Dans la prison, Gaspard qui a tout le loisir de méditer sur sa vie
passée et de songer à de nouveaux projets, pressent que, dans la
gorgerette d’une chaste pucelle, il trouvera la clef des champs.
La prison de l’Observance est encore visible dans la partie haute du
vieux Draguignan, et assez voisine de la maison dite Maison du Bourreau.
Elle a quelque chose de naïf, cette prison historique où fut enfermé
Gaspard de Besse.
Bien qu’ayant un judas, la porte qui donne sur la rue est assez
semblable à toutes les portes massives des maisons voisines: mêmes
dimensions, même aspect paisible, innocent. La porte ouverte, on se
trouve dans un étroit vestibule; et, à trois pas devant soi, on a
l’entrée du cachot principal, à vrai dire un simple cabinet noir; mais
un reste de ferrures, scellé dans les murs, atteste que, tout de même,
les prisonniers devaient être, en un tel réduit, assez misérables pour
satisfaire la vindicte publique. Seulement, du cachot à la rue, il n’y
avait littéralement qu’un saut. Et ce saut, tout prisonnier le faisait
en rêve nuit et jour. Beaucoup s’évadaient, pour peu qu’ils pussent
récompenser les complaisances du geôlier. Et les procès-verbaux
d’évasion étaient remarquablement nombreux dans toutes les villes de
France.
Si le mur de son cachot eût été seulement percé d’un fénestron donnant
sur la verte campagne, Gaspard eût considéré le temps de sa captivité
comme une halte reposante, favorable à la lecture et à la réflexion.
C’est à la lueur d’un calèn qu’il lisait tout le jour.
M. de Tervieille, en lui faisant parvenir divers ouvrages d’histoire,
avait, à prix d’or, obtenu du geôlier que le prisonnier pût s’éclairer
de la pauvre petite lampe de fer, suspendue à un clou et qui donnait une
lamentable mais suffisante clarté au lecteur assidu. Quand il ne lisait
pas, Gaspard réfléchissait, la nuit surtout.
Non sans guetter l’occasion de s’évader, il prit ainsi son mal en
patience.
Il médita sur son existence passée et sur son avenir; se raconta plus
d’une de ses propres aventures, s’interrogea sur ses sentiments. Il
vécut un peu à la façon d’un novice sincère qui, tout de suite, du fond
de son couvent, juge plus librement et mieux les conflits humains, les
méprise même, et, en vérité, s’élève à des pensées qui lui étaient
étrangères au temps où il vivait dans le siècle.
Il y a toute une littérature qui, au XIXe siècle, s’est appliquée à
montrer le paysan de France comme étant toujours un être sordide,
uniquement préoccupé de s’arrondir, incapable de s’élever à une vraie
vie morale, une sorte de végétal-animal, n’ayant d’autre souci que celui
de satisfaire ses appétits. Cette figure du paysan a passé pour
rigoureusement ressemblante, jusqu’au jour où, lancé dans la guerre pour
la défense du sol, le paysan français a été proclamé un héros,
compréhensif et conscient. Peut-être est-il juste de dire que la
nécessité d’être héroïque a paru transfigurer l’homme de France; les
circonstances n’ont fait que mettre en lumière des sentiments qui
existaient en lui virtuellement; ces sentiments, les circonstances ne
les ont pas créés mais seulement fait éclater; l’homme de la terre ne
s’est élevé à la hauteur des événements qu’en se relevant de toute sa
taille, courbé qu’il était sous les fardeaux d’une vie quotidienne qui
exigeait cette attitude. Ce n’est pas devenir grand tout à coup que
montrer soudainement toute sa stature, en se redressant.
* * * * *
Quelque opinion que l’on ait sur Jean-Jacques Rousseau, on est bien
forcé de convenir que ce valet n’était pas un sot. Épictète fut un
esclave, ce qui prouve que pour penser noblement, il n’est pas
nécessaire d’être empereur comme Marc-Aurèle. Tous les apôtres n’étaient
que de pauvres diables, de très humbles pêcheurs; et ils comprirent
mieux que les princes des prêtres la plus sublime des paroles que l’âme
humaine ait jamais entendues. Gaspard, fils de paysan, avait, nous le
savons, une intelligence des plus vives, servie par une mémoire
infaillible. Il avait beaucoup lu; il s’appliqua à lire beaucoup dans sa
prison, car il croyait en son étoile et il ne doutait pas de sa
prochaine libération.
