De tous ceux qui faisaient partie de l'expédition à la recherche

de _la Jeannette_, j'étais resté le dernier dans le delta, et, par

conséquent, aussitôt après mon passage, les rennes auraient été envoyés

dans les montagnes pour la saison d'été. Heureusement, Knass Ivan, le

grand propriétaire de rennes sur cette route, en avait gardé juste

assez pour deux (environ 35), et, par conséquent, je n'ai pas éprouvé

un grand retard dans mon voyage. Ce fut une raison pour moi de faire

tous mes efforts afin de rejoindre le capitaine Berry. Mais un jour de

soleil produit un effet désastreux sur la _tundra_ couverte de neige,

et je m'aperçus bientôt que si le capitaine Berry avait pu atteindre

Verschoyansk en traîneau, il en serait autrement pour moi, qui n'étais

qu'à cinquante milles de distance de cette localité, et je me vis dans

la nécessité de monter à cheval et de perdre un temps précieux à me

procurer six ou sept malheureuses bêtes. A Verschoyansk, où j'arrivai à

7 heures du soir, j'appris que le capitaine Berry et ses hommes étaient

partis le matin même à 10 heures, et comme il m'était impossible de me

procurer assez de chevaux avant le lendemain à 2 heures, je craignis

que mes efforts pour les rejoindre ne fussent infructueux. La première

journée suffit pour me montrer combien ma tâche serait difficile, même

gagnant cinquante milles en un jour, et combien, en temps de dégel, il

est avantageux d'avoir une avance, ne fût-elle que d'un jour seulement.

La rivière Jana, que le capitaine avait en effet pu traverser la nuit

précédente, était devenue pour moi impraticable au même endroit, et je

dus faire un détour de vingt milles pour rejoindre la route sur le bord

opposé. Mais je poussai néanmoins en avant, et, après une poursuite

d'environ cent cinquante milles, je fus assez heureux pour le rejoindre

lui et ses gens. Il avait été retardé par les Yakoutes, qui refusaient

de faire plus de cinquante verstes par jour, pour ménager leurs

chevaux. J'appris de sa bouche, qu'après l'incendie de son navire,

n'ayant aucune nouvelle de _la Jeannette_, il s'était décidé à partir

en traîneau, pour chercher les traces de ce navire supposé perdu.

Il se proposait de suivre la côte du pays des Tchouktchis, jusqu'à

l'Indigirka, et de poursuivre sa route jusqu'à la Jana et la Léna, et

de retourner ensuite en Amérique par Yakoutsk et la voie de Sibérie.

Mais, en route, ayant appris la nouvelle du naufrage de _la Jeannette_;

de la perte du parti de de Long; de l'expédition de Melville, et,

enfin à Ustyansk, près de l'embouchure de la Jana, le résultat des

recherches de ce dernier, il s'était décidé à se rendre à Yakoutsk pour

conférer avec lui, avant de prendre une détermination sur ce qu'il

avait à faire. Le capitaine Berry était, en outre, porteur de mauvaises

nouvelles sur le sort du lieutenant Putnam, qui avait été emporté avec

son traîneau par les glaces de la baie de Saint-Laurent, et que l'on

n'avait pas encore retrouvé au moment de son départ. L'enseigne Hunt,

qui accompagnait le lieutenant Putnam dans le malheureux voyage pendant

lequel ce triste événement est arrivé, m'en a raconté les détails, dont

je vous ai télégraphié la substance au bureau de Yakoutsk. Le capitaine

Berry et l'enseigne Hunt n'avaient cependant pas perdu tout espoir de

revoir ce jeune officier. Ils pensaient qu'il avait des chances de

salut. Il avait avec lui des chiens qui pourraient lui fournir assez de

nourriture pour un mois. Ils parlaient de Putnam comme d'un homme plein

de bravoure et de sang-froid qui ferait certainement tous ses efforts

pour se sortir de sa terrible position. «Une circonstance qui est de

nature à nous donner de l'espoir,—disait le capitaine Berry,—c'est ce

fait qu'un indigène, qui avait été entraîné sur les glaces de la baie

de Saint-Laurent, sans avoir autre chose que les habits qu'il portait

et un fusil, demeura absent durant un laps de trois mois et finit par

se sauver sans le secours de personne.»

