de s'avancer lui-même jusqu'à l'Olenek et de revenir par la côte
nord-ouest jusqu'à Cath Cartha, tandis que Bartlett et Ninderman,
passant ensemble par ce dernier point, iraient dans la direction du
nord-est jusqu'à Barkin, où ils se sépareraient; Bartlett devait
alors suivre la côte orientale, pendant que Ninderman reviendrait à
Cath Cartha en longeant la côte septentrionale.
Bartlett et Ninderman, qui sont revenus les premiers, n'avaient
pas trouvé le moindre vestige du passage de Chipp. Melville n'est
pas encore de retour. Des difficultés qu'il ne pouvait surmonter
ont malheureusement retardé son départ de trois jours, et il se
peut qu'il éprouve de sérieuses entraves, car la fin de la saison
des traîneaux arrive à grands pas. Après son retour à Cath Cartha,
toute la troupe rejoindra Bartlett, qui se trouve en ce moment à
Gemenovialak, et explorera le cap Borchaya et la baie du même nom. Si
alors on ne trouve aucune trace des gens du canot nº 2, on sera forcé
d'admettre comme vraie la triste présomption que ce canot a sombré
pendant la tempête de septembre, et que Chipp et tous ses hommes ont
péri au milieu des flots.
CHAPITRE XII.
Les derniers jours de de Long et de son parti[4].
[4] Fragment du carnet du lieutenant de Long.
Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit
l'amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record
laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations
pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par
homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des
empreintes de pas d'homme.—Alexis prend une butte de terre pour une
hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M.
Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est
tué et mangé.—Effroyable nuit.—L'état d'Erickson s'aggrave.—Il a
les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une
ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d'Erickson.—Ses
funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé
dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman
et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus
de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine
fait défaut.—L'infusion de saule arctique la remplace.—Lee
supplie ses compagnons de l'abandonner.—Une demi-cuillerée à thé
d'huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux
vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson
meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins
mourant.—Plus rien.—Jusqu'à quel point la fatalité s'est acharnée
sur de Long et ses compagnons.
Après le récit des différents incidents qui ont accompagné la
découverte des corps de de Long et de ses compagnons, l'imagination
peut se retracer en partie les événements qui ont dû se passer pendant
la longue et cruelle agonie des douze infortunés appartenant à
l'équipage du canot nº 1. Mais ce récit ne peut donner naissance qu'à
des hypothèses lesquelles ne peuvent elles-mêmes s'appliquer qu'aux
derniers moments de ces malheureux. Il nous faudra donc aller chercher
ailleurs, pour apprendre ce qui s'est passé depuis le départ de Noros
et Ninderman jusqu'au moment où leurs compagnons ont successivement
rendu le dernier soupir; pour connaître la longue suite de tortures
physiques et morales que ces hommes, mourants de faim et à moitié
gelés, attendant toujours des secours qui ne devaient venir jamais,
ont eu à souffrir, pour enfin nous faire une faible idée des angoisses
de cet infortuné capitaine, qui, n'ayant plus d'espérance qu'en Dieu,
a vu succomber un à un et sous ses yeux ceux qui s'étaient confiés à
sa garde et qu'il était impuissant à sauver. La fin du carnet de de
Long, que nous allons reproduire, nous racontera en partie toutes ces
infortunes, qu'il faudrait avoir souffert pour les bien comprendre.
Néanmoins la lecture de ces notes prises jour par jour, et presque
heure par heure nous permettra de suivre pas à pas les progrès de la
mort s'emparant peu à peu de ces hommes jeunes encore.
Nous reprendrons le carnet de de Long à une date antérieure de quelques
jours au départ de Ninderman. Nous y trouverons quelques renseignements
nouveaux, omis dans le récit de ce dernier, et qui méritent d'être
relatés, et, en outre, de cette façon, le tableau que va nous fournir
de Long sera complet.
Samedi, 1er octobre, 115e jour, et mois nouveau.—Aussitôt que le
cuisinier est venu nous prévenir, tous les hommes ont été réveillés.