Dans l’ombre de ce cachot sans air, où il passa bien des semaines, ses
bras, chargés d’une chaîne assez légère quoique solide, soulevaient le
livre vers la clarté fumeuse de son calèn; et il s’instruisait
avidement.
Le _Voyage de Provence_, écrit par M. l’abbé Papon, tout
particulièrement l’intéressa. Il y retrouvait ses itinéraires de coureur
des bois, de routier; les paysages familiers de sa province; des
anecdotes sur ses plus célèbres compatriotes, parmi lesquels deux
surtout lui apparurent comme dignes d’attention et de sympathie: le
marseillais Adraman et le toulonnais Paul qui, de ce pauvre prénom, fit
un nom illustre.
Adraman tout enfant, fut, par des parents qui vivaient dans la misère,
embarqué comme moussaillon sur un petit navire armé en course. Pris par
les Turcs--tout comme devait l’être un jour l’ami Sanplan--Adraman ne
fit ainsi que changer de misère. A bord du bateau pirate tunisien, il
reçut des coups de garcette turque, des coups de pieds turcs et des
gifles turques. Or, les mêmes traitements lui avaient d’abord été
prodigués par ses concitoyens d’Europe; en sorte que, ne pouvant établir
aucune différence entre chrétiens et musulmans, il se fit Turc sans
remords et bon serviteur d’Allah. Il avait du goût pour l’état de pirate
et le fit bien voir, si bien voir que, dit Papon, «dans un pays où tous
les hommes sont égaux par la naissance, et où ils ne sont estimés qu’en
raison de leurs services (où diable, se trouve ce pays-là?) Adraman ne
tarda pas à être élevé aux premiers emplois... La mer devint son
élément... Il y fit des expéditions dignes des plus grands capitaines...
Le Grand Seigneur le nomma Bacha de Rhodes, ensuite amiral et général
des Galères, à la place du fameux Mezomorvo!»
Voilà une belle carrière d’aventurier; mais, plus que tout autre, un
trait de cette curieuse existence charma Gaspard.
Adraman était accoutumé à une discipline sévère.
Un jour, ce Bacha de Rhodes, suivi de quelques soldats «faisait la
patrouille à Scio». A la porte d’une maison, il vit, attachés à l’anneau
du mur, trois ou quatre bourricots dont les doubles paniers de sparterie
étaient chargés de pierres. Un enfant les gardait.
--Où donc sont les maîtres de ces ânes?
--Ils sont allés prendre nourriture.
Le Bacha ne répondit rien et continua sa tournée; mais, une heure après,
repassant par là, et voyant les mêmes animaux toujours à l’attache et
toujours chargés, sous la garde du même enfant:
--Va me chercher les maîtres de ces ânes, et me les amène.
Et quand les âniers furent en sa présence, Adraman leur dit:
--Avez-vous mangé de bon appétit?
--Oui, Seigneur.
--Il est donc juste que vos ânes mangent à leur tour. Je regrette _pour
vous_ que vous ayez cru bon de leur laisser ces lourdes pierres sur
l’échine pendant que vous faisiez durer plus que de raison le temps de
votre repas.
Là-dessus, il leur ordonna de se tenir immobiles devant lui, à quatre
pattes; et à ses chaouchs de leur mettre sur le dos les paniers des ânes
avec leur chargement de pierres, dont, à vrai dire, le poids portait en
partie sur le sol mais les retenait captifs.
--A présent, leur dit ce Turc très chrétien, vous attendrez patiemment
qu’à leur tour vos ânes aient mangé à leur faim... Il ne faut pas faire
à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait!...
«Quelque étrange et dure que fût la punition, dit Papon, il fallut la
subir.»
Cette histoire, donc, enchantait Gaspard, le faisait à la fois rire et
pleurer de satisfaction, et, bien des fois, plus tard, il la conta à sa
bande.