Nous trouvâmes M. Melville bloqué par les neiges à la station de

rennes de Kengurach, au pied du versant septentrional de la chaîne

de Verschoyansk, où nous dûmes tous attendre trois jours avant de

pouvoir traverser les montagnes. Le capitaine Berry eut l'amabilité de

me raconter son voyage à la recherche de _la Jeannette_. Parti de la

baie de Saint-Laurent, il avait suivi la côte de Thouktchis jusqu'à

Ruski-Oustie, sur l'Indigirka, et de là jusqu'à Ustyansk, sur la Jana.

Jusqu'à Ruski-Oustie, il avait suivi la côte de l'Océan Arctique avec

traîneau attelé de chiens. Ensuite, de Ruski-Oustie, il s'est rendu à

Eliku, qui se trouve à une grande journée de marche plus au nord sur la

rivière. De là il passa à Balli, pour gagner Ustyansk et Verschoyansk.

Ses recherches le long de la côte ont été très complètes jusqu'à

Ruski-Oustie. Mais là, ne pouvant se procurer de la nourriture pour

ses chiens, il a été contraint de modifier son plan de voyage et de

renoncer à son projet de pousser jusqu'à la Léna pour explorer toute la

côte sibérienne de la baie de Saint-Laurent jusqu'à l'Oleneck, de sorte

que l'expédition d'hiver à la recherche du lieutenant Chipp se serait

trouvée terminée du côté de l'est. Voici le récit que le capitaine

Berry m'a fait de son voyage:

«Après l'incendie du navire, nous sommes allés chercher asile dans

les villages des Tchouktchis de la baie de Saint-Laurent. Nous

voyant suffisamment approvisionnés de vivres, puisque les indigènes

partageaient leur nourriture avec nous, mon grand souci était de

procurer à mes hommes des vêtements convenables, car un petit nombre

seulement d'entre eux étaient pourvus de peaux et de fourrures.

J'envoyai donc un indigène chez un propriétaire de rennes, nommé

Omlikot, avec mission de rapporter tous les vêtements de peau dont

nous avions besoin. Mais il ne revint qu'au bout d'un assez long

temps et me dit alors qu'Omlikot viendrait voir lui-même ce que je

désirais. Mais celui-ci ne vint pas, et depuis j'ai appris qu'il avait

été surpris par une tempête de neige pendant laquelle il avait perdu

trois chiens sur six qui composaient son attelage. Alors je pris le

parti d'aller, sans perdre de temps, à l'île d'Eccletlan, où j'avais

laissé M. Putnam avec quelques hommes et des provisions. La mission

de celui-ci était de s'assurer si quelques hommes de _la Jeannette_

n'atteindraient point la côte quelque part aux environs. Il devait

aussi, pendant l'automne, pousser vers l'ouest aussi loin qu'il le

pourrait et laisser, sur un point, des provisions pour le printemps ou

pour les gens de _la Jeannette_, s'ils survenaient. Le 27 décembre, je

quittai donc le village de Nunamo pour me rendre à l'entrepôt laissé

sur la côte par M. Putnam et y prendre les vêtements nécessaires à mes

hommes. Mes chiens avaient été très maigrement nourris à Nunamo; aussi,

le premier jour, bien qu'ayant marché de 7 heures du matin jusqu'à 9

heures du soir, je ne pus dépasser Inchowin. Le lendemain, les chiens

étant épuisés, je jugeai nécessaire de leur donner du repos et de la

nourriture avant d'aller plus loin. Le jour suivant,—toujours pendant

que j'étais à Inchowin,—il survint un coup de vent, accompagné de

tourbillons de neige si violents que je dus attendre. Le troisième

jour, je me remis en route et je poussai jusqu'à Outan, où je retrouvai

deux de mes chiens qui s'étaient égarés. Là, je rencontrai M. Putnam,

qui se dirigeait vers la baie de Saint-Laurent, avec des provisions

et quelques vêtements pour les gens de l'équipage. Le lendemain, je

continuai mon voyage, et enfin j'arrivai le 2 janvier à l'entrepôt, où,

rassemblant tous les vêtements, j'en trouvai une quantité suffisante

pour tous mes hommes.

