De son côté, Bartlett ne trouva absolument aucun indice de la présence

du parti de Chipp, sur le delta. Surpris à l'embouchure de la rivière

par un coup de vent accompagné d'une violente tempête de neige, il fut

obligé de rentrer à l'intérieur des terres pour y chercher un abri dans

une _paverna_ voisine des huttes où les gens de la baleinière avaient

campé durant la première nuit qu'ils passèrent sur le delta. La tempête

passée, il retourna sur la côte reprendre son exploration jusqu'à

Areal, suivant mes instructions, et gagna Simowyelak.

Pour remplir la tâche que je m'étais assignée dans la recherche de

Chipp, il me fallut établir un dépôt de poisson sur la côte nord-ouest,

vu que mes deux attelages ne pouvaient traîner une quantité suffisante

de nourriture pour toute la durée du voyage. Je remontai donc la

rivière Kutack jusqu'à Kaigolack, d'où j'envoyai faire un dépôt de deux

cents poissons sur la côte qui se trouve juste au nord-ouest. J'allai

à Sabakaskov, petit village de l'intérieur sur le bord d'un lac, que je

quittai pour me diriger vers une île formée par la branche occidentale

du fleuve principal. Cette île, désignée sous le nom d'île Longue,

est habitée sur divers points de sa longueur. L'embouchure de la Léna

est formée par la réunion de ses deux principaux bras occidentaux qui

déchargent leurs eaux en cet endroit; de sorte qu'il existe à l'ouest

une espèce d'estuaire où pourraient facilement trouver un refuge les

bateaux jetés sur cette partie de la côte. De l'île Longue, je passai

à Tulach, village considérable qui se trouve, à l'ouest, sur une de

ces parties montagneuses de la côte de la Sibérie. Je suivis ensuite

les sinuosités de la côte jusqu'à un village abandonné, connu sous le

nom de Chamer, puis je traversai la péninsule, formée par l'Oleneck.

Je descendis cette rivière en visitant les nombreux villages yakoutes

et tongouses qui se trouvent, sur ces bords, de cinq à vingt verstes

de distance, et j'arrivai enfin au village d'Oleneck, situé sur la

côte. A l'extérieur du village d'Oleneck, existent plusieurs îles

habitées à l'automne pour la plupart, mais désertes en hiver, car, dans

cette saison, les indigènes remontent le cours de la rivière. Je pris

quelques poissons au village d'Oleneck et contournai la péninsule pour

revenir, le long de la côte, à Toilach. Cette partie de la côte possède

de nombreux villages distants de quinze à vingt verstes les uns des

autres, de sorte que, si un bateau s'en fût approché venant, soit de

l'est, soit de l'ouest, il eût été infailliblement aperçu et secouru,

ou s'il s'était dirigé vers l'embouchure de l'Oleneck, comme la côte

était élevée, abrupte et presque complétement exempte de bas-fonds, il

eût trouvé quelque part un endroit facile pour aborder.