Nous avons déjeuné à 6 heures 45, de thé et d'une livre de renne. J'ai
ensuite envoyé Ninderman et Alexis examiner le cours principal de la
rivière, pendant que le reste des hommes est allé chercher du bois.
Le docteur a repris l'amputation des orteils d'Erickson.
Il ne lui en reste plus qu'un.
Sans doute il aura à continuer sa besogne jusqu'à ce qu'Erickson n'ait
plus de pieds, à moins que la mort n'arrive auparavant.
Temps clair; légers souffles du nord-ouest. Baromètre marque 30° 15´ à
6 h. 5. Température: 18° à 7 h. 30.
On a vu Ninderman et Alexis traverser la rivière. J'ai envoyé aussitôt
des hommes pour transporter nos bagages de l'autre côté.—Laissé ici
record suivant:
«Samedi, 1er octobre 1881.—Quatorze hommes ou officiers du steamer
arctique américain _la Jeannette_ ont atteint cette hutte le mercredi
28 septembre et ont été forcés d'y rester jusqu'à ce jour, pour
attendre que la rivière gelât. Ce matin, ils se préparent à passer
sur la rive occidentale, afin d'atteindre un des établissements qui
se trouve sur la Léna. Nous avons deux jours de vivres, mais ayant
été assez heureux jusqu'à présent pour nous procurer du gibier pour
subvenir à nos besoins les plus pressants, nous n'avons aucune crainte
pour l'avenir.
»Tous les hommes de la troupe sont bien à l'exception d'un seul,
Erickson, qui a subi l'amputation des doigts de pieds qu'il avait
gelés. On trouvera d'autres records dans plusieurs huttes sur la rive
orientale de cette rivière que nous avons remontée en venant du nord.
»George W. DE LONG,
»Lieutenant de la marine des États-Unis,
»commandant de l'expédition.»
Suivait la liste des membres de la troupe attaché à ce record.
A 8 h. 30 nous avons fait notre dernière traversée de la rivière et mis
notre malade en lieu sûr.
Ensuite nous avons marché jusqu'à 11 heures 20, emmenant Erickson et
son traîneau. A cette heure nous nous sommes arrêtés pour prendre notre
repas du midi, qui a consisté en une demi-livre de renne et du thé. A
une heure, nous avons repris notre route pour marcher jusqu'à 5 heures
5.
A 8 heures, nous nous sommes glissés dans nos couvertures.
Dimanche, 2 octobre (112e jour).—Nous avons tous pu dormir jusqu'à
minuit, mais à partir de cette heure, le froid a été si intense et si
gênant qu'il est devenu impossible de songer au sommeil. A 4 h. 30,
tout le monde était levé et s'était approché du feu. Le jour commençait
à poindre. Erickson n'a cessé de rêver pendant toute la nuit, et, de
fait, aurait tenu éveillés ceux que le froid n'aurait pas empêchés de
dormir. Nous avons déjeuné à 5 h. d'une demi-livre de renne et de thé.
Belle matinée, brise légère du nord; baromètre marquant 30,30 à 5 h.
32.—Température 6° 35´.
Nous sommes partis à 7 heures, suivant le cours de la rivière partout
où nous l'avons trouvé glacé. A 9 h. 30, j'ai acquis la certitude que
nous nous étions éloignés du lit principal du fleuve. Je pense que
nous avons pu faire deux milles à l'heure et nous devons avoir marché
2 heures 40. Cette après-midi, je pense que nous avons fait de 6 à 7
milles. Mais où sommes-nous? A l'entrée du cours de la Léna enfin, je
crois. Sagasta me semble un mythe.
Nous avons vu deux vieilles huttes et c'est tout. Mais comme ces huttes
ne se trouvaient pas sur notre chemin et que nous étions encore au
milieu du jour, nous n'y sommes point allés.
Nous avons marché pendant toute la journée sur la glace, ce qui me fait
croire que nous suivions le lit d'un cours d'eau; mais il était si
étroit et si embarrassé que je ne peux croire qu'il fût navigable.
