... Il avait, un matin, rencontré une femme qui, à pied, s’en allait
à-z-Aï (à Aix) avec sa fille, une mignonne de seize à dix-sept ans, un
peu frêle, mais d’autant plus gracieuse.
--Eh, bonjour, bonne dame! Où allez-vous comme ça, avec une si jolie
fille? et si bien attiffées toutes les deux? Les chemins ne sont pas
sûrs.
--Pas sûrs, les chemins! dit la femme. Oh! que si!... Gaspard de Besse
rôde par là, et nous protégerait de «mauvais rencontre». Il est doux au
pauvre monde!
Gaspard fut charmé.
--Vous pouvez, en effet, dit-il compter sur lui. Il aime les pauvres
gens. Mais tout cela ne me dit pas où vous allez?
--A Aix, mon gentilhomme, consulter un avocat.
Gaspard n’aimait pas les avocats parce qu’indifféremment, disait-il, ils
plaident pour ou contre l’innocent, ce qui, ainsi présenté, est une
fausse conception de la profession d’avocat. La défense est une garantie
de justice; et il n’est pas vrai de dire que la culpabilité ou
l’innocence n’émeuvent pas fort différemment les défenseurs.
--Un avocat, dit Gaspard, vous prendra beaucoup d’argent. Expliquez-moi
votre affaire. J’ai appris à connaître les lois parce que je les
voudrais changer.
--Et qu’êtes-vous donc? dit la femme.
--Gaspard de Besse lui-même.
--Bou-Diou! s’écria-t-elle sans montrer d’autre trouble qu’une surprise
joyeuse. La Bonne Mère vous envoie! Pour sûr que je vous consulterai! Je
le sais bien que vous êtes de bon conseil, et que souvent, de très loin,
les gens viennent à vous, pour vous demander ça ou ça... Eh bien, donc,
je vais vous expliquer. Ma fillette était fiancée, il y a peu de temps,
avec un matelot de la marine du Roi, dans Toulon. Il faut vous dire qu’à
Toulon je tiens un cabaret, rue de l’Arme à Dieu, mais en tout bien tout
honneur.
--Et pourquoi, dit Gaspard, ne consultez-vous pas à Toulon?
--Pour pas qu’on sache nos affaires, pardi!... Et puis, dans Aix, où
j’ai des parents qui nous recevront, et où se trouve le Parlement,
chacun sait qu’on a tout ce qui se fait de mieux en fait d’avocats.
--Oui, dit Gaspard, à Toulon on a le bagne; à Aix, le Parlement...
--Pour lors, dit la cabaretière, le matelot, fiancé de ma Mïette, a,
tout en un coup, rompu les accords. Il ne la veut plus. Et je voudrais,
moi, savoir si, pour le tort qu’il fait à notre réputation, nous n’avons
pas droit à quelque avantage, tel qu’une ronde somme d’argent qu’on le
forcerait à nous payer?
--Hum! fit Gaspard, je dois, bonne mère, vous poser une question
indiscrète... Mais, j’aperçois là-bas un rocher en forme de banc, au
bord du chemin. Allons nous y asseoir un moment, on y causera plus à
l’aise.
Et quand tous trois furent assis sur la roche, un peu au-dessus du bord
de la route exhaussée en talus:
--Voilà, dit la mère. Le matelot prétend que ma fille, en été, porte une
gorgerette trop ouverte, et que, par ce jour de souffrance, elle montre
trop d’elle-même! Il est jaloux cet homme. Bien mal à propos! Il ne veut
pas comprendre qu’en été on ne peut pas se cacher toute la poitrine,
comme il se doit en hiver; ni être, dans sa maison, toute couverte comme
aujourd’hui sur le grand chemin.
--Diable! dit Gaspard, la question est des plus graves, et un curé y
répondrait peut-être mieux que moi.
--Oh! dit la femme, si on écoutait les curés, on ne montrerait jamais
rien à personne, pas même à l’époux qu’on a choisi devant Dieu! J’ai, en
mon temps, porté gorgerette bas ouverte, qui me laissait voir bien
rédoune comme j’étais; et c’est justement la raison pourquoi feu mon
cher mari, qui avait l’œil bien voyant, me choisit entre beaucoup
d’autres. Tout le monde à la foire n’aime pas acheter une ânesse sans
lui avoir tâté la croupe, ni une vache dans un sac.
--Raison vous avez, dit Gaspard riant; et sans doute votre marin est
bien sot... Toutefois il pourrait avoir raison, au cas, par exemple, où
la gorgerette serait véritablement trop échancrée.
Aussitôt la mère commanda:
--Lèvo-ti, Mïette; ote ton fiçu.
La fillette se leva et ôta son fichu.
--Descends sur la route, et te place bien devant nous.
Cela fut fait. Et la fillette, fichu ôté, se trouva toute gracieuse,
avec sa cotte rayée de blanc et de bleu, son casaquin à fleurs, à
petites basques étroites, en saillie sur les hanches; jolie sous son
large chapeau, et montrant des jambes fines à bas rouges, telles les
pattes fluettes d’une alerte perdrix.
La gorgerette échancrée montrait un cou flexible et le haut d’une
poitrine qui n’avait jamais vu le soleil des paysans; c’est dans une
ombre fraîche que les doux fruits se formaient, sous le corsage, et
d’ailleurs, dans une des rues les plus obscures du vieux Toulon.
Au soleil, à présent, la peau blanche resplendissait.
--Eh bien? interrogea la mère.
--Eh bien, dit Gaspard malicieux, je ne vois pas grand’chose.
--J’en étais sûre! s’écria la mère triomphante... Alors, le procès sera
bon pour nous, hé?
