de vent, accompagnée de rafales de neige, qui, pendant cinq ou dix
milles, nous empêchaient de voir à quelques pas devant nous. Nous y
trouvâmes tous les Tchouktchis que nous avions devant nous et que nous
avions cherché à éviter. Nous pûmes en outre nous convaincre de la
véracité de ce qu'on nous avait dit relativement à la rareté des vivres
pour les chiens. Toutes les maisons étant remplies d'indigènes, nous
eûmes peine à trouver assez de place pour nous coucher, même en nous
rapetissant. Nous eûmes naturellement à nous contenter de ce que nous
trouvâmes, à moins de dormir assis. Mieux valait encore cette place,
que de dormir à la belle étoile, exposés au vent et à la neige qui
continuait à tomber.
Le lendemain matin nous ne pûmes partir à cause de la tempête et de
la neige. Celle-ci tombait si serrée qu'il était impossible de voir
à quelques pas de la porte. Nous laissâmes en cet endroit un de nos
chiens qui était devenu boiteux, par conséquent inutile.
Le jour suivant nous marchâmes jusqu'à 7 heures moins 5, et nous
campâmes dans une île de la baie du Cygne. Au moment de notre départ
d'Erkterin, il y avait, sans compter les nôtres, au moins vingt-sept
traîneaux, appartenant à des Tchouktchis qui se rendaient sur la
Kolyma pour y faire le commerce. Ils emmenaient avec eux des peaux de
martres, de renards rouges ou blancs, de loutres et de rats musqués
en quantité, en outre de maintes autres variétés de fourrures. Ils me
dirent que la plupart de ces fourrures provenaient des côtes d'Amérique
et avaient été échangées par les marchands de l'une et l'autre côte qui
se rencontrent en été à l'île Diomède, où ceux d'Asie qui offrent en
échange des fourrures des Américains, des peaux de cerf dont ceux-ci se
fabriquent des vêtements. Le lendemain matin, je réveillai notre guide
qui avait manifesté l'intention de partir de bonne heure, à 4 heures
et demie; mais il ne vit assez clair pour se conduire qu'à sept heures
et demie, de sorte que nous restâmes debout pendant tout ce temps pour
rien. Nous nous dirigeâmes vers l'île des Cygnes, dont nous suivîmes
les contours pendant quelque temps, puis nous essayâmes de couper droit
à la côte. Les Tchoucktchis ayant perdu leur chemin furent obligés de
s'arrêter sur la glace pour camper; mais en leur montrant ma boussole
et en me rangeant de l'avis de quelques-uns d'entre eux qui voulaient
continuer leur route, je parvins à les conduire à la côte, où nous
trouvâmes du bois. Nous allumâmes du feu, et nous campâmes en cet
endroit durant la nuit.
En quittant cette côte, nous marchâmes à l'ouest jusqu'au 21 mars.
Ce jour-là nous étions arrivés à un village tchouktche, lorsque nous
trouvâmes deux indigènes envoyés à notre rencontre par le _commandant_
de Kolymsk, prévenu de notre arrivée par un des Tchoutkchis parti en
avant avec un traîneau léger attelé de chiens rapides. Les traîneaux
amenés au devant de nous étaient chargés de vivres, de couchettes en
fourrures, etc. Le conducteur nous remit des lettres écrites à Kolymsk
par M. Gilder. C'est par elles que nous apprîmes la mort de Garfield
et l'arrivée de Melville avec la baleinière de _la Jeannette_ dans le
delta de la Léna, ainsi que celle du capitaine de Long. De toutes les
nouvelles concernant _la Jeannette_ que nous avions apprises jusque-là,
le seul fait de l'arrivée de quelques officiers et de quelques hommes
de l'équipage de ce navire, était vrai. Nous nous hâtâmes d'atteindre
Kolymsk où nous arrivâmes le 24, à quatre heures du matin.
Dans la soirée qui suivit la réception des lettres de M. Gilder,
survint une tempête de neige extrêmement violente; m'étant levé pendant
la nuit pour resserrer les courroies de la peau de renne dont j'étais
enveloppé, sans songer à mes lettres, celles-ci tombèrent à terre et
furent immédiatement enlevées par le vent. Comme je ne voyais pas à
dix pieds devant moi je ne pus les retrouver. Parmi ces lettres il en
était quelques-unes que je n'avais pas lues, et dont, par conséquent,
j'ignore le contenu. Mon premier soin, en arrivant à Kolymsk, fut de
me remettre à la recherche de renseignements précis sur les gens de
_la Jeannette_, arrivés à l'embouchure de la Léna. Mais je ne pus
rien obtenir de certain ni de précis, si ce n'est le fait principal:
c'est-à-dire que le capitaine de Long y avait abordé, et que Melville
après y avoir débarqué aussi, avait réussi à faire parvenir sa troupe
à Boulouni, d'où elle s'était rendue à Verschoyansk et à Yakoutsk. On
me dit aussi qu'il avait reçu de l'argent pour se mettre à la recherche
des autres.
