant. C’est lui qui força, un jour,
quelques-uns de ses vaincus catholiques à sauter du haut d’une tour pour
s’abîmer contre terre. Cependant, un bon mot suffisait parfois à
désarmer ce bandit, auquel nul de nous ne voudrait ressembler.
«Combien cet homme fut méchant jusqu’à la férocité, l’histoire que je
vais vous conter le montrera. Elle fait voir aussi comment, de tout
temps, l’esprit gaulois sait se venger des plus atroces violences, et
quelquefois y échapper, grâce à la vertu du rire. Il n’y a pas de géant
qui ne soit tôt ou tard vaincu par la spirituelle malice d’un nain...
* * * * *
Sanplan prit son sifflet de maître d’équipage; et, quand, à son appel,
les hommes furent tous réunis, Pablo commença ainsi:
--C’était en un temps, pas très éloigné du nôtre, où de féroces barons
terrorisaient leurs vassaux, et où un rustre ne pouvait pas prendre au
lacet un lapin sauvage sans courir le risque d’être pendu.
«Entre les plus affreux de ces barons-bandits, qui, embusqués dans leurs
châteaux forts, juchés au sommet des collines, étaient toujours prêts à
fondre comme des faucons sur les pauvres braconniers--le baron des
Adrets était le plus cruel. La chasse était sa seule passion; ses
vengeances les plus atroces s’exerçaient contre les piégeurs. Prendre un
cerf sur ses terres, ou seulement un lièvre, c’était se livrer soi-même
à la mort et préalablement à la torture; car jamais un malheureux,
condamné à la pendaison par son bon plaisir, n’eut le bonheur d’une mort
simple. Il le faisait fouetter d’abord, cribler de coups d’aiguille;
brûler au fer rouge; et il trouvait, aux cris de douleur des ses
victimes, un âcre plaisir de diable à face humaine.
--Le conte promet, chuchota Sanplan.
--Or, sur les terres du baron, se trouvait un couvent; et, dans ce
couvent, un religieux qui avait, lui aussi, la passion de la chasse,
exagérée par le vice de gourmandise. C’était le frère Anselme, qui avait
été diable avant de se faire ermite; et il braconnait à cœur-joie. S’il
parvenait, en hiver, quand, sous la neige, la terre est gelée, à
capturer un daim qui, attiré par une poignée de foin placée au bon
endroit, tombait dans quelque piège savant,--fosse creusée, par exemple,
et recouverte de branchettes et de feuillages,--alors le monastère s’en
régalait, en buvant à la mort subite du farouche seigneur qu’on vouait
de tout cœur à la colère céleste.
«Plusieurs fois, notre malheureux moine avait été pris et bâtonné.
--Bâtonner un homme d’Église, dit Sanplan, cela ne se faisait guère, à
ce que je me suis laissé conter. Les plus terribles de ces barons
reculaient devant la robe des religieux.
--Vous oubliez que le farouche sire des Adrets s’était converti au
protestantisme. Cependant, il se souvenait d’avoir été catholique; et,
par dérision, il prenait soin de faire dépouiller d’abord Anselme de sa
robe lorsqu’il le voulait punir. Cette robe respectable, il la faisait
poser devant lui sur un buisson, la saluait comme dévotement, assurant
que oncques il ne porterait la main sur elle; cela, disait-il, pour deux
raisons: la première, c’est qu’elle était pleine de vermine; la seconde,
c’est qu’elle était sainte et vénérable. Puis il se tournait vers le
moine tout nu et lui disait: «Maintenant que tu n’es plus qu’un homme
comme un autre, et pour ce que tu as touché au gibier défendu, je te
vais faire châtier au nom de Dieu, comme fut châtié Adam, notre père à
tous, pour avoir touché au fruit défendu.»
«Et, à plusieurs reprises, le frère Anselme avait été fouetté jusqu’au
sang; mais le bougre frottait ses plaies avec un certain onguent dont il
avait la recette, et reprenait bien vite, au couvent, ses patenôtres et,
dans les bois, ses habitudes de maraudeur.
«Un beau jour, comme l’aimable seigneur allait se mettre à table, on
accourut lui annoncer que le frère Anselme venait d’être capturé, dans
le moment où il ramassait, à l’orée du bois voisin, une couple de belles
perdrix.
«Le baron était déjà assis, plein d’appétit, devant sa large table
chargée de flacons; et on lui présentait une oie sauvage cuite à point
et dorée à souhait, dont, par avance, il se pourléchait les babouines...
«--Amenez-moi ce coquin, cria-t-il à ses gens.
«On le lui amena. Deux valets le tenaient entre leurs griffes et le
secouaient rudement par la gorge.
«--Qu’en faut-il faire, beau seigneur?
