dénommés, du steamer américain _la Jeannette_, partent d'ici ce matin
pour se rendre à marche forcée à Kumah-Surka ou à quelque autre
station située sur le bord de la rivière Léna.
»Nous sommes arrivés ici mardi, 4 octobre avec un de nos compagnons,
malade, le matelot H.-H. Erickson qui est mort hier matin et a été
enterré dans le lit de la rivière, à midi.
»Il a succombé aux suites des atteintes du froid qu'il avait enduré,
et d'épuisement.
»Les survivants de notre troupe sont en bonne santé, mais nous
n'avons plus de vivres, car nous avons mangé nos dernières rations ce
matin.
»George W. DE LONG,
»commandant de l'expédition.»
Partis à 8 heures 30, nous avons marché jusqu'à 11 heures 20 pour faire
environ trois milles. Au bout de ce trajet nous étions tous à peu près
épuisés. Ayant rencontré un gros bloc de bois rejeté par le courant,
j'ai pensé que la place était favorable pour chauffer de l'eau; j'ai
donné l'ordre de faire halte pour dîner: une once d'alcool dans un pot
de thé. Nous avons ensuite repris notre marche et nous sommes arrivés
à un cours d'eau qui nous a semblé la branche principale du fleuve. En
essayant de traverser, quatre d'entre nous sont passés à travers la
glace; alors, craignant les effets du froid, j'ai fait allumer du feu
sur la rive occidentale pour sécher nos vêtements. J'ai envoyé Alexis
à la chasse pendant cette halte, en lui recommandant de ne pas trop
s'éloigner et de ne pas rester trop longtemps; à 1 heure 30, il n'était
pas encore de retour et on ne l'apercevait nulle part.
Légère brise du sud-ouest, brouillard, montagnes en vue dans la
direction du sud.
Alexis est revenu à 5 heures 30; il rapportait un ptarmigan dont nous
avons fait de la soupe, laquelle, avec une demi-once d'alcool, a
constitué tout notre souper; nous nous sommes ensuite glissés sous nos
couvertures pour dormir.
Légère brise de l'ouest. Pleine lune. Ciel étoilé. Température modérée.
Alexis a rencontré une rivière large d'un mille et sans glace.
Samedi, 8 octobre (118e jour).—Tous debout à 5 heures et demie.
Déjeuner: une once d'alcool dans une pinte d'eau chaude.
_Note du docteur._—L'alcool a été très précieux pour nous, donné à
la dose d'environ trois onces par jour, conformément aux expériences
du docteur Ambler: il trompe l'appétit et empêche les tiraillements
d'estomac, il a soutenu l'énergie des hommes.
Nous avons continué de marcher en avant jusqu'à 10 heures 30. Une once
d'alcool. De 6 heures 30 à 10 heures 30 nous avons fait cinq milles
et nous sommes arrivés sur le bord d'un large cours d'eau. Nous nous
sommes remis en marche et sur notre chemin, nous avons rencontré des
bancs de neige et enfin une petite rivière qui nous a forcé à retourner
sur nos pas. Halte à 5 heures. Nous n'avons avancé que d'un mille.
Mauvaise chance. Neige. Vent froid du sud-ouest. Campé. Peu de bois.
Une demi-once d'alcool.
Dimanche, 9 octobre (119e jour).—Tout le monde était éveillé à 4
heures 30. Une once d'alcool pour déjeuner. Lecture du service divin.
J'ai envoyé Ninderman et Noros en avant pour chercher du secours. Ils
emportent leurs couvertures, une carabine cinquante cartouches et deux
onces d'alcool. Je leur ai donné l'ordre, au moment de leur départ,
de rester sur la rive occidentale de la rivière jusqu'à ce qu'ils
atteignent une station. Ils sont partis à 7 heures. Trois hurrahs les
ont salué à leur départ.
Je me suis mis en route avec le reste de la troupe, à 8 heures. Passés
à travers la glace. Tous mouillés jusqu'aux genoux. Nous nous sommes
arrêtés pour faire du feu et faire sécher nos vêtements. A 10 heures
30, nous nous sommes remis en route. Là on a eu des défaillances. A 1
heure, nous sommes arrivés sur la rive du fleuve. Halte pour dîner: une
once d'alcool. Alexis a tué trois ptarmigans dont nous avons fait de la
soupe. Nous suivons les traces de Noros et Ninderman, que nous avons
perdus de vue depuis longtemps. En route à 3 heures 30. Nous sommes
arrivés à un tertre élevé sur le bord de la rivière dans laquelle nous
voyons de nombreux glaçons passer rapidement devant et s'en aller dans
la direction du nord. A 4 heures 40, ayant trouvé du bois, nous avons
fait halte. Nous avons rencontré un bateau de rivière qui va nous
servir d'abri pour dormir. Une demi-once d'alcool pour souper.