Cependant je ne pus obtenir de détails circonstanciés sur ce qui se
passait, ni sur les dangers que courait le parti du capitaine, ni enfin
sur ce qui était arrivé. Et à toutes mes questions on me répondait
presque invariablement:
«L'Ispravnik arrivera bientôt et vous dira tout».
Ce fonctionnaire arriva sept ou huit jours plus tard et m'apprit qu'on
était à la recherche du capitaine de Long et du lieutenant Chipp. Il
me dit, en outre, que le corps d'Erickson avait été trouvé sur le bord
d'une rivière; que Noros et Ninderman qui faisaient partie de la troupe
du capitaine étaient arrivés à Boulouni vivants, mais mourants de faim;
qu'ils avaient apporté les premières nouvelles de leurs compagnons.
Enfin il m'informa que Melville avait reçu de l'argent des États-Unis
et qu'il était parti à la recherche du reste de la troupe de de Long.
Quand je lui parlai des trois canots et lui demandai des nouvelles de
Chipp, il ne put m'en donner aucune et se borna à me répondre: «Il
a péri à la mer.» Il me fut également impossible de faire préciser
l'endroit où il avait péri aussi bien que la direction du vent pendant
la tempête. Tout ce que je pus savoir, c'est qu'il avait péri pendant
une tempête. Comme les nouvelles me furent transmises par un interprète
qui ne savait pas parfaitement le français et que personne ne savait
l'anglais, je restais dans une profonde incertitude sur ce qui se
passait sur la Léna.
Etant sans inquiétude sur le sort des gens que j'avais laissés à la
baie Saint-Laurent, et, d'un autre côté, sachant que Melville était
le seul officier commissionné qui se trouvât sur les lieux, car
j'ignorais le concours qu'on lui prêtait, je me décidai à préparer une
expédition à Kolimsk et à me rendre auprès de lui pour participer à ses
recherches. L'ispravnik me dit alors qu'il se chargeait de me fournir
tous les chiens et tous les objets dont je pourrais avoir besoin pour
mon voyage. Je lui remis une liste du tout, mais ce ne fut que cinq
jours après qu'il eut réuni ce que je lui demandais. Le sixième jour,
nous nous mîmes en route en suivant la côte dans la direction de
l'ouest. Nous arrivâmes à Ruski Oustie, sur l'Indigirka, le 20 avril,
à trois heures du matin. Là, j'eus la douleur d'apprendre qu'il n'y
avait pas de nourriture pour les chiens, et qu'il me fallait renoncer
à suivre la côte jusqu'à la Jana, comme je me l'étais proposé. Alors,
je me décidai à prendre la route de l'intérieur; mais, quand il s'agit
d'obtenir de la nourriture pour mes chiens, il me fut impossible d'en
avoir, malgré ce que je pus faire; on me répondit même qu'on ne pouvait
m'en procurer avant six jours; dans cet intervalle, mon attelage avait
le temps de mourir de faim, et, dans ce cas, devenait impropre à tout
service. Cette difficulté était complétement imprévue, car, à Kolymsk,
on m'avait dit qu'à Ruski Oustie je devais trouver du poisson en
abondance pour nourrir mes chiens et que plus loin, sur la côte, entre
l'Indigirka et la Jana, je ne manquerais pas d'oies. Mais quand il fut
question de ces oies, on m'affirma qu'il était au moins douteux que je
pusse en trouver; qu'il était au contraire probable que les nombreux
attelages qui s'étaient rendus à l'ouest depuis l'automne les avaient
consommées. Après avoir parlementé pendant quelque temps, j'obtins
enfin qu'on me fournît la nourriture nécessaire pour un attelage; je
dus, il est vrai, donner en échange une couple de mes chiens. Voyant
que je n'en pouvais obtenir davantage, je me résignai à faire le
sacrifice du reste de mes deux autres attelages que je laissai à Ruski
Oustie avec les deux traîneaux. Je fis ensuite un marché avec les
gens de cette localité, qui s'engagèrent à me conduire à la station
d'Elihu, située à une journée de marche plus haut, sur l'Indigirka.