«Déjà ivre à demi pour avoir bu force rasades d’un vin comparable au vin
merveilleux qu’on nomme, en Avignon, Châteauneuf-des-Papes, ou à celui
qui, à Toulon, est célèbre sous le nom de Lamalgue, le baron était, par
hasard, de bonne humeur. Lorsqu’il était de bonne humeur, il était pire,
car alors il se voulait amuser, et ses amusements étaient d’un fou et
dix fois plus cruels qu’à l’ordinaire.
«Voyant frère Anselme trembler de tous ses membres, il voulut jouer de
lui, comme chat avec souris, avant de lui faire endurer le dernier
supplice.
«En sorte qu’une idée de joyeux dément lui passa par la tête.
«--La dernière fois que je t’ai puni, lui dit-il, je t’ai promis qu’à la
prochaine tu serais enfin pendu--et tout nu, comme de juste, car je
respecte ta robe. Aujourd’hui, je change d’idée. Tu n’y perdras rien; au
contraire...
«Le baron, jouissant de voir l’anxiété de sa victime, garda le silence
un instant, puis tout à coup: «Je t’invite à souper avec moi!»
«Frère Anselme, tremblant, se demandait quel piège pouvait bien cacher
une politesse si peu attendue.
«Le baron répéta:
«--Je t’invite à dîner avec moi; et, comme cela n’est pas un supplice,
je te laisse, pour l’instant, ta robe, vu que ta peau me serait encore
plus déplaisante à voir que cette robe dégoûtante. Allons, assieds-toi,
coquin!
«Frère Anselme ne savait que penser. Il était payé pour savoir qu’on
doit toujours se méfier des puissants qui s’amusent; et que, comme l’a
écrit l’empereur Marc-Aurèle, rien, rien n’est plus horrible que les
caresses d’un loup.
«Toutefois, espérant qu’en sa bonne tête de casuiste il trouverait
peut-être un moyen de se tirer d’affaire sans trop de mal, il se rassura
quelque peu, feignit de croire à la clémence du monstre; et, par un
effort de volonté, cessant de trembler, il se mit à table, et dit:
«--Mon cher seigneur est trop bon. Que la paix du ciel soit avec lui!
«Un écuyer tranchant, aiguisant un grand coutelas, s’apprêtait à le
plonger dans les chairs, visiblement succulentes, de l’oie.
«Le baron arrêta d’un signe son officier de bouche.
«--Pour aujourd’hui, dit-il à Anselme, mon écuyer tranchant, ce sera
toi. Qui si bien tue gibier courant, doit magnifiquement découper gibier
mort... Qu’on pose devant le moine cette oie si appétissante qu’elle a
l’air de dire «Mange-moi;» et qu’on lui mette en main les tranchoirs
dont il va jouer en maître;... mais, avant tout, pour lui donner bon
courage à sa difficile besogne, qu’on emplisse de vin ma plus large
coupe... Bien... Bois-la d’un trait, mon frère, à ma santé.
«Le moine but, et se sentit tout de suite le cœur plein d’espérance. Il
commençait à croire qu’il était à demi pardonné... Le dieu qui est dans
le vin entra dans son cœur; un bon sourire parut sur ses lèvres; il dit
le _benedicite_ d’un air reconnaissant.
«L’affreux baron riait de bon cœur. Le moine regardait l’oie
attentivement, la tournant et retournant; cherchait à bien reconnaître
les jointures où il comptait introduire sans tâtonner les deux
tranchoirs, qu’il élevait déjà, un dans chaque main:
«--Un moment encore, mon frère, s’écria le baron cruel; je ne veux point
te prendre en traître. J’oubliais de t’annoncer la punition qui
t’attend. Il est vrai que l’oie une fois découpée par tes mains
adroites, je jure que tu en auras ta part. Mais sache bien qu’ensuite,
on te fera, à toi, exactement tout ce qu’à elle tu auras fait.
«--Qu’entendez-vous par là, mon bon seigneur?
«--J’entends que si tu lui coupes une aile, on te retranchera un bras;
si une cuisse, on te retranchera une jambe. Prends garde, te dis-je, que
tout ce que tu feras à cette oie, on te le fera ensuite, et dans l’ordre
que tu auras choisi. C’est pourquoi je te conseille d’abréger toi-même
ton supplice, en commençant par lui couper la tête.
«Le baron riait en buvant; et, lâchement, les valets riaient aussi,
sachant que le seigneur, passé maître en cruautés joyeuses, ferait comme
il promettait. Par avance, ils jouissaient du spectacle d’un moine
découpé tout cru comme une oie rôtie.
«Le moine, n’eût été qu’il avait bu, aurait pâli; mais, soutenu par la
vertu du vin:
«--Je conviens, dit-il, que jamais il ne fallut à un homme, pour
découper une oie, courage pareil à celui que vous me contraignez
d’avoir. Et donc, monseigneur, j’affirme qu’une seconde coupe de vin,
pour me renforcir le cœur, me serait d’un grand secours, et servirait
par là vos louables intentions.