Lundi, 10 octobre.—(120e jour).—Nous avons pris notre dernière once
d'alcool ce matin à 5 heures. A 6 heures 30, Alexis est parti pour
essayer de tuer des ptarmigans. Mangé des morceaux de peau de renne.
Hier nous avons mangé la peau de renne qui servait à envelopper mes
pieds.
Légère brise du sud-est.—Température supportable.
En route à 8 heures.—En traversant une crique, trois d'entre nous
sont tombés à l'eau, de sorte que nous avons été obligés de faire du
feu pour sécher leurs vêtements.—Nous sommes repartis à onze heures,
mais la marche était horriblement difficile. Lee nous a supplié de
l'abandonner. Nous avons rencontré quelques petites grèves et de
grandes longueurs de berges élevées.—Traces nombreuses de ptarmigans.
Nous avons continué de suivre la trace de Ninderman et de Noros, et,
vers trois heures, étant épuisés, nous nous sommes traînés dans une
brèche de la rive, où nous avons allumé du feu avec le bois que nous
avons pu trouver.—Alexis est ensuite parti pour chercher du gibier,
mais est revenu les mains vides.—Nous n'avons rien pour souper qu'une
cuillerée de glycérine. Tout le monde est faible, mais plein de
courage. Que Dieu ait pitié de nous!
Mardi, 11 octobre.—(121e jour).—Ouragan du sud-ouest, accompagné de
neige.—Nous sommes incapables d'aller plus loin. Alexis ne trouve plus
de gibier et nous n'avons, pour toute nourriture, qu'une cuillerée de
glycérine et de l'eau chaude. Plus de bois autour de notre campement.
Mercredi, 12 octobre.—(122e jour).—Nous avons pris, à déjeuner, notre
dernière cuillerée de glycérine avec de l'eau chaude.—Pour dîner,
nous aurons une couple de poignées d'écorce de saule arctique que nous
ferons infuser dans un pot d'eau.—Chacun devient de plus en plus
faible.—C'est à peine si nous avons assez de force pour aller chercher
du bois.—L'ouragan du sud-ouest et la neige continuent.
Jeudi, 13 octobre.—(123e jour).—Thé de saule.—Vents violents du
sud-ouest.—Pas de nouvelles de Ninderman. Nous sommes dans la main
de Dieu; s'il ne vient à notre secours, nous sommes perdus; nous ne
pouvons plus marcher contre le vent, et, rester ici, c'est mourir de
faim.
Dans l'après-midi, nous avons fait un mille en avant pendant lequel
nous avons eu à traverser une autre rivière ou un coude de la
grande.—Après l'avoir traversée nous nous sommes aperçus que Lee avait
disparu. Nous nous sommes réfugiés dans un trou de la berge, et j'ai
envoyé à la recherche de Lee.—Il s'était laissé tomber sur la neige,
et attendait la mort.—Nous avons récité tous ensemble le _Pater_ et le
_Credo_.—Après souper, l'ouragan redouble de violence.—Nuit horrible.
Vendredi, 14 octobre.—(124e jour).—A déjeuner, une infusion de saule,
à dîner, la moitié d'une cuiller à thé d'huile douce et infusion de
saule.
Alexis a tué un ptarmigan dont nous avons fait de la soupe.
Le vent du sud-ouest s'apaise.
Samedi, 15 octobre.—(125e jour).—Thé de saule et deux vieilles bottes.
Décidons de partir au lever du soleil.—Alexis _broken down_[5].
Lee également—arrivons à une embarcation—elle est vide. Halte et
campement.
[5] Cette expression est intraduisible en français; mot à mot: _brisé
à terre_.
Au crépuscule, il nous semble apercevoir de la fumée dans la direction
du sud.
Dimanche 16. (126e jour). Alexis _broken down_. Service divin.
Lundi, 17. (127e jour). Alexis mourant. Le docteur le baptise. Lecture
de la prière des morts. Jour anniversaire de la naissance de M.
Collins: 40 ans. Alexis mort d'épuisement et de faim, vers le coucher
du soleil. Nous l'avons couvert du pavillon et couché sous la tente.
Mardi, 18 octobre, (128e jour). Calme et doux. Neige tombe. Alexis
enterré dans l'après-midi. Nous l'avons déposé sur la glace de la
rivière et couvert de glaçons plats.