Pour exécuter ce marché, non-seulement ils trouvèrent des chiens pour
me transporter, mais aussi du poisson pour les nourrir, me prouvant
ainsi qu'ils avaient menti quand ils m'avaient dit qu'ils n'en avaient
pas. N'ayant aucun moyen de les contraindre à m'en céder, je dus me
résigner. Après la perte de ces attelages, je réfléchis qu'avant
d'organiser une nouvelle expédition ou d'entreprendre quoi que ce soit
pour la recherche, ce que j'avais de mieux à faire était de hâter mon
voyage autant que possible, afin de me mettre en rapport avec Melville
et d'avoir des détails précis sur ce qui s'était passé. A partir de ce
moment, je voyageai presque continuellement dans des traîneaux attelés
de rennes, et, le 2 avril, j'arrivai à Ustyansk, sur la Jana. Dans
cette ville, on m'annonça que le corps de de Long avait été trouvé et
enterré; j'appris aussi que M. Melville avait quitté l'embouchure de la
Léna pour se rendre à Yakoutsk. D'un autre côté, je remarquai que la
neige disparaissait rapidement, et, sachant qu'il serait impossible
de voyager dans le delta, soit avec des chiens, soit avec des rennes,
quand elle serait fondue, je me hâtai de prendre la direction du sud.
J'arrivai à Verschoyansk, d'où je partis pour Yakoutsk, après avoir
perdu un jour à attendre des chevaux.
CHAPITRE XIV
Nouveaux détails fournis par l'ingénieur Melville à M. Jackson sur
les difficultés de la retraite à travers les glaces de l'Océan
Glacial.—Héroïsme de l'équipage.—Où _la Jeannette_ a péri, tout
autre navire eût péri.—A l'île Semenowski.—Choix d'un point de
débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le
cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois
canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il
aurait dû aborder s'il eût atteint la côte.—Instructions données
à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Exploration de
Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L'ingénieur Melville visite
la côte nord-ouest jusqu'à l'Oleneck.—Il visite ensuite la baie
Barkhaya et va jusqu'à Ustyansk.—Des localités du delta habitées
pendant l'hiver.—Voies pour entrer dans la Léna.
Après leur rencontre, M. Jackson et le lieutenant Berry continuèrent
ensuite leur voyage sur les traces de l'ingénieur Melville qu'ils
rejoignirent le 2 mai, à deux cents verstes environ plus au sud.
Celui-ci s'était trouvé arrêté à la station de Kengurach au pied du
versant oriental des monts Verschoyansk. Les neiges qui remplissaient
encore la vallée qui conduit au défilé par lequel on traverse ces
montagnes, lui avaient barré le passage. Il leur raconta que trois
jours auparavant il avait voulu s'ouvrir un chemin à travers ces amas
de neige, mais qu'il avait été obligé de revenir sur ses pas; car
arrivés au pied de la dernière pente, ses chevaux s'étaient refusés
à aller plus loin. Il attendait donc à Kengurach que les rayons de
soleil eussent diminué l'épaisseur de la couche de neige qui obstruait
le chemin pour continuer sa route. M. Jackson et le lieutenant Berry
furent obligés de l'imiter, et ce ne fut que vers le 8 juin que les
trois voyageurs arrivèrent à Yakoutsk.
M. Jackson profita du séjour forcé qu'il était obligé de faire à
Kengurach pour obtenir de M. Melville de nouveaux détails sur tout ce
qui concernait _la Jeannette_ et son équipage et principalement sur
les recherches faites dans le but de retrouver le lieutenant Chipp,
lesquelles, comme on le sait, n'étaient pas encore terminées au moment
de première rencontre.