J'attendis ensuite le retour de MM. Putnam et Hunt, que je me

proposais d'envoyer vers l'ouest à la recherche des nouvelles de _la

Jeannette_ et des baleiniers perdus. Mais, en arrivant de la baie de

Saint-Laurent, M. Hunt m'apprit que M. Putnam avait été emporté sur la

glace, en traversant la baie de Saint-Laurent, et que, bien qu'on eût

fait diligence pour le retrouver, il n'était pas encore de retour au

quartier d'hiver du _Rodgers_ au moment où il avait lui-même quitté

les villages indigènes voisins de ce point. Il ajouta qu'en route il

avait appris, de la bouche de quelques Tchouktchis, que Putnam avait

été vu sur la glace, au large du cap sud de la baie de Saint-Laurent

par plusieurs indigènes qui paraissaient avoir confiance en son salut.

D'autres Tchouktchis vinrent me dire plus tard qu'il avait abordé

sain et sauf sur la côte méridionale de la baie de Saint-Laurent.

Mais quelques jours avant mon départ vers l'ouest, je découvris que

ce renseignement était faux. M. Putnam ne revenant pas et, d'un autre

côté, ne désirant pas envoyer M. Hunt seul, je jugeai nécessaire de

lui adjoindre quelque autre compagnon. Comme j'étais la seule personne

pouvant aller avec lui; comme j'étais en outre assuré que les officiers

qui étaient à la baie de Saint-Laurent feraient tout ce qu'il leur

serait possible de faire pour sauver M. Putnam; et qu'enfin j'avais

appris que M. Waring était déjà parti à sa recherche, je me décidai à

partir vers l'ouest.

«Nous commençâmes donc nos préparatifs. Notre premier soin fut de nous

procurer des chiens pour notre expédition. Comme nous étions à court

d'objets d'échange, j'éprouvai beaucoup de difficultés à me procurer un

simple attelage de quinze bêtes. Les Tchouktchis semblaient hésiter à

se dessaisir de leurs animaux.

»Je constaterai ici que j'avais formé primitivement le projet de faire

moi-même l'expédition de l'ouest; mais, la perte du navire _Rodgers_,

m'avait décidé à rester avec mes gens jusqu'à ce qu'un navire

quelconque se présentât pour nous recueillir. Avant de quitter la baie

de Saint-Laurent, j'avais essayé de me mettre en communication avec M.

Putnam à notre dépôt, mais je ne pouvais le faire qu'en envoyant mon

propre attelage, attendu que les Tchouktchis de cette partie de la côte

n'ayant que très peu de chiens, et ceux qui en avaient, ne tenaient

nullement à faire le voyage. Or, je sentais que je pourrais moi-même

avoir besoin de ces chiens pour aller chercher des vêtements pour mes

hommes ou pour tout autre motif, car je n'étais pas sans inquiétude

sur les dispositions des indigènes de la baie. Aussitôt que j'arrivai

à la maison de l'île Eccleetlan, je donnai l'ordre à M. Gilder, de se

rendre à Kolymsk, et de là au bureau télégraphique le plus voisin, pour

annoncer la perte du navire à l'honorable secrétaire de la marine, et

l'aviser, en même temps, que nous n'étions pas en danger de mourir de

faim, attendu que nous pouvions nous procurer en abondance la même

nourriture que les gens du pays.

»M. Gilder déploya beaucoup d'activité pour se procurer des chiens

et donna ses effets particuliers comme articles d'échange, ce qui

lui permit de faire son expédition sans les quelques chiens que

j'avais. Je laissai donc ceux qui étaient là pour être employés à la

recherche de _la Jeannette_ ou au salut de ses hommes, dans le cas

où ils viendraient à aborder sur quelque point de la côte. Je restai

à Eccleetlan jusqu'au 8 février. Avant de partir, je reçus une lettre

de M. Stony, m'informant que M. Putnam n'était pas revenu à Nunamo, et

qu'il n'avait atteint nul point de la côte, mais qu'un de ses chiens

était arrivé à terre au sud de la baie de Saint-Laurent, avec un trou

de balle au cou, preuve évidente que M. Putnam avait essayé de le tuer

pour en faire sa nourriture, car il avait peu de vivres, bien qu'il

eût une bonne provision de vêtements, au moment où il fut emporté par

les glaces. C'est la première information précise à son sujet que j'ai

reçue, car les indigènes qui m'avaient dit qu'il était sain et sauf

m'avaient menti.