Mercredi, 19 octobre, (129e jour). Coupons notre tente en morceaux pour
nous envelopper les pieds. Le docteur est parti en avant pour trouver
l'emplacement d'un campement. Nous avons changé de place à la brune.
Jeudi, 20 octobre, (130e jour). Temps clair, avec soleil mais très
froid. Lee et Knack agonisants.
Vendredi, 21 octobre, (131e jour). Vers minuit, le docteur et moi avons
trouvé Knack mort entre nous deux.
Lee a rendu le dernier soupir vers midi. Nous avons lu les prières des
morts quand nous l'avons vu sur le point de trépasser.
Samedi, 22. (132e jour). Nous sommes trop faibles pour transporter les
corps de Knack et de Lee jusque sur la glace. Le docteur, M. Collins
et moi les avons portés de l'autre côté de la pointe de terre pour les
soustraire à notre vue.
Mes yeux se ferment.
Dimanche, 23 octobre, (133e jour). Tous assez faibles. Nous avons
dormi ou du moins nous sommes reposés aujourd'hui, puis nous avons été
chercher du bois avant la nuit. Lu une partie du service divin.
Lundi, 24 octobre, (134e jour). Nuit cruelle.
Mardi, 25 (135e jour).
Mercredi, 26 octobre, (136e jour).
Jeudi, 27 octobre, (137e jour).—Iverson _broken down_.
Vendredi, 28, (138e jour). Iverson est mort ce matin.
Samedi, 29, (139e jour).—Dressler est mort cette nuit.
Dimanche, 30, (140e jour).—Boyd et Gortz sont morts pendant la nuit.
M. Collins est mourant[6].
[6] Voir aux gravures le fac-simile de l'autographe.
Ici, s'arrête le carnet de de Long.
Au moment où la dernière note y a été inscrite, trois des hommes de la
troupe vivaient encore: le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le
cuisinier chinois Ah Sam; mais lequel a survécu aux deux autres pour
recevoir leur dernier soupir? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais.
Nous nous arrêterions ici et n'ajouterions plus un mot si nous ne
devions encore montrer avec quel acharnement la fatalité semble
s'être attachée à cet infortuné de Long et à ses compagnons. Nous
avons déjà vu que si Ninderman et Noros, à leur arrivée à Bulcour,
étaient repartis immédiatement avec des traîneaux, au secours de leurs
compagnons, la plupart de ceux-ci eussent été sauvés. Nous savons,
d'un autre côté que, si la baleinière avait pu faire une vingtaine de
milles de plus, ils auraient rencontré les deux voyageurs bien avant
leur arrivée à Bulcour et eussent pu se porter au secours de leur
commandant; mais le destin voulut qu'on les conduisît à Gemovyalack
en les détournant du chemin de Boulouni. Enfin, chacun se rappelle le
dernier dialogue de M. Danenhower avec M. Jackson. Ce n'est pas tout;
M. Jackson va nous raconter comment cette malheureuse troupe a débarqué
à trente milles d'un village habité toute l'année où elle aurait pu
trouver des secours; elle n'en eut malheureusement pas connaissance,
et comment aussi elle passa à quelques verstes d'un magasin rempli de
viande de renne; mais nous nous arrêtons là pour laisser la parole à M.
Jackson.
«Le sort, dit-il en parlant de de Long, paraissait lui être contraire.