«L'ingénieur Melville, dit M. Jackson, me fit le récit de ce qui
s'était passé pendant la tempête du 12 septembre; il me raconta aussi
comment les gens de son parti avaient vécu à Simowyelak sur la branche
orientale de la Léna, où il avait été assez heureux pour trouver du
secours; enfin il me fit le tableau des dangers qui avaient assailli
tout l'équipage pendant sa retraite à travers les plaines de glace
de l'Océan glacial. «Les difficultés pour se frayer un chemin sur
ces glaces, ne peuvent se dépeindre, me dit-il, il faut les avoir
affrontées pour se les figurer. Quelquefois nous avions à traverser
des champs de glace qui étaient en mouvement. Alors ce n'était plus de
la glace; ce n'était cependant pas encore de l'eau, c'était un gâchis
dans lequel il nous fallait, pour faire avancer nos traîneaux pied à
pied, déployer tout ce que nous avions de force. Pour les plus petites
crevasses, nous lancions nos traîneaux par dessus, mais pour les
autres nous étions obligés d'y établir de véritables ponts avec des
glaçons que nous allions chercher exprès et que nous rangions les uns
à la suite des autres; alors les hommes prenant leur élan sautaient
d'un glaçon à l'autre, tirant le traîneau derrière eux; mais souvent il
arrivait, dans ces occasions que hommes, chiens et traîneaux tombaient
à l'eau, et nous avions alors une besogne terrible. Cependant je n'ai
jamais vu une troupe d'hommes accomplir son devoir aussi vaillamment.
Pour nous c'était toujours «maintenant ou jamais», et quand l'occasion
de faire un pas en avant se présentait, il fallait sauter, prendre un
bain et passer; mais jamais personne n'a montré la moindre hésitation.
Nous craignions tous qu'après avoir échappé aux atteintes du scorbut,
un travail aussi pénible et le manque de nourriture abattissent nos
hommes; cependant il n'en fut rien, et la somme de courage et d'énergie
dépensée par des gens rationnés pour la nourriture comme ils l'étaient,
est vraiment surprenante».
M. Melville me dit ensuite que, sous tous les rapports, _la Jeannette_
était dans de bonnes conditions pour entreprendre un voyage dans les
régions arctiques; elle avait été considérablement renforcée à Mare
Island, et si elle a cédé sous la pression des glaces, aucun des
navires qu'on construit aujourd'hui n'eût résisté à sa place. Lorsque
survint, en effet, la catastrophe, le champ de glace qui l'avait
entraînée pendant si longtemps, sans lui causer de sérieuses avaries,
venait de se heurter contre les îles Jeannette et Henrietta; et la
masse immense de glace que nous avions à l'est se précipitait vers le
nord-ouest, de sorte que n'importe quel navire, eût-il été d'un bloc
massif de bois, se serait trouvé écrasé par elle contre ces îles.
M. Melville me raconta ensuite les incidents du voyage après la
descente des naufragés sur l'île Semenowski. C'est le samedi qu'ils
avaient abordé à cette île. «Nous y restâmes, dit-il, pendant la
journée du dimanche, et le lundi matin nous lançâmes nos canots à la
mer. Nous avions employé notre court séjour sur l'île à faire à nos
canots toutes les réparations possibles dans les circonstances où
nous nous trouvions, afin de les mettre en état de tenir la mer. En
route, nous avions rempli de neige tout ce que nous avions de vases,
afin de nous procurer de l'eau. Dans la matinée du lundi, nous fîmes
passablement de chemin dans la direction du sud, en longeant toujours
la côte, mais la brise commença à fraîchir. A midi, nous débarquâmes
sur la banquise pour dîner. A ce moment, la mer nous paraissait libre
vers le sud. Le capitaine prévint alors les officiers que nous allions
prendre la direction du cap Barkin, qui se trouvait à quatre-vingt-dix
milles dans le sud-ouest. La question du point où nous pouvions aborder
le plus facilement sur la côte de la Sibérie, avait, en effet, été
l'objet d'une petite discussion quelques jours auparavant. De Long
ayant consulté tous les officiers à ce sujet, le lieutenant Chipp
s'était prononcé énergiquement pour le cap Barkin, disant qu'une fois
arrivés là, personne ne pourrait plus se tromper, la côte courant à
l'ouest d'un côté, et se dirigeant de l'autre en ligne droite vers
le sud. Quand vint mon tour de donner mon avis, j'émis l'opinion
que si nous devions remonter la Léna, ce ne pourrait être que par le
bras oriental, et à l'appui de cette opinion, je citai l'exemple du
steamer _Léna_, qui n'avait pu entrer dans le fleuve par les bras
septentrionaux, et que le hasard avait conduit pour ainsi dire dans
le bras oriental. Je fis remarquer, en outre, que l'embouchure de
la Jana, aussi bien que celle de l'Indigirka, nous offriraient de
meilleurs points de débarquement, car avec ces deux rivières, nous
n'aurions point l'embarras du choix entre les différentes embouchures.