»Je partis le 8 février, d'Eccleetlan pour explorer la côte et me

mettre à la recherche de _la Jeannette_ et des baleiniers perdus, en

attendant de pouvoir être en communication avec les autorités russes.

Le premier jour, j'arrivais à Unidling, village tchouktche, après

quatre heures de marche. Le lendemain, un violent vent du sud, qui

chassait devant lui d'énormes tourbillons de neige, nous força de

rester dans ce village. Un vent d'ouest lui succéda. Plusieurs chiens

de notre guide s'étant égarés, nous dûmes nous mettre à leur recherche,

ce qui nous fit perdre une autre journée. Le 11, nous fûmes encore

retardés par le fait d'un de nos Tchouktchis qui manquait à l'appel,

et que notre guide voulut attendre. Le 12, nouvelle tempête du sud,

accompagnée de tourbillons de neige, de sorte que, bien que nos chiens

fussent prêts et attelés, nous dûmes attendre encore. Enfin, nous

partîmes dans la matinée du 13 et nous arrivâmes à Peelkin, où nous

fîmes halte, nous y apprîmes que Koloutchin était rempli d'indigènes

qui se rendaient à la rivière Kolyma, qu'il n'y avait donc pas

d'espoir d'y trouver un gîte. Le lendemain, c'est-à-dire le 14, nous

nous remîmes en marche avec l'intention de prendre les dispositions

nécessaires pour trouver un gîte. Dans cette partie de notre voyage,

nous rencontrâmes une glace inégale et raboteuse, et, comme j'étais

encore novice dans l'art de conduire un attelage de chiens, j'éprouvai

beaucoup de difficultés à maintenir mon traîneau en équilibre, aussi,

bien que la journée fût très froide, je ne m'aperçus pas le moins

du monde de la rigueur de la température. Loin de là, je me trouvai

presque incommodé par la chaleur. Je conduisais moi-même mon traîneau

dans lequel se trouvaient nos vivres et ceux de nos chiens pour la

plus grande partie du trajet; mon guide tchouktche emmenait le sien,

emportant des marchandises que nous devions échanger sur la Kolyma.

Nous fûmes retenus à Koloutchin, jusqu'au 19 février, par des coups de

vent et par des tourbillons de neige; ce jour-là nous nous remîmes en

marche. Entre Koloutchin et le village d'Aconach, nous eûmes un vent

nord-nord-ouest et un froid intense, et, comme nous y étions exposé

en plein, j'eus le nez et les deux joues gelés, mais légèrement par

bonheur.

»C'est là que j'appris, pour la première fois, que le capitaine Hooper

avait visité le cap Wankarem l'été dernier, et qu'il avait eu des

nouvelles de l'un des baleiniers perdus.

Le 20 février, nous arrivâmes au village de Wankarem, où j'appris des

indigènes que le capitaine Hooper avait recueilli un certain nombre

d'objets ayant appartenu à un bâtiment qui avait passé en vue de la

côte s'en allant à la dérive au milieu des glaces. Ce navire avait

perdu ses mâts et portait attaché à l'extrémité de son bâton de foc

une paire de bois de renne. Les indigènes prétendaient aussi avoir vu

des cadavres à bord. Ce navire avait dû s'échouer sur la côte, dans la

dernière quinzaine d'août ou dans la première de septembre, d'après les

calculs approximatifs que les renseignements fournis par les indigènes

me permirent de faire. J'appris aussi que les indigènes n'avaient

visité le navire qu'une seule fois avant qu'il fût entraîné au large.

Je trouvais encore à Koloutchine trois caisses de _pemmican_ et une

caisse de pain qu'y avaient laissées M. Putnam. Je ne quittai cet

endroit qu'après un nouveau retard, occasionné par le mauvais temps et

par la nécessité de réparer les traîneaux.