Il est absurde de prétendre que les livres n’ont aucune influence sur la
moralité des hommes. C’est avec des paraboles simples que l’Évangile a
transformé la pensée humaine.
La sévérité d’Adraman lui fit des ennemis; sa grandeur, des jaloux.
Faussement accusé d’avoir voulu incendier Constantinople, il fut
«condamné à perdre la vie par le cordon» et fut exécuté en 1706.
L’excellent Papon déclarait qu’il était mort victime d’un «gouvernement
arbitraire».
La vie de ce Toulonnais, demeuré illustre sous le nom de _chevalier
Paul_ n’enchantait pas moins Gaspard.
Paul, simple mousse comme Adraman le Marseillais, s’éleva de cet humble
état au grade de «chevalier de justice dans l’ordre de Malthe» et de
vice-amiral de France. Il était fils d’une blanchisseuse. Elle était
fort avancée dans sa grossesse lorsque, allant de Marseille au Château
d’If, par mauvais temps, tangage et roulis la délivrèrent brusquement.
Ainsi son enfant, le futur amiral, fut un peu le fils de la mer et de la
tempête, ou de «Neptune, dieu des flots».
Paul commandait la Marine à Toulon, quand Bachaumont et Chapelle
visitèrent la ville; et leur voyage, en vers de huit pieds, lui rend
hommage en ces termes:
C’est ce Paul dont l’expérience
Gourmande la mer et le vent;
Dont le bonheur et la vaillance
Rendent formidable la France
A tous les peuples du Levant.
Louis XIV, en 1660, fut reçu à Toulon par le chevalier Paul, qui lui
donna une fête dans son jardin, à Dardennes.
Pour amuser les belles dames de la Cour, Paul fit suspendre, dans ses
orangers, parmi les _bigarrées_, d’excellentes oranges confites,
attachées aux branches par des fils menus, habilement dissimulés:
--Oh! voyez, chère marquise, les belles oranges, extraordinaires d’être
si douces, parmi les autres si amères!
--C’est une merveille!
--Cela ne vous étonne point?
--Un peu sans doute; mais les fruits du dattier, dit-on, ne sont pas
moins mielleux, collants et sucrés, et se peuvent dire naturellement
confits par les soins de la nature!
On se croyait dans cette Ile des Plaisirs que M. de Fénelon devait plus
tard imaginer pour la joie de Monseigneur le Dauphin.
Un jour, le chevalier Paul rencontra, sur le quai de Toulon, un pauvre
batelier qui, à sa vue, parut vouloir se dissimuler parmi d’autres. Paul
le reconnut pour un de ses anciens camarades. Il l’appela par son nom;
et, l’homme s’étant approché, l’amiral se tournant vers ses officiers:
--Je vous présente un de mes anciens camarades de jeunesse et de misère.
Souffrez, messieurs, que je m’entretienne un instant avec lui.
Il l’interrogea en particulier sur sa famille, sur ses besoins, lui
témoigna beaucoup d’amitié et lui fit accorder un bon petit emploi...
Paul mourut en 1667, laissant toute sa fortune aux pauvres, parmi
lesquels il voulut être enterré.
--Voilà un homme! s’écriait Gaspard qui, en lisant, dans son cachot, ce
trait de la vie de Paul, versait des larmes. Nobles larmes, comme celles
que firent verser à Condé, Corneille et la clémence d’Auguste.
Ces émotions de Gaspard, la préférence qu’il eut pour Adraman et le
chevalier Paul--la simple et touchante bonté des actions qui leur
valurent cette préférence--suffiraient à nous révéler la qualité de son
grand cœur populaire; et à nous faire comprendre pourquoi le peuple de
Provence a fait de Gaspard un de ses favoris.
Gaspard, aidé par les circonstances, aurait pu avoir une destinée égale
à celle des héros dont il admirait la fortune, dont il aimait surtout la
bienveillance envers les existences des plus humbles.