De Toilach, je me rendis au cap le plus oriental de l'archipel, où je

trouvai trois huttes habitées par des indigènes. Ensuite, je suivis

la ligne de côte, visitant les baies que je rencontrais et m'arrêtant

toutes les cinquante verstes environ, pour passer la nuit dans les

huttes de chasse ou dans des stations. Toute cette partie de la côte

septentrionale est parsemée de trappes à renards et de huttes où les

chasseurs et les trappeurs cherchent un asile. Ces pièges, dans la

partie du delta que j'ai explorée, sont visités tous les dix, quinze

ou vingt jours, selon le temps. Je remarquai de nombreuses traces de

traîneaux, pendant toute la durée de mon voyage, ce qui m'indiqua

clairement que cette contrée est sillonnée en toute saison par les

trappeurs, et que si quelques vestiges du canot nº 2 ou des gens

qu'il portait m'avaient échappés, il n'en eût pas été de même pour

ces nombreux trappeurs. Je suivis aussi le lit de la Léna jusqu'à

une petite branche qui se dirigeait à l'est vers la Kectach. Je la

descendis pour remonter au village de ce nom, et gagner ensuite

Cath-Cartha, après avoir traversé et exploré le delta de la Léna, dans

toute son étendue, avec cette donnée que l'intention du lieutenant

Chipp était de se rendre au cap Barkin pour atteindre ensuite l'une

des embouchures septentrionales du fleuve. Bien que nous eussions été

séparés par une tempête du nord-est et que je tins pour impossible

qu'il se trouvât à l'est, voulant acquérir la double certitude, je

transportai mes vivres et mes autres provisions de Cath-Cartha à

Simowyelack. De ce point, je suivis la côte jusqu'au fond de la baie,

connue sous le nom de Guba Borkhaya, ou baie de Borkhaya, d'où je

remontai ensuite sur l'autre côté jusqu'à Ustyanck, sans rien voir ni

entendre dire qui pût me faire soupçonner que le canot nº 2 eût abordé

sur un point quelconque de cette côte.

L'ingénieur Melville ajouta, je dois dire ici dans l'intérêt des

explorateurs futurs de ces régions aussi bien que pour les infortunés

qui pourraient se trouver jetés sur le delta, que les deux meilleures

entrées du fleuve pour les bateaux sont le bras principal de l'est et

le bras principal de l'ouest.

Les indigènes sont nombreux sur les côtes avoisinant le cap Bykoff,

aussi bien que sur l'île Longue. Il en est de même le long de la côte

jusqu'à l'Oleneck. Cette dernière rivière est profonde et rapide et

selon toute apparence n'a pas de banc de sable à son embouchure. Les

indigènes se rendent rarement en hiver du cap Bykoff à l'embouchure

de la rivière Keetack, bien qu'à partir du premier mai jusqu'à la fin

du mois d'août, l'embouchure de toutes les rivières qui se déchargent

dans la large baie ou _guba_ soient continuellement visitées par les

indigènes du cap Bykoff, d'Upper Boulouni, de Kaigolack et Borkhaya qui

battent la côte nord-ouest où les rennes sont très nombreux. Les seuls

villages constamment habités pendant l'hiver sont ceux de Simowyelak,

Taomoose et Areal au cap Bykoff, et ceux d'Upper Boulouni, Keetach et

Kaigolack, près des bras septentrionaux du fleuve. Les villages de

l'Oleneck ne sont jamais abandonnés. Au début du printemps ou pendant

les mois de mai et de juin, les indigènes des environs d'Areal de

Simowyelak et de Taomoose se retirent tous sur les terrains élevés au

pied des montagnes voisines du bras de Bykoff. Ceux de Kaigolach et

d'Upper Boulouni battent en retraite vers les points élevés situés au

sud de ces deux localités. Car tout l'archipel se trouve à ce moment

couvert d'eau et de glace. Du milieu de septembre au milieu d'octobre,

les indigènes n'entreprennent aucun voyage; car alors il est impossible

de voyager en canot sur le cours d'eau, et cependant la glace n'est pas

encore assez forte pour supporter un traîneau.

Plus tard, les seules routes suivies par les gens de Simowyelak sont

celles qui conduisent à Boulouni et qui diffèrent selon que l'attelage

du traîneau est composé de chiens ou de rennes.

Les habitants de l'Oleneck n'ont aucune relation avec Boulouni si ce

n'est par un représentant. Des marchands ambulants qui descendent la

Léna jusqu'à Matoch et de là à Kaigolack, Keetack, puis se rendent

vers l'ouest à Sura, Suborsky, l'île Longue, Joilacch et Oleneck, d'où

ils remontent la rivière du même nom et regagnent Boulouni où on leur

fournit tout ce dont ils ont besoin. Toute la partie nord et est de

l'archipel est enveloppée d'un silence de mort pendant tout l'hiver.