Le capitaine de Long nous écouta l'un et l'autre et finit par prendre
sa décision. Il me dit alors: «M. Melville, je crois que le lieutenant
Chipp a raison; nous nous dirigerons donc sur le cap Barkin et de
là sur la Tour des signaux et Sagasta pour gagner l'embouchure
septentrionale de la Léna.»
Après cette communication, les trois canots quittèrent ensemble l'île
de glace et marchèrent de conserve jusqu'à sept heures du soir. Pendant
toute l'après-midi, le vent avait continué de fraîchir, et, à la brume,
il soufflait en tempête. De sorte que le canot nº 1 et la baleinière
marchaient avec leurs voiles carguées. Mais comme le canot nº 2 était
moins bon voilier, j'ignore si lui aussi avait cargué sa voile.
Avant de quitter la banquise de l'île Semenowski, le lieutenant Chipp
avait prévenu le capitaine que son canot étant très lourd, il lui était
impossible de nous suivre. Le capitaine s'était alors décidé à le
soulager en lui prenant deux hommes pour les répartir entre les deux
autres embarcations. L'un était le cuisinier Ah Sam, qu'il prit avec
lui, et l'autre le matelot Manson, qui vint à bord de la baleinière. Le
canot du lieutenant Chipp ne contenait donc plus que huit hommes: deux
officiers et six matelots. Jusque-là, il n'avait point eu à porter sa
part de pemmican. Et au moment où nous quittâmes la banquise, je sais
qu'il n'en possédait qu'une demi-boîte. En a-t-il reçu plus tard, nous
l'ignorons tous. En tous les cas, sa part ne lui fut pas remise en
notre présence.
A sept heures du soir à la tombée de la nuit, le vent soufflait avec
une extrême violence et tous les canots embarquaient beaucoup d'eau.
Il devint donc nécessaire pour chacun d'eux de veiller à sa propre
sécurité. La baleinière se trouvait alors à une centaine de mètres
au-dessus du vent du canot nº 1, et probablement à la même distance
en avant du canot nº 2. J'entendis alors le son d'une voix, celle du
capitaine ou bien celle de quelqu'un de ses hommes, et j'aperçus le
capitaine qui se levait comme pour nous faire un signal. Ne sachant
s'il voulait que je le dépassasse ou bien au contraire que je me tinsse
en arrière, je fis arriver la baleinière à portée de voix derrière son
canot. Il nous fit alors un signe de tête en agitant le bras comme pour
nous dire de nous éloigner. Il fit ensuite un signal au canot nº 2,
qui me laissa supposer qu'il voulait lui remettre sa part de pemmican.
Ninderman m'a dit depuis que le capitaine désirait seulement nous
dire de nous tenir réunis, qu'on ne passât point de pemmican du canot
nº 1 au canot nº 2, et que la mer était si grosse que le canot nº 2
n'approchât jamais à portée de la voix du celle du capitaine.
M. Melville me donna ensuite quelques détails sur les recherches faites
pour trouver le lieutenant Chipp et les gens du canot nº 2. D'après
les conversations que j'avais eues antérieurement avec lui, dit-il, et
surtout d'après la façon catégorique dont il avait émis son opinion
dans le conseil tenu sous la tente de de Long, quand nous étions à
l'île Semenowski, l'intention de Chipp était, s'il le pouvait, de
gagner l'embouchure septentrionale de la Léna.
Les trois canots ayant été séparés à cinquante milles seulement du cap
de Barkin, où nous devions nous rendre, par une tempête du nord-est,
il est impossible, quelles qu'aient été les circonstances, que l'un
d'eux ait marché contre le vent, c'est-à-dire dans la direction de
l'est. Donc, en premier lieu, si le canot du lieutenant Chipp a pu
résister à la tempête, et s'est laissé gouverner, il doit être venu
aborder quelque part entre le cap Barkin et l'embouchure septentrionale
de la Léna. Dans le cas où le lieutenant Chipp se serait laissé aller
au vent, son canot étant plus léger que les deux autres, aurait été
poussé plus rapidement sous le vent, et dans sa dérive serait venu
dans la direction du sud-ouest sur la côte à l'ouest du cap Barkin. Ce
sont ces motifs qui m'ont décidé à porter plus particulièrement mes
recherches de ce côté et à l'intérieur de l'archipel dans la direction
du nord-est. Comme je viens de le dire, les instructions que Chipp
avait reçues du capitaine de Long, lui prescrivaient de se rendre au
cap Barkin, considéré comme le point de ralliement le plus convenable,
afin de suivre ensuite la côte nord, d'entrer dans l'un des grands bras
de la Léna. Si donc son canot parvint jamais à la côte, on eût dû le
trouver quelque part sur la côte à l'ouest de Barkin. S'il était entré
dans un des bras du fleuve, c'eût été dans l'un de trois principaux
de ceux qui se dirigent vers le nord. Or, chacun de ces bras a été
exploré par Ninderman, par Bartlett ou par moi. Aussi, ma conviction
est-elle que Chipp n'a jamais atteint la côte et que son canot a sombré
pendant la tempête. Ce canot avait à peu près la forme d'une caisse à
marchandises: il était court et profond, et quoique le plus léger des
trois, il obéissait mal au gouvernail, et comme Chipp me le dit un
jour, il fuyait continuellement devant le vent. Etant court, s'il est
venu au vent, comme il était inévitable, puisque les autres canots ont
dû le faire, il ne fut pas aussi stable qu'eux.