Il nous faut marcher sans relâche vers le sud, espérant que Dieu nous
conduira à quelque station, car depuis longtemps j'ai reconnu que nous
étions impuissants à nous sauver nous-mêmes.
Nous avons eu une journée claire et calme pendant laquelle le soleil a
brillé sur nous de tout son éclat.
Une route glacée et des rations pour un jour encore. Bateaux glacés
et naturellement tirés sur la rive. Pas une hutte en vue pendant
toute la journée, et nous nous sommes arrêtés sur une pointe de terre
élevée pour y passer une nuit froide et misérable. A souper nous avons
mangé une demi-livre de renne et bu du thé. Nous avons allumé un grand
feu. Ensuite il fallu nous préparer à passer une seconde nuit froide
et pénible. Le vent était si pénétrant que nous avons été obligés de
tendre nos demi-tentes comme paravents et de nous asseoir derrière où
nous grelottions enveloppés de nos couvertures.
Lundi, 3 octobre 1881 (113e jour).—Le froid était si intense et notre
position si misérable que j'ai fait servir le thé à tout le monde, et
qu'ensuite nous nous sommes mis en marche pour continuer jusqu'à 5
heures du matin. A ce moment, nous avons mangé notre dernière ration de
viande et bu une seconde fois du thé.
Il ne nous reste plus maintenant qu'une ration de 4/14 de livre de
pemmican et un chien à moitié mort de faim.
Puisse Dieu venir de nouveau à notre aide! Quelle distance nous
faudra-t-il parcourir avant de trouver une station ou un abri! Lui seul
le sait.
Vent piquant. Le baromètre marquait 30, 23 à 1 h. 50.
Erickson semble s'éteindre. Il est faible et abattu; dès qu'il
s'endort, il se met à parler soit en danois soit en allemand, peu en
anglais. Personne ne peut dormir près de lui, lors même que les autres
circonstances le permettraient. La nuit dernière ma montre s'est
arrêtée à 10 h. 15, sans que j'en puisse deviner la cause. Je l'avais
donnée à l'homme de garde. Je l'ai remise aussi exactement à l'heure
que j'ai pu, et c'est sur cette heure approximative que nous nous
fixerons désormais jusqu'à ce que nous puissions faire mieux. Le soleil
s'est levé hier à 6 heures 40, c'est-à-dire avant que ma montre ne
s'arrête. Nous avons fait cinq milles.
Pour nous, force signifie en avant! La traversée de la rivière, pour
gagner la rive opposée où nous voyions de nombreuses trappes à renard,
nous a fait perdre un peu de temps, et, par conséquent un peu de
chemin. Nous avons aussi trouvé sur cette rive la trace d'un homme
qui devait aller vers le sud. Nous avons suivi cette trace jusqu'au
moment où nous l'avons vue se diriger vers la rivière pour se continuer
sans doute jusqu'à la rive occidentale. A ce moment, nous avons été
obligés de revenir sur nos pas, car nous ne pouvions plus suivre cette
piste, la rivière étant libre de glace en cet endroit. En outre, un de
ces innombrables bas-fonds qui infestent la rivière nous a forcés de
faire un détour vers l'est. Aussi me suis-je hâté de regagner la rive
occidentale que nous avons atteinte à 10 heures 10. Mangé nos derniers
4/14 de livre de pemmican.