La route qui conduit de Simowyelack à Nistyansk est assez fréquentée

en hiver par les marchands, qui traversent quelquefois directement

la baie, mais souvent, au contraire, longent la côte et arrivent à un

village nommé Karahilack au sud de la même baie; de sorte que si les

traces du canot de Chipp, ou de son parti m'avaient échappé pendant que

j'explorais cette baie, elles eussent certainement été aperçues par les

nombreux marchands qui suivent la côte.»

Ici, s'arrête le récit de M. Melville. Au reste, les quatre voyageurs

ne restèrent pas longtemps à Kengurach; trois jours après l'arrivée

de M. Jackson et de ses compagnons à cette station, l'épaisseur de

la neige avait assez diminué pour permettre de tenter le passage du

défilé des monts Verschoyansk. Les quatre voyageurs partirent et après

des efforts surhumains arrivèrent sur le versant occidental de ces

montagnes, d'où ils gagnèrent Yakoutsk. Ils arrivèrent dans cette ville

vers le 8 juin. Là, ils rencontrèrent M. Gilder, qui, lui aussi, avait

eu ses déboires en revenant du delta ainsi que nous le verrons tout à

l'heure avant d'entreprendre le récit de la suite du voyage des membres

de l'expédition que nous trouverons dans une lettre de M. Gilder

lui-même.

CHAPITRE XV.

M. Gilder—Retour de l'expédition.

M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de _la Jeannette_ à

Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le

capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la

remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le _quass_.—Le général

Anoutchine.—Arrivée à Paris.

Jusqu'ici le nom du colonel Gilder n'a pour ainsi dire été cité que

pour mémoire dans le cours de ce récit. C'est qu'en effet sa qualité

de correspondant du _New-York Herald_ à bord du _Rodgers_ semblait lui

assigner une place bien ailleurs. Mais la triste fin de ce navire,

envoyé à la recherche de _la Jeannette_, força M. Gilder à adjoindre

au rôle de correspondant de journal, celui d'estafette. Chargé par

le capitaine Berry de se rendre à la première station télégraphique

russe pour y annoncer au gouvernement des États-Unis la nouvelle

de l'incendie du _Rodgers_; il se mit immédiatement en devoir de

remplir sa mission. Sans souci de ses intérêts personnels comme sans

crainte des dangers et des fatigues qui pouvaient l'atteindre dans un

voyage d'hiver de trois mille verstes, à travers un pays couvert de

neige et peuplé d'habitants à demi sauvages, au milieu desquels les

russes, malgré un siècle d'occupation, n'ont encore pu s'implanter,

il s'équipa à ses frais et partit. Nous n'entrerons point dans le

récit des tribulations sans nombre qu'il eut à endurer jusqu'à

Nishne Kolymsk. C'est dans cette ville qu'il eut, pour la première

fois, connaissance du sort de _la Jeannette_ et de son équipage.

Mais les rumeurs qui y circulaient étaient trop vagues et trop

contradictoires pour qu'il pût encore prendre un parti. Il se rendit

donc à Verschoyansk. Là, les nouvelles avaient plus de consistance. Il

obtint des détails précis sur le désastre de l'expédition, l'arrivée

de Melville et de de Long sur le delta, les dangers que couraient ce

dernier et ses compagnons; l'expédition de Melville, à sa recherche,

etc. Sa détermination fut vite prise. Ses compatriotes mouraient

peut-être de faim et de froid à l'embouchure de la Léna, et sa présence

n'était pas nécessaire à Irkoutsk. Un courrier pouvait porter ses

dépêches et arriver plus promptement que lui. Ce courrier fut donc

expédié aussitôt, et M. Gilder, prenant congé de M. Varsowa, qui

lui avait servi pour ainsi dire de mentor de Nishne Kolymsk jusqu'à

Verschoyansk, partit pour le nord. Mais il était trop tard. M. Melville

avait retrouvé les corps de de Long et de ses compagnons, de sorte

qu'il n'arriva pour ainsi dire que pour constater les résultats des

recherches.