Comme le bandit Mandrin, qui fut un vrai capitaine, Gaspard, sur un
champ d’action plus vaste, eût sans doute acquis une renommée
universelle; et, dans le rang des réguliers, il eût conquis l’admiration
du monde, grâce à des qualités heureuses qui ne furent pas toujours
celles des chefs de peuples. Avant tout, il aimait, autant que la
justice, la bonté. Et voilà déjà qui n’est pas commun. Son curé lui
avait appris à faire son examen de conscience; il le fit dans la
solitude du cachot.
Il regrettait de s’être fait bandit. L’idée du juste mépris où l’on
tient les voleurs lui était difficile à supporter. Cependant, si sa
condition de chef de bande le mettait un jour à même de faire comprendre
aux puissants que le peuple exigeait la réforme de la juridiction
pénale, n’y avait-il pas quelque chose de respectable dans sa condition?
C’est du moins ce qu’il se disait. Les vols à main armée opérés
_courtoisement, sans violence inutile_, n’étaient à ses yeux qu’un impôt
prélevé par lui pour l’entretien de sa troupe, à laquelle il ne
permettait aucun pillage. Des tributs volontaires rendaient les vols de
jour en jour moins nombreux. On vivait, on ne thésaurisait pas. Il
poursuivait un but hautement politique: il voulait humilier le
parlement, le ridiculiser, le dénoncer à tous les yeux comme une
institution qu’il fallait ou changer ou rendre à elle-même, c’est-à-dire
aux principes dont elle se prétendait issue et que pourtant elle
paraissait mettre souvent en oubli.
Le Parlement avait étouffé l’affaire de l’assassinat de Teisseire parce
que les coupables étaient _des puissants_ selon l’expression du bon La
Fontaine; et Gaspard voulait que les coupables fussent atteints; que la
mort du père de Bernard fût expiée; et que, dans le châtiment des
coupables, les paysans, les petits, vissent le signe de la protection
des lois étendue sur eux. Le but qu’il se donnait lui avait paru
jusqu’alors une satisfaisante excuse à ses actes de rebelle; toutefois
il les sentait en contradiction permanente avec l’idée d’obéissance aux
lois, qu’il eût voulu servir, et de cela il souffrait étrangement. Mais,
s’il souffrait ainsi, est-ce que ce tourment ne donnait pas à sa mission
un goût de sacrifice qui la rendait honorable, ne fût-ce qu’à ses
propres yeux? En tous cas, il ne pouvait plus rien changer aux
contradictions dont il gémissait: il s’était engagé dans une voie où, à
sa suite, il avait engagé d’autres existences; il se devait à elles; il
poursuivrait sa tâche. Toutefois, et cela était nouveau en lui, il se
répétait souvent: «Il est malheureux que, pour servir mon désir de
justice, j’aie cru pouvoir m’entourer de coquins!» L’état d’humiliation
où il se voyait réduit, les chaînes qui l’attachaient aux murs de son
cachot, éveillaient en lui ces poignants regrets. Il se sentait sous le
coup de la réprobation publique! Il combattait ce regret en se répétant
qu’un grand bien sortirait peut-être de sa révolte condamnable. Et, tout
d’abord, n’allait-il pas donner une vie heureuse à Bernard, son frère
d’adoption, en lui faisant épouser la fille de l’usurier Cabasse, cet
ancien valet de fermier général, qui avait dépouillé tant de pauvres
gens, et par qui il avait été dépouillé lui-même de son patrimoine?
A l’idée du bonheur qu’il préparait à Bernard et à la pupille de
Cabasse, malgré toutes les résistances du tuteur usurier, Gaspard
s’attendrissait.
Le bonheur d’amour, dans la paix, selon la loi et selon Dieu, l’amour
dans le devoir, une famille laborieuse et respectée,--c’est ce que lui,
Gaspard, n’aurait jamais!--Donner ce bonheur à deux jeunes êtres qui en
étaient dignes, n’était-ce pas une bonne œuvre qui lui serait comptée
comme une touchante excuse aux exactions qu’il était en train d’expier?
Il ne parvenait pas à en être sûr et à s’absoudre pleinement... Ainsi la
solitude de la prison lui montrait les choses sous un jour nouveau,
formait en lui comme une conscience neuve.