Enfin nous pûmes partir le jour anniversaire de la naissance de

Washington, mais, par suite de la lenteur accoutumée des indigènes,

nous ne nous mîmes en marche qu'à 6 h. 1/2 du matin. Nous poursuivîmes

notre route jusqu'à 7 h. 1/2 du soir, et nous campâmes sur la neige

pendant la nuit.

Le lendemain matin nous fûmes prêts à partir de bonne heure et nous

allâmes jusqu'à Terkipia, que je reconnus pour l'un des villages que

j'avais aperçus l'automne précédent pendant le voyage du _Rodgers_,

mais où il m'avait été impossible d'aborder à cause du mauvais

temps qui sévissait alors sur la côte. Là nous apprîmes qu'il était

extrêmement difficile, dans la région de l'ouest, de se procurer de la

nourriture pour les chiens, et notre guide nous conseilla de renoncer

à notre expédition. Je lui dis que je préférais aller vérifier le fait

par moi-même, et que je ne voulais pas ajouter foi aux assertions des

marchands venant de la Kolyma, en ce qui concernait l'existence ou non

de nourriture pour les chiens, dans la direction de l'ouest.

En conséquence, nous emportâmes toute la viande de phoque et de

morse qui pouvait tenir dans nos traîneaux pour être assuré d'avoir

suffisamment de provisions pour nos chiens durant le trajet. Ce

surcroît de charge rendit le travail très dur pour les chiens de

nos traîneaux et nous empêcha d'avancer aussi rapidement que nous

l'aurions fait si nous avions été certains de trouver sur notre chemin

de la nourriture pour nos chiens. Plusieurs Tchouktchis qui nous

accompagnaient ayant appris que la nourriture était rare, rebroussèrent

chemin et s'en retournèrent, renonçant à pousser jusqu'à la Kolyma.

Bientôt nous fûmes contrariés par de nombreux coups de vent et nous

fûmes encore retardés par plusieurs ouragans accompagnés de tourbillons

de neige si épais qu'il était impossible à notre guide de trouver son

chemin. Près du même village, j'aperçus un baril d'huile qui était

venu échouer le long de la côte. Ce baril avait sans doute appartenu

à quelque bâtiment baleinier, mais il ne portait aucune marque qui

permît de le reconnaître. Les indigènes me racontèrent aussi qu'ils

avaient vu, pendant l'été précédent, un navire sans mâts au milieu

des glaces flottantes; mais que ce bâtiment était si loin au large

qu'on ne pouvait distinguer s'il avait ou non des hommes à bord. Ils

avaient essayé de le rejoindre avec leurs bateaux, sans y parvenir. Ils

ajoutèrent que ce bâtiment avait été aperçu le jour même où l'autre

navire avait été vu près de Wankarem.

Le 28 février, nous atteignîmes le village de Goblone, qui se compose

de deux maisons, si toutefois on peut appeler de ce nom de misérables

cabanes tellement criblées de trous qu'elles ne peuvent fournir à

ceux qui sont à l'intérieur qu'un asile bien précaire. La chambre

d'habitation, autrement dit la chambre à coucher, qui est généralement

faite de peau d'ours ou de renne, était percée d'une multitude de trous

donnant libre accès au froid rigoureux qui règne dans ces contrées.

Les habitants semblaient avoir fort peu de vivres et leurs vêtements

étaient tellement usés qu'ils étaient presque entièrement dépouillés

de leur fourrure. Ce sont les indigènes les plus pauvres que j'aie

rencontrés le long de la côte et dans le reste de mon voyage. Nous

reçûmes en cet endroit de meilleures nouvelles relativement à la

nourriture pour les chiens et aux provisions que l'on pouvait se

procurer dans la région de l'ouest, ce qui détermina notre guide,

qui jusque-là était resté hésitant, à se remettre en marche. Le 1er

mars nous arrivâmes à Detrouck. C'est le point le plus occidental que

le _Rodgers_ ait découvert l'été dernier. Mais, à cette époque, une

violente tempête de neige, le vent du nord-est et un fort ressac qui

régnaient le long de la côte l'empêchèrent d'aborder. Les indigènes

nous dirent qu'ils avaient été fort effrayés en nous voyant arriver et

que, craignant que nous ne leur fissions quelque mal, ils s'étaient

cachés en attendant notre débarquement. Je leur assurai que leurs

craintes n'avaient aucun fondement, que notre mission était toute

pacifique, et leur en fis connaître l'objet.