Mieux vaut, au reste, laisser M. Gilder, raconter lui-même son voyage,

depuis le moment où il reçut les premières nouvelles de _la Jeannette_,

jusqu'à l'arrivée de tous les membres de l'expédition à Irkoutsk. Nous

apprendrons par ce récit maints détails sur les mœurs des gens qui

habitent le pays entre la Léna et la Jana, ainsi que les nombreuses

tribulations qui attendent un voyageur dans cette contrée à l'époque de

la débâcle des glaces au printemps.

N'ayant plus rien à faire dans le delta, il reprit presque aussitôt le

chemin du sud et arriva le premier de tous ses compatriotes à Yakoutsk.

C'est dans cette ville qu'il fut rejoint par Melville et le reste des

explorateurs auxquels s'étaient réunis en route le capitaine Berry et

le lieutenant Hunt. M. Gilder s'étant fait l'historien du voyage de

retour, nous allons lui emprunter les quelques pages qui suivent.

J'arrivai sur les bords de la Léna, vers le soir du 30 mai, trente sept

jours après mon départ de Werschoyansk, fatigué, ayant faim et soif.

Après avoir traversé les sables mouvants, dans lesquels nos chevaux

enfonçaient presque jusqu'au poitrail, nous atteignîmes un groupe de

maisons, et y rencontrâmes le sergent Kolinkov, le cosaque, qui avait

accompagné M. Boboukoff jusqu'à la maison de l'île, où je l'ai trouvé

après avoir traversé l'Aldan. Il était venu de Yakoutsk au-devant de

nous, apportant des beefsteaks frais, du pain, et quelques bouteilles à

la mine réjouissante. Il m'apporta en outre le bonjour du gouverneur,

qui m'invitait à l'aller voir aussitôt mon arrivée. Le lendemain,

nous arrivâmes à Yakoutsk, après avoir passé la rivière, large en cet

endroit de quinze verstes, pendant la nuit, moi dormant, harassé de

fatigues et heureux de voir que la partie la plus pénible de mon long

voyage était achevée. Mon vieil ami, M. de Varowa, vint au-devant de

moi sur la route, et me conduisit à sa maison, où la «petite Nanyah»

me souhaita la bienvenue avec une apparence de plaisir, comme à un

ancien compagnon de voyage. Peu de temps après, arriva un messager du

gouverneur, qui m'invitait à venir le trouver immédiatement, vu qu'il

avait chez lui une personne qui parlait l'anglais, et qui pourrait nous

servir d'interprète. M'étant excusé de la malpropreté de mes habits

de voyage, le vieux général me fit répondre poliment qu'il rougissait

d'entendre un vieux soldat s'excuser devant un camarade des accidents

d'une campagne, et me reçut de la manière la plus cordiale, me forçant

à rester pour dîner, sans façon, «à la guerre comme à la guerre.»

Notre interprète était le capitaine Jurgens, de la marine russe,

qui se rendait dans le delta de la Léna, pour y établir une station

météorologique, comme anneau russe, dans la chaîne des stations

destinées à faire des observations simultanées, et entourant les

parages qui avoisinent le pôle arctique. Pendant toute la durée de mon

séjour à Yakoutsk, j'ai été de toutes parts l'objet des attentions

les plus délicates, et j'y ai noué des relations d'amitié qui,

quoique devant probablement rester à l'état de simples souvenirs,

seront toujours les plus agréables et les plus sincères de toute ma

vie. Le gouverneur, général Tchernaïeff, fut pour moi un père plutôt

qu'un amphitryon, et le sous-gouverneur, Basile Priklonsky, me traita

en véritable frère. Le capitaine Jurgens, quoique lui-même simple

visiteur, me comblait de prévenances et remplit patiemment les

pénibles fonctions d'interprète, sacrifiant en tout temps ses propres

aises à la satisfaction de mes désirs.