Assis dans l’étroite cellule, les poignets pris dans des bracelets de
fer, attaché aux murs comme un chien à sa niche, Gaspard rêvait. Le
chien enchaîné, lui du moins, voit, du seuil de sa cabane, la lumière du
jour. Gaspard n’avait que la clarté de son calèn fumeux et qui
s’éteignait souvent faute d’huile; il fallait alors attendre le bon
plaisir du geôlier Castagne. Un grillage épais, au-dessus de la porte,
barrait la mince ouverture rectangulaire par où lui arrivait un peu de
la lumière naturelle. Et cela s’appelait un jour de souffrance.
Dans cette ombre, Gaspard rêvait aussi d’amour; et c’est là que, pour la
première fois, il se prit à reconnaître que l’image de Mme de Lizerolles
était en lui comme vivante et attirante.
Quoi! osait-il espérer d’elle autre chose qu’une pitié hautaine? Il ne
savait pas. Profiterait-il de l’ignorance où elle était de son nom? Il
se refusait à cette pensée comme au plus criminel des abus de confiance.
Or, Gaspard avait un secret d’amour, enfoui profondément dans son cœur.
A Aix, il avait trompé, séduit, sous un nom d’emprunt, une douce et
humble petite bourgeoise, misé Brun, la femme d’un modeste horloger.
Celle-là n’avait-elle pas pour lui oublié tous ses devoirs? Quelle
honte, quelle douleur pour elle, le jour où elle apprendrait que son
amant n’était autre que Gaspard de Besse, un chef de voleurs!
... Ainsi, il aimait assez Mme de Lizerolles pour vouloir lui épargner
une souffrance que, bien malgré lui, mais fatalement, il infligerait tôt
ou tard à misé Brun. Et la noblesse de son amour pour la comtesse lui
reprocha la bassesse de son acte vis-à-vis de la plébéienne, en sorte
qu’il prit, dans sa prison, la résolution de ne plus revoir misé Brun.
Elle pleurerait un infidèle, mais ignorerait à jamais--il l’espérait du
moins--la qualité de son déplorable séducteur. Il éprouva un grand
bien-être à s’affermir dans cette résolution; il se sentit un peu
réconcilié avec lui-même, et, d’ailleurs, libéré en même temps, d’une
dangereuse intrigue.
Y avait-il d’autres figures de femmes dans ses souvenirs? Sans doute;
mais toutes comme voilées et lointaines. Il était si «agradant», si
plaisant, que, pour s’expliquer ses qualités de séducteur, les paysans
de Besse (et il ne l’ignorait pas) prétendaient qu’il était un enfant de
l’amour. Il était fils, disait-on, du marquis de X... qui avait séduit
sa mère misé Bouis. Facilement ému par la grâce féminine, il se reconnut
troublé par la fille de son geôlier, Louisette, qui, parfois, remplaçant
son père, lui apportait l’eau et le pain. Quand c’était Louisette qui
ouvrait la porte du cachot, un rayon du joyeux soleil entrait avec elle;
et, elle aussi, était lumière et joie... Essaierait-il de troubler le
cœur de cette fillette pour obtenir d’elle la liberté? Il souriait
malgré lui à cette idée. On racontait dans le peuple que la fille d’un
geôlier séduite par M. de Mirabeau, enfermé au château d’If, avait
favorisé l’évasion du gentilhomme. Donc, il imiterait M. de Mirabeau...;
mais, là encore, Mme de Lizerolles intervenait, apparaissait à Gaspard
avec un visage sévère: «Vous laisserez en repos cette fille»...
Comment! n’était-il donc plus libre de cœur et d’esprit? Tout caprice
galant lui était-il interdit par une ombre? Pauvre Louisette!
qu’arriverait-il de cette enfant?... Mais, quoi! ne pourrait-elle le
servir sans en être si mal récompensée? Serait-elle la première qui
l’aurait ému de désir sans être mise à mal?
Cette question réveilla en lui le souvenir d’une gentille aventure qui
lui était arrivée naguère. Il en revit les moindres détails. Elle
l’égaya tout un jour dans sa misérable geôle...