Ils racontaient que l'été dernier un baleinier, entièrement démâté,

avait été entraîné par les glaces, près de la côte, à l'extrémité de

leur village. Quelques-uns d'entre eux qui l'avaient visité disaient

que ce navire était tellement rempli de glace qu'il était impossible de

descendre à l'intérieur. Ils n'avaient vu aucun cadavre à bord, et son

bâton de foc ne portait point de bois de renne à son extrémité comme

celui de l'autre navire.

Les objets suivants en avaient été rapportés:

Un aviron trop court pour un canot de baleinier, et garni de cuir,

ce qui n'est pas d'usage à bord des navires allant à la pêche de la

baleine, car d'habitude ceux-ci ne garnissent de cuir que les tolets de

leurs canots.

Trois chaudières, un tisonnier de cuisine.

Un harpon à bombe brisé.

Deux harpons ordinaires.

Des châssis de la claire-voie et quelques pièces de bois.

Aucune de ces épaves ne portait de marque pouvant faire reconnaître à

quel navire elle avait appartenu.

Les indigènes avaient rapporté, en outre, un marteau de tonnelier,

marqué d'un côté: «Acier fondu» et de l'autre des lettres J. D. en

lettres gravées. L'aviron était de bois de frêne, le bras peint en

blanc et la pale en brun. Les harpons étaient marqués d'un côté: «Acier

fondu» et de l'autre: «Mack».

Les naturels nous dirent également que le bâtiment contenait une grande

quantité de dépouilles de phoques, et d'huile de baleine.

Ce ne pouvait donc être le même que celui aperçu près de Wankarem,

puisqu'il avait été vu en même temps, et que celui-ci ne contenait

pas de cadavres. Les naturels l'avaient visité une fois au moment

où les glaces l'entraînaient vers le nord-est et l'ouest. Il était

peint en noir à l'extérieur et en blanc à l'intérieur. D'une manière

approximative (les naturels divisant leur temps par mois et non par

jours), ce bâtiment avait été vu vers la fin d'août. Des amoncellements

de glaces couvraient l'avant, de sorte qu'il était impossible de

distinguer son nom.

Les indigènes nous apprirent aussi que le vent, qui nous avait empêché

de débarquer sur leur côte, avait continué de souffler pendant quatre

jours avec tant de violence que la glace s'était rompue. Depuis elle

est restée dans le même état. Ils en étaient d'ailleurs fort heureux;

ce vent leur ramenait les phoques, qui arrivaient juste à temps pour

les empêcher de mourir de faim, car depuis quelque temps ils manquaient

de vivres. Ces phoques sont restés près de leur côte pendant tout

l'hiver.

Ces indigènes ne se fatiguaient pas cependant de nous manifester leur

désappointement quand ils virent le navire disparaître, car le pillage

de cette épave, si elle était venue échouer à la côte, eût été pour eux

la source d'une véritable fortune.

L'homme avec lequel nous nous arrêtâmes dans ce village avait sur

l'épaule gauche une très vilaine balafre qu'il avait reçue, il y a

plusieurs années, dans un combat contre un ours. En essayant de tuer

l'animal, celui-ci l'avait saisi par l'épaule et l'avait privé pour

longtemps de l'usage de son bras gauche; aujourd'hui encore il le plie

difficilement et ne peut guère s'en servir.

Nous arrivâmes le samedi 4 mars au cap Yarken, distant de 20 à 25

milles de Detourck, et nous y restâmes pendant plusieurs jours. Ayant

appris que des marchands tchoucktchis, qui nous avaient précédés,

avaient emporté tout ce qui restait dans le village de nourriture pour

les chiens, nous profitâmes de notre séjour en cet endroit pour nous en

approvisionner aussi largement que possible aux environs. Nous pensâmes

ainsi qu'il était prudent de donner à ces marchands le temps de prendre

quelque avance, afin de permettre aux indigènes de refaire leurs

provisions. D'ailleurs, les villages sont assez nombreux sur cette

partie de la côte, pour m'empêcher de concevoir la moindre crainte au

sujet des vivres. J'eus aussi à faire changer un des patins de mon

traîneau, trop usé pour supporter désormais un supplément de provisions.