Sept jours après mon arrivée, les membres de l'expédition, qui étaient

allés à la recherche, revinrent du delta de Léna, et partagèrent avec

moi l'hospitalité de nos amis à Yakoutsk. C'étaient de vieux amis du

commandant Melville et de ses compagnons immédiats, Bartlett, Ninderman

et Greenbeck, et ils ne firent que renouer la connaissance de l'hiver

précédent. Le capitaine Berry et l'enseigne Hunt, du _Rodgers_, les

voyaient pour la première fois; ainsi que moi-même, MM. Jackson, votre

correspondant spécial, et Larson, du _London-Illustrated News_, de même

que Noros, de _la Jeannette_, comptaient parmi les anciens amis. Mais

tous étaient animés des sentiments de la plus vive sympathie et de la

reconnaissance la plus profonde envers les officiers du gouvernement

russe à Yakoutsk. Le 11 juin, nous nous embarquâmes tous sur le petit

steamer _Pioneer_, et fûmes accompagnés jusqu'à l'embarcadère par

près de la moitié des habitants de Yakoutsk, y compris les officiers

du gouvernement, qui étaient venus jusque-là pour nous dire un

dernier adieu. On échangea une infinité de poignées de mains et de

protestations d'amitié inaltérable, pendant que moi, qui m'étais

russifié en Sibérie presque aussi facilement que j'étais devenu sauvage

parmi les sauvages du Nord, j'embrassai et je fus embrassé à plusieurs

reprises,—oh! l'horreur!—par tous les hommes.

Le _Pioneer_ était un méchant petit steamer, qui nous inondait de

flammèches, pendant qu'il luttait contre le courant rapide de la Léna.

Ce fut là notre demeure pendant près de quinze jours, pendant lesquels

nous luttâmes plus d'une fois, sans succès, de vitesse avec des

barques, halées le long de la rive par une couple de gamins à la tête

nue. Il n'y avait qu'un agrément dans notre navire: c'est qu'il y avait

sur les tables, dans la cabine, de la place où l'on pouvait écrire

presqu'en tout instant, parce qu'elles étaient rarement encombrées de

plats. Ce qui ajoutait quelque peu à notre bien-être, c'était d'aller

fourrager dans les villages, devant lesquels nous nous arrêtions

pour faire du bois; mais, à notre grande surprise, cela détermina le

capitaine à augmenter le prix de notre pension.

A Vitim, nous quittâmes le _Pioneer_, pour passer sur le _Constantin_,

navire plus grand et plus confortable, où nous mangeâmes à la carte, et

où nous étions mieux nourris. Il y avait à bord de ce navire une foule

de passagers autres que notre société. C'était une cohue de Russes, de

Yakoutes, de Tonkouses, de Tartares, de Mongols et de Gypsies. Dans

le nombre il y avait deux femmes qui portaient une espèce de costume

Bloomer, qui se voit assez communément dans les voyages en Sibérie. Il

consiste en une chemise ample, serrée à la ceinture par une courroie,

et un large pantalon fourré dans des bottes à talons hauts. Un Derby,

ou chapeau de feutre mou, complète le costume, qui est original et

attrayant.

Le paysage, le long des rives de la Léna est, en maint endroit,

agréable et pittoresque. Des falaises, en forme de tours, s'élèvent

directement sur le bord de l'eau ou décorent les pentes boisées,

comme d'immenses châteaux féodaux. D'immenses champs, cultivés avec

beaucoup de peine, mais avec fort peu d'adresse, s'enfoncent dans

les forêts, et à des distances de vingt ou trente verstes, de jolis

petits villages ornent les bords de la rivière. Dans chaque village,

il y a une ou plusieurs églises du rite grec, à la coupole orientale,

peinte aux couleurs vives ou dorées, ce qui donne un air de dignité à

des constructions qui autrement ne formeraient qu'une collection peu

intéressante de maisons bourgeoises. Mais j'ai remarqué que le goût

pour la décoration est un des caractères distinctifs de l'architecture

sibérienne. Dans les villes, les appuis et les liteaux des fenêtres

sont ornementés, et même les tuyaux de plomb qui conduisent l'eau

des gouttières dans la rue, se terminent en gueule de dragon, ou par

quelque autre figure artistique. De petits balcons en saillie rompent

la monotonie des murs plats en bois, et tout cela fait, peut-être, avec

la même matière que les lourdes poutres dont la plupart des maisons

sont construites. Souvent vous verrez les massifs volets des fenêtres

peints en couleurs vives ou criardes; mais presque partout on aperçoit

le désir d'embellir sa demeure. Plusieurs des églises en bois que j'ai

vues sur la Haute-Léna, ne dépareraient pas le parc le plus élégant de

l'Europe ou de l'Amérique.