Après avoir terminé le tombeau de de Long et de ses compagnons, je
transportai tous mes gens à Cath-Cartha, qui devait être le centre
de nos recherches pour retrouver Chipp. J'expédiai ensuite Ninderman
et Bartlett, avec chacun deux attelages de chiens, au cap Barkin,
c'est-à-dire à l'embouchure de la rivière Kagaostack, où ils devaient
se séparer.
Ninderman emmenait avec ses deux traîneaux dix jours de vivres pour
lui et pour ses chiens. Il devait suivre la côte septentrionale du
delta dans toutes ses sinuosités et remonter chaque cours d'eau aussi
loin qu'il le pourrait, et revenir ensuite à la côte pour continuer
ainsi jusqu'à l'embouchure de l'Osthok. Si les provisions venaient à
lui faire défaut, il devait remonter ce dernier cours d'eau jusqu'à
la station de chasse de Bellock, et même aller à l'ouest jusqu'à
Upper-Boulouni (Boulouni du nord), pour y renouveler sa provision de
poisson, s'il était nécessaire, et de là, retourner à Bellock pour
explorer le reste de la côte jusqu'à la rivière Keetack, qu'il devait
remonter jusqu'à Kaigolack et regagner Cath-Cartha.
Les instructions données à Bartlett étaient identiques, sauf qu'après
s'être séparé de Ninderman près de Barkin, il avait à descendre au sud,
le long de la côte orientale du delta, en remontant les rivières aussi
loin que la provision de nourriture pour les chiens le lui permettrait,
et aller à Areal pour gagner ensuite Simowyelak.
Pendant les opérations de la recherche de de Long, l'archipel ayant
été traversé dans tous les sens, et chaque indice pouvant révéler la
présence d'êtres humains, relevé avec soin, il était donc inutile d'en
recommencer l'exploration pour trouver le lieutenant Chipp.
Ninderman, en explorant la côte septentrionale, étant arrivé au point
où le capitaine de Long avait opéré son débarquement, visita la baie,
où il trouva le premier canot encastré dans la glace. Celui-ci était
rempli d'eau et la glace s'élevait à l'intérieur comme à l'extérieur,
jusqu'à la hauteur de la lisse. Il était, en outre, recouvert d'un
amas de neige. Ninderman en enleva deux ou trois petits objets qui
étaient venus à la surface, mais le canot était trop solidement
encastré pour qu'on pût songer à l'arracher de là. D'après Ninderman,
le premier mouvement de la glace devait le mettre en pièces. Il ne
put pas voir s'il avait été endommagé par la glace, une partie de
l'avant, seule, faisant saillie au-dessus de celle-ci. Il reconnut
l'endroit où il avait débarqué avec ses compagnons et visita le lieu du
campement pour s'assurer si par mégarde, je n'avais rien oublié lorsque
j'étais venu à cet endroit trois mois auparavant. Il remonta ensuite
l'Osthok jusqu'à Bellock; mais, ayant encore assez de provisions, il
redescendit le cours de cette rivière jusqu'à la mer et suivit la
côte jusqu'à Keetack, d'où il remonta vers le sud jusqu'à Kaigolack
et gagna ensuite Cath-Cartha. Durant cette dernière partie du voyage,
il eut un temps fort rigoureux: tempêtes de neige, ouragans et vents
impétueux; néanmoins, ses mains et son visage eurent seuls à souffrir
des atteintes du froid.