S'il eût abordé trente milles plus à l'ouest, il fût tombé sur un
village habité toute l'année par les indigènes. Ce village se trouve
au nord d'Upper-Boulouni. Il passa aussi à vingt verstes d'une hutte,
où étaient suspendus les cadavres de vingt rennes que les indigènes
tenaient en réserve pour l'hiver. En outre, il n'avait pas avec lui
un seul fusil de chasse; il avait même donné l'ordre, en quittant
son premier campement, de les abandonner sur la glace; or, dans les
contrées qu'il devait traverser, les rennes sont rares, tandis que
les ptarmigans abondent. Le journal de de Long porte en effet, chaque
jour, la mention: «Ici, traces nombreuses de ptarmigans», et pour les
tuer Alexis n'avait qu'une carabine; aussi, tout bon tireur qu'il fût,
ne tua-t-il que quelques-uns de ces oiseaux. Le jour où Ninderman et
Noros quittèrent le reste de la troupe, une bande de plus de deux
cents ptarmigans vint s'abattre à un quart de mille du campement, et
cependant on ne put en tuer un seul. Avec un seul fusil de chasse,
Alexis eût pu soustraire à la famine, et par conséquent sauver tous ses
compagnons, bien que la saison fût trop avancée pour rencontrer des
rennes. Autre fait que j'ai appris à Gemovyalack et qui montre jusqu'à
quel point la fortune était contraire à ce malheureux de Long. Deux
indigènes, revenant du nord du delta, et se dirigeant vers Bykoff,
aperçurent sur leur chemin l'empreinte des pas de la troupe de de Long,
deux jours après son passage; ils trouvèrent, en outre, une carabine
Remington laissée par celui-ci dans une hutte, à moitié chemin entre le
point de débarquement et celui où les cadavres ont été trouvés; mais,
au lieu de suivre ces empreintes, ils se contentèrent d'emporter la
carabine et de se retirer, craignant d'avoir affaire à des maraudeurs
ou à des voleurs de grand chemin. Ayant entendu parler de Melville et
de sa troupe, des trois canots et de la disparition du capitaine, en
arrivant à Gemovyalack, ils s'abstinrent de dire ce qu'ils avaient vu,
de peur d'être punis pour n'avoir pas suivi les traces qu'ils avaient
rencontrées, et ce ne fut qu'après quelques jours qu'ils rompirent le
silence, mais alors il était trop tard.
D'un autre côté, de Long commit une faute par suite de son excès de
sollicitude pour ses livres et papiers particuliers, ainsi que pour
les instruments scientifiques et autres bagages, dont il surchargea
inutilement ses hommes. Il eût pu laisser tous ces objets dans sa
première _cache_, mais il voulut, au contraire, les faire porter avec
lui par ses hommes pendant toute la durée de leur pénible voyage. Quand
on les emporta, en même temps que les cadavres, ils remplissaient un
traîneau à chiens. De Long tenait tant à ses livres et à ses cartes
qu'il dépensa ce qui lui restait de force pour essayer de les porter
sur le sommet du tertre où il expira avec le docteur Ambler et Ah Sam,
afin de les soustraire aux eaux de l'inondation, lors du débordement de
la Léna au printemps; mais il ne put y porter que ses cartes.
Après le départ de Noros et de Ninderman, leurs compagnons ne firent
plus que dix-huit milles dans l'espace de vingt jours, c'est-à-dire
depuis le 9 jusqu'au 30 octobre, date à laquelle se termine son carnet.
Même avant le départ de Ninderman, de Long était très faible; quand il
avait marché pendant dix minutes, il était obligé de se coucher pour
se reposer, et disait alors à ses compagnons: «Ne vous inquiétez pas
de moi, marchez aussi loin que vous pourrez, je vous suivrai.» Après
chaque journée de marche, il faisait construire d'énormes bûchers qu'il
allumait à la nuit, et dont la flamme atteignait trente pieds de haut.
Les débris du dernier de ces bûchers se trouvaient à quelques centaines
de mètres de l'endroit où tous les membres de la troupe expirèrent. Par
ce moyen, il espérait attirer l'attention des gens que, persistait-il à
dire, on ne pouvait manquer d'envoyer à sa recherche. Mais ces bûchers
brûlèrent en vain; à l'époque de sa mort, pas un être humain ne se
trouvait dans un rayon de cent milles.
Le parti de Melville à Gemovyalack, s'en trouvait à peu près à cette
distance.
La lumière produite par ces bûchers pouvait, au milieu de l'atmosphère
glacée des plaines du delta, être aperçue à quarante ou cinquante
verstes, et les partis de recherches se fussent trouvés alors dans ce
périmètre, et de Long eût été évidemment secouru.
La grande croix qui surmonte le mausolée élevé sur la montagne
voisine de la hutte de Matock, peut être aperçue de vingt ou trente
verstes. Des arrangements ont été pris par Melville avec le général
Tchernaieff, gouverneur d'Irkoutsk, pour que la pyramide entière
soit recouverte d'une couche épaisse de terre, afin d'empêcher la
chaleur du soleil de pénétrer jusqu'aux cadavres et de les dégeler.
Si cette mesure est prise de bonne heure, les corps resteront intacts
indéfiniment, parce qu'à une profondeur de deux ou trois pieds le sol
du delta ne dégèle jamais. Ils pourront donc être enlevés plus tard, si
on le désire.
Le général Tchernaieff a fait placer une inscription en russe sur la
tombe, et tous les fonctionnaires de la région ont reçu l'ordre de
veiller à ce que le monument soit maintenu en bon état.
SIXIÈME PARTIE
LE RETOUR
SIXIÈME PARTIE
LE RETOUR
CHAPITRE XIII.