Après cinq jours de voyage sur le _Constantin_, nous arrivâmes à une

station au-delà de laquelle le navire ne pouvait plus passer. Je n'eus

pas besoin d'autre chose pour me convaincre de ce fait, que de voir des

troupeaux de bétail, passant à gué, un peu en amont. A cette station,

nous prîmes les petits canots des stations de poste, et pendant cinq

jours et cinq nuits, nous fûmes hâlés, le long du bord de la rivière,

par des chevaux, qui par moments trottaient le long du rivage, d'autres

fois marchaient dans l'eau, tandis que, par-ci, par-là, nous allâmes

entièrement à la dérive jusqu'à ce que les chevaux eussent fait le

tour d'une petite baie profonde et reparussent en avant de nous, dans

une petite île. Nous, pendant l'intervalle, maintenions notre position

contre le courant, ou nous avancions au moyen de perches que maniaient

nos conducteurs.

Quatre jours de plus en voiture nous conduisirent à Irkoutsk, la

seule ville véritable que, jusque-là, j'eusse vue en Sibérie. Nous

descendîmes à l'hôtel Deko, auberge commode et bien tenue, où l'on

fait tous les efforts possibles pour mettre à l'aise tous les hôtes

américains et satisfaire leurs goûts. Un autre hôtel, l'hôtel de

Sibérie nous tenta fréquemment pour y aller dîner, parce que la

cuisine, qui s'y faisait, ressemblait à une cuisine plus civilisée

qu'on aurait dû s'y attendre dans ce pays. De charmantes petites salles

à manger, une cuisine réellement succulente et d'excellents vins vous

laissait l'impression qu'on avait enfin franchi les frontières de la

civilisation.

Il y avait là un plat, nouveau pour nous, et qui nous plaisait

beaucoup. C'était une soupe froide, un plat éminemment sibérien. Cette

soupe se fait avec des petites tranches de viande froide, des rouelles

d'œufs durs, mélangées avec des têtes d'oignons et de la crême aigre,

dans chaque portion individuelle on verse une bouteille de kwas, ce qui

lui donne un goût rafraîchissant et piquant. Dans le milieu flottent

des morceaux de glace transparente qui refroidissent le coulis.

Mais, demanda le lecteur inexpérimenté, qu'est-ce le «kwas»? Le kwas

est un breuvage inoffensif, fait de pain noir et de levure; il est

si pétillant, que, quand on le met en bouteille, il faut le boucher

hermétiquement et ficeler le bouchon, pour qu'il ne saute pas. Je n'ose

pas donner la recette de cette liqueur délicieuse, parce qu'elle est

la clef de la soupe froide, ou okroschka, comme on l'appelle dans ce

pays, et je connais un américain qui a l'intention de faire fortune à

New-York, en montant un établissement (établissement de tempérance,

bien entendu), dans lequel on ne débitera que ces deux articles, avec

du pain naturellement. Il ne sera besoin là-bas que de l'introduction

du système, pour s'assurer la clientèle de tout homme affairé qui aura

faim et soif; car ces articles se recommandent d'eux-mêmes, lorsqu'on y

a une fois goûté. Et puis, être servi par des jeunes filles, en frais

et élégant costume russe, il n'en faudra pas davantage pour que tous

les clients s'empressent d'apporter leur part à la fortune rêvée par

l'homme entreprenant qui aura introduit cette bénédiction à New-York.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 23 / 24 段