«--Versez-lui une seconde coupe. J’aime la vaillantise; le gredin en
montre véritablement. Qui bien boit, pisse bien, jarnidieu! Et qui pisse
bien, bien se battra. Allons, maintenant, attaque ton ennemi, bon moine!
Car cette oie est ta seule et véritable ennemie, puisqu’elle déterminera
ton genre de supplice.
«--Je ne sais, dit Pablo, si, sans avoir bu plus que de raison, une
autre créature, moine ou homme d’armes, eût fait aussi bonne contenance
que frère Anselme en présence d’une oie aussi dangereuse, quoique morte.
«Il avait posé sur la table un de ses deux tranchoirs; et, de sa main
libre, il se grattait la tête comme un homme embarrassé; et, à parler
franc, il y avait de quoi se gratter la tête, même si elle était pure de
toute vermine.
«Il se grattait pour ranimer les esprits animaux qui, sous son crâne,
étaient effrayés par les conséquences fatales du geste qu’il allait
faire. Tout à coup des éclairs riants pétillèrent dans ses yeux: il
venait de concevoir une idée merveilleuse qui lui fut inspirée par le
ciel ou par le diable,--c’est au choix des complexions de chacun...
«Toute sa figure, peu à peu, se mit à rayonner de facétieuse malice...
Il préparait une galégeade héroïque, homérique... Il leva sur le tyran,
puis sur l’assistance, ses yeux pleins de rire, puis les abaissa sur
l’oie redoutable. Sa main gauche se débarrassa, sur la table, du second
tranchoir; puis, de cette main gauche, il saisit l’oie et la maintint
solidement contre le vaste plat d’argent. Ensuite, avec ostentation, il
tendit et roidit l’index de sa main droite,--lequel index lentement il
enfonça, énergique et rigide, dans le trou que notre oie avait eu jadis
sous la queue; puis, retirant du trou ce doigt, tout gluant de bonne
graisse, il le promena sur ses lèvres et le pourlécha d’un air
satisfait...»
Lorsqu’avec son chef et toute la bande, Sanplan eut ri copieusement:
--Je n’ai, sire Pablo, qu’un mot à reprendre dans votre récit; vous avez
dit: «le trou qu’elle avait eu jadis sous la queue.» Ne l’avait-elle
donc plus, ce trou? Je croyais qu’il nous accompagnait fidèlement dans
la tombe.
--Messire Sanplan, répliqua Pablo, elle l’avait toujours, mais non plus
sous la queue,--la queue étant de plumes, et l’oie rôtie étant oie
plumée; mais permettez que je continue:
* * * * *
«Voyant l’audace et l’insolence de ce geste, les valets, par bonheur,
attendirent que le maître eût parlé, pour régler leurs mines sur la
sienne.
«Et Anselme, tenant bien haut son index reluisant, et arrêtant sur son
féroce seigneur un regard ferme, lui dit:
«--En champ clos et devant tout un peuple, ou en lieu particulier et
secret, seigneur baron, je vous défie bien de m’en faire autant.
«Or, le rire est une puissance de la nature qu’on ne peut toujours
maîtriser, à toute heure et partout. Le baron fut vaincu par cette
puissance qui jadis, aux temps de Jupiter, triomphait parfois de tout
l’Olympe rassemblé: le baron des Adrets éclata de rire. Ses valets ne
résistèrent pas davantage à cette force naturelle qui veut qu’on rie
sans mesure; et la salle retentit d’une gaieté formidable, qui secoua,
durant un long moment, les ventres et les têtes, comme un coup de
mistral secoue les pignatèous.
«Enfin, le baron, qui étouffait de rire, put reprendre haleine et
parler:
«--Moine insolent, s’écria-t-il, je serai aussi spirituel que toi! C’est
dit. Tu as procès gagné; car, jarnidieu!--ta courtoisie l’a deviné et
c’est de cela que je te tiens compte!--je me garderai bien de te faire
ce que tu as imaginé de faire à notre oie. Manges-en donc ta part, et
bois jusqu’à plus soif. Et j’ordonne, pour comble de mansuétude, que tes
perdrix te soient rendues tout-à-l’heure. Mais qu’on ne te prenne plus à
chasser sur mes terres,--car tu ne trouverais pas une seconde fois si
heureuse parade au coup nouveau que je te porterais.»
* * * * *
Tous les auditeurs de Pablo riaient à ventre déboutonné; et Lecor dut
convenir que, dans son genre, _l’Oie d’Anselme_ valait bien le _Siège de
Six-Fours_.
--Seulement, ajouta-t-il, je la connaissais.
--Vous la connaissiez? La raison en est, dit Pablo, que les très bonnes
histoires sont rares, et que, par suite, les meilleures sont les plus
souvent répétées.
* * * * *
--Allons, les amis, il se fait tard, déclara Gaspard. S’anén coucar.
Ainsi firent-ils.