Retour.
Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de
Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu'il
avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson
reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à
Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M.
Melville.—En route il apprend qu'il est précédé de deux officiers
américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti,
ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le
capitaine Berry, commandant du _Rodgers_.—Après plusieurs jours
de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le
lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu'il en reçoit.—Le
lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du
capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu
à Kengurack par les neiges.
Comme nous l'avons vu précédemment, M. Jackson avait rencontré
l'ingénieur Melville à Simowyelack, au moment où celui-ci se
disposait à terminer la dernière partie de sa tâche. De son côté,
il était parti pour visiter l'endroit où de Long et ses compagnons
ont péri. «L'endroit où les corps de de Long et de ses compagnons
furent trouvés, dit-il, dans une lettre datée à Yakoutsk du 8 juin,
se trouve au nord-est de l'île Stolboï, qui s'élève comme un pilier
juste à l'endroit où la Léna se divise pour envoyer un de ses bras vers
l'est. Pendant toute la durée de sa retraite à travers le delta, de
Long n'avait pas cru à l'existence de cette île, ou du moins croyait
l'avoir dépassée depuis longtemps, car quinze jours avant sa mort il
écrivait sur le carnet qu'on a retrouvé près de son corps: «Je suis
convaincu que nous sommes dans l'île de Titary, à vingt-cinq milles de
Kumah-Surka.» Le dédale de rivières qui se croisent et s'enchevêtrent
en traversant le delta, l'avait trompé, et, dans l'état de faiblesse
où il se trouvait, il supposait avoir parcouru plus de chemin qu'il ne
l'avait fait en réalité. Mais en arrivant sur la pointe élevée le long
de laquelle était appuyé le mince abri où ses compagnons expirèrent
et qui devait lui servir à lui-même, ainsi qu'au docteur Ambler et
à Ah Sam, de champ de repos, il dut voir clairement son erreur et
reconnaître qu'il était à cent milles au moins de ce Kumah-Surka, dont
quelques jours auparavant il ne s'était cru éloigné que de quelques
milles.»
Après avoir visité ce lieu de lugubre mémoire, M. Jackson reprit la
route qu'avaient suivie Ninderman et Noros pour se rendre à Boulouni.
Il en repartit le 4 mai, espérant rencontrer Melville à Verschoyansk;
mais, cette année, le dégel étant arrivé quinze jours plus tôt que
d'ordinaire, il éprouva de grandes difficultés à arriver jusqu'à cette
ville. Ces difficultés furent encore augmentées par ce fait, que deux
officiers du _Rodgers_ étaient passés sur la même route, prenant les
rennes qu'on lui avait réservés après la clôture des stations de
rennes. Il n'arriva donc à Verschoyansk que longtemps après le départ
de M. Melville et de ses compagnons, et un jour plus tard que les deux
inconnus qui le précédaient. Il apprit alors que ces deux derniers
n'étaient autres que le lieutenant Berry, capitaine du _Rodgers_, et
le lieutenant Hunt. Mais nous allons le laisser raconter lui-même sa
rencontre avec ces deux officiers.
Pendant le trajet de Boulouni à Verschoyansk, localité située à environ
moitié chemin entre le delta de la Léna et Yakoutsk, j'appris de
voyageurs tongouses, en traversant la _tundra_, que deux _bolschoï_
américains avaient passé les stations des rennes, se rendant de
Kolymsk en Russie. Pendant plusieurs jours, je ne pus m'imaginer quels
pouvaient être ces Américains de distinction, et ce n'est qu'après
avoir atteint la station des rennes de Kulgachsoch que je sus qui ils
étaient. Car on me dit, à cette station, que, deux jours avant mon
arrivée, le capitaine Berry, du steamer _Rodgers_, et le lieutenant
Hunt, l'avaient traversée, et qu'ils étaient en route pour Yakoutsk.
Ils étaient arrivés à Kulgachsoch à un moment bien choisi pour eux. En
me rendant au delta, j'avais en effet avisé les chefs des stations de
rennes que je serais de retour dans une dizaine de jours environ, et,
conséquemment, bien que le moment de l'ouverture des ports fût venue,
ils avaient conservé un nombre de rennes suffisant pour mes traîneaux.
Si je n'avais pas été attendu, je crois que le capitaine Berry eût
éprouvé de grandes difficultés à pousser en avant de Kulgachsoch,
attendu que chevaux et chiens sont inconnus dans cette région, et qu'il
n'existe actuellement aucun moyen de locomotion à moins que l'on ait eu
la précaution d'amener avec soi ses propres chevaux.