--Pas si vite! dit Gaspard, regardant le pied de la petite, sa cheville
et son mollet, qui apparaissaient sous la cotte haut troussée.--Pas si
vite! ne serait-elle pas, des fois, trop décolletée par en bas?
--Jamais plus qu’aujourd’hui, mon bon monsieur Gaspard, dit la mère.
Elle a joué, des fois qu’il y a, la comédie pour Noël, mais elle n’est
pas danseuse... Seulement...
--Seulement, quoi? dit Gaspard.
--Seulement il se peut faire que, lorsqu’elle verse à boire à la
pratique, elle se penche un peu de trop; et le matelot a prétendu qu’en
ce cas on lui voit trop au fond.
--Et que voit-on alors? demanda Gaspard.
A ce mot:
--Miette, ordonna la mère, penche-toi comme si tu donnais à boire à M.
Gaspard; il jugera notre affaire.
La gracieuse petite, tenant en main une fiasquette imaginaire, fit le
geste d’emplir pour le matelot la coupe des voluptés permises.
Elle s’inclina. La gorgerette bailla. Gaspard regarda.
--Je ne vois toujours rien, dit-il, naïvement déçu.
--Penche-toi un peu plus, ma fille.
La fille obéit.
--Je ne vois rien, répéta Gaspard.
Peut-être n’était-il pas tout à fait sincère.
La mère, pour la seconde fois, poussa un cri de triomphe.
--Il ne voit rien! cria-t-elle. Monsieur Gaspard lui-même, qui est jeune
et qui a, comme mon pauvre homme en avait, pechère! de bons yeux bien
voyants et qui ne demandent qu’à voir,--ne voit rien du tout, ma belle
Mïette! Je te le disais bien, que nous gagnerions notre procès!
Et, changeant de ton, après cet éclat de voix qui chantait victoire,
elle reprit avec calme:
--Et puis, vous savez, que je vous dise un peu! C’est bien naturel que
vous ne voyiez rien, monsieur Gaspard, pourquoi personne ne pourrait
rien voir; bien entendu que le diable lui-même y perdrait son latin
d’Église, par la raison que ma belle petite n’a pas encore d’estomac,
pechère! pas plus que sur la main!... C’est plat comme un ange; et vous
pourriez, si vous n’aviez pas peur des juges, déposer au procès comme
témoin _aquilère_.
Gaspard riait de bon cœur.
--Et que voulez-vous dire par témoin aquilère?
--Un témoin _qui y était_, pardine! un témoin dont on peut dire: _aqui,
l’éro!_... Et alors, que vous nous conseillez? Ce que vous nous
conseillerez, nous ferons, pourquoi en vous nous avons confiance; et
j’aime mieux vous, qui êtes un bandit bien honnête, que beaucoup
d’hommes honnêtes qui sont de véritables bandits; et, surtout, j’aime
mieux conseil de vous que d’un avocat à qui, d’avance, il faudrait
donner un bel argent qu’on risquerait de tout perdre.
Gaspard, devenu grave, cherchait sa sentence.
Il rêva un temps; les deux femmes le regardaient, toutes réjouies
d’espérance.
--Votre matelot a bien tort, prononça enfin Gaspard. Je devine la raison
pourquoi il ne veut plus de votre jolie fille.
--Et quelle est-elle, sainte Vierge! la raison pourquoi?
--C’est que, bonne dame, votre jeune homme ne sait pas que, sur la
terre, il faut savoir se contenter de peu. C’est là, pourtant, la
sagesse, qui seule donne le bonheur. Et maintenant, pour vous bien
prouver que je ne suis pas un avocat, mais un voleur qui aime à rire,
voici un bel écu, en souvenir de moi... Adesias; ma route va de ce côté,
au rebours de la vôtre...
* * * * *
Seul au fond de son triste cachot, Gaspard, en se remémorant cette
aimable rencontre, riait tout haut; et Louisette, la fille du geôlier,
survenant tout à coup pour lui présenter la cruche d’eau et la miche de
pain quotidiennes, le trouva tout riant encore. Elle lui demanda la
cause de cette gaîté, singulière en un tel lieu.
--Je ris, dit Gaspard, d’un souvenir que je vous puis conter.
Parler directement aux filles de ce qu’elles doivent cacher n’est pas
convenable, mais le souvenir qui égayait Gaspard restait aimablement
chaste, après tout, avec tout juste la petite pointe de malice galante
que personne ne condamne. Il se complut donc à narrer son historiette,
et si gentiment le fit que Louisette y prit un plaisir extrême. Elle
écoutait, un peu rougissante; et le jouvent pensait qu’une prison où
l’on reçoit de temps à autre une si plaisante visite n’est point cruelle
autant qu’on le pourrait croire.
Avec sa coquine d’histoire, il n’offrait pas la fleurette à la fille,
mais il lui montrait la fleurette.
Parler d’amour, c’est déjà appeler l’amour; et c’est justement ce que
faisait Gaspard, et de quoi il se sentait tout ranimé, dans un vague
espoir d’obtenir quelque chose sans rien demander. C’est bien ce qui
advint, car il se sentit tout à coup regardé avec des yeux dont le
brillant humide se noyait dans un trouble communicatif.
Vivement sortit Louisette, pour cacher ce trouble léger. Ce fut assez.
Gaspard comprit qu’à la fille du geôlier il ouvrait, lui, le captif, une
fenêtre sur l’amour; et qu’en échange elle lui ouvrirait la porte qui
donnait sur la liberté. C’est dans la gorgerette de Louisette qu’il
trouverait la clef des champs.