Nous quittâmes Jarken le 11 mars; nous étions en marche depuis deux

heures environ, quand nous rencontrâmes deux attelages revenant

d'Enmetan et dont les conducteurs nous prévinrent que nous

rencontrerions à ce village, ainsi qu'à Gougarigan, qui se trouve

plus à l'ouest, un tel encombrement de traîneaux, que les chiens

manqueraient de nourriture. Cette nouvelle fit craindre à notre

conducteur de ne pas trouver de quoi nourrir nos bêtes, et il insista

pour revenir sur ses pas, ou au moins pour attendre que les traîneaux

se fussent éloignés. Comme nous avions suffisamment de nourriture pour

les chiens, j'étais d'avis de continuer notre route sans nous arrêter à

ces villages; mais je ne pus l'y décider, malgré l'offre que je lui fis

de remplacer à Kolimsk les chiens qu'il aurait perdus. Il me répondit

qu'il ne pouvait se risquer à perdre son attelage, de sorte que cet

attachement pour ses chiens nous fit perdre un jour, car nous revînmes

au cap Yarken. Nous en partîmes enfin le 12 mars, et nous atteignîmes

Enmetan, où nous passâmes la nuit. Nous en repartîmes le lendemain

matin; chemin faisant, nous traversâmes le village de Gougarigan, et

nous ne nous arrêtâmes qu'à huit heures du soir. La dernière partie

de la traite se fit au milieu de l'obscurité, et à travers des tas de

glaçons, où nos traîneaux versaient et se heurtaient à chaque instant

au point d'être mis en pièces. Je suis encore à me demander aujourd'hui

comment nous avons pu passer en cet endroit. Pendant toute la journée,

nous eûmes un temps sombre et de la neige. Le vent qui venait du sud et

du sud-ouest commença à souffler en tempête. Il nous fallut de nouveau

coucher à la belle étoile; la neige tombait en flocons si serrés que

nos chiens en furent complétement couverts. Me réveillant, au bout de

quelque temps, je me sentis chaud et à mon aise, bien que j'eusse les

pieds et les jambes complétement couverts de neige. J'avais eu soin de

m'abriter contre le vent derrière mon traîneau, sans cette précaution

j'aurais eu le lendemain matin à m'ouvrir un passage pour sortir de

dessous la couche de neige.

Il était tard quand nous partîmes le lendemain. Pendant les premières

heures de la journée, il neigeait si dru, qu'il était impossible de

distinguer la route, et nous ne pouvions avancer.

Après deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin les

ruines d'une maison de bois. Notre guide nous raconta qu'autrefois

avait existé en cet endroit un village habité par des Russes et des

indigènes, qui tous sont morts de faim. Ce village s'est donc trouvé

anéanti par la famine. En quittant cet endroit, nous eûmes à franchir

une baie qui n'est pas marquée sur les cartes, et la nuit suivante nous

couchâmes à l'abri d'une falaise fort remarquable et très élevée. De

ce point jusqu'à trente milles plus loin environ, la côte est formée

de hautes falaises à pic, contre lesquelles viennent se heurter et

s'amonceler en masses irrégulières les glaçons dont les arêtes vives

rendent le chemin extrêmement difficile et pénible pour les voyageurs.

Le mercredi, 15 mars, nous arrivâmes près du cap Chelagskoï, au village

d'Irkterin, dont les habitants manquaient de vivres. Notre guide

déchargea alors tous nos traîneaux et fit transporter nos provisions

dans la maison d'un de ses amis, de peur qu'elles ne fussent volées,

sous prétexte que, si nous ne faisions pas bonne garde, les gens du

village, étant affamés, s'empareraient de toutes les provisions qui

leur tomberaient sous la main, sans en excepter la nourriture des

chiens.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 21 / 24 段