A 1 heure 40, nous nous sommes remis en marche et nous avons fait
une longue étape jusqu'à 2 heures 20. Alexis prétendait avoir vu une
hutte de l'autre côté de la rivière; pendant notre dîner, il en vit
une seconde. Dans les circonstances où nous nous trouvions, mon désir
était de m'y rendre le plus promptement possible, mais elles étaient
sur la rive gauche de la rivière, et nous nous trouvions sur la rive
droite. Heureusement, nous avons rencontré un banc de sable qui nous
a fourni un excellent terrain pour marcher, jusqu'à un point où nous
avons pu traverser la rivière en diagonale. Nous sommes arrivés sur
l'autre rive à 2 heures 20. J'ai fait aussitôt arrêter tout le monde
et envoyé Alexis inspecter une seconde fois les environs, du sommet
d'un tertre élevé. Il est revenu en annonçant qu'il avait aperçu une
seconde hutte dans les terres, à un mille et quart environ de la
rivière. L'autre hutte se trouvait au contraire à peu près à la même
distance dans la direction du sud, mais sur une langue de terre élevée
qui s'avançait dans la rivière. La difficulté d'emmener un malade sur
un traîneau, à travers les terres, m'a décidé immédiatement à me rendre
à la dernière, que nous pouvions atteindre en moitié moins de temps,
en suivant le lit glacé de la rivière, puisqu'elle se trouvait sur la
rive. Ninderman montant à son tour sur le tertre, est revenu, disant
que ce qu'on apercevait dans les terres était bien une hutte, mais
qu'il n'osait affirmer que c'en fût une autre qu'on voyait sur le bord.
Cependant, Alexis était toujours très affirmatif. N'y voyant pas très
bien moi-même, j'ai malheureusement pris ses yeux pour les meilleurs
et donné l'ordre d'avancer dans la direction du sud. La petite troupe
s'est donc mise en marche, Alexis et Ninderman tenant la tête. Nous
avions fait un mille environ, quand soudain je suis passé à travers la
glace en enfonçant jusqu'aux épaules, sans que mon sac pût m'arrêter.
Pendant que je me débattais pour me relever, Gortz, qui était à
cinquante mètres en arrière, s'est à son tour enfoncé jusqu'au cou,
tandis que M. Collins, qui était derrière lui, plongeait aussi jusqu'à
la ceinture. Cet accident nous a causé un moment d'arrêt. Mais nous
étions à peine relevés que nos habits étaient couverts d'une croûte de
glace, et nous courions le risque d'avoir les membres gelés. Nous nous
sommes cependant traînés jusqu'à ce que, vers 3 heures 45, nous sommes
arrivés au point où Alexis avait cru voir une hutte. Ninderman, suivi
du docteur, est monté aussitôt sur la pointe de terre, et son premier
cri a été: «La voilà, venez!» Nous étions à peine montés qu'il s'est
écrié de nouveau: «Mais il n'y en a pas!» Cette nouvelle a été pour moi
une cruelle déception et la cause d'une véritable frayeur. Ce qu'on
avait pris pour une hutte n'était qu'une grosse butte de terre, mais
de forme si régulière, qu'à cause de sa position singulière, on se fût
imaginé qu'elle avait été élevée artificiellement pour servir de point
de repère. Ninderman lui-même avait été tellement convaincu que c'était
une hutte, qu'il en avait fait le tour pour trouver la porte et était
ensuite monté dessus afin d'y chercher un trou au sommet. Mais tout
cela en vain. Ce n'était réellement qu'une butte de terre. Ce n'a été
qu'avec le cœur bien triste que j'ai fait établir notre camp dans une
anfractuosité de la pointe de terre, pour y passer la nuit. Bientôt
après, nous séchions ou plutôt nous brûlions nos vêtements à la flamme
d'un grand feu, tandis qu'un vent glacé nous rongeait le dos.
Comme il ne nous restait aucune nourriture pour souper, j'ai dit à
Iverson de tuer le chien et de le préparer. Quelques instants plus
tard, toute la troupe, à l'exception du docteur et de moi, s'est repue
avec délices d'un ragoût composé de toutes les parties de l'animal
que nous ne pouvions pas emporter. Pour nous deux, c'était un mets
nauséabond;—mais pourquoi m'étendre sur ce sujet désagréable? J'ai
fait peser l'animal et nous avons trouvé qu'il nous donnait vingt-sept
livres de viande. Il était gras, et, comme il avait été nourri de
pemmican, sa chair devait être très nette.
Aussi, l'emplacement du camp trouvé, j'ai envoyé Alexis avec un fusil
vérifier si l'autre hutte n'était point un mythe comme la première.
Il est revenu à la brume, sûr cette fois de ne s'être pas trompé,
car il est entré à l'intérieur de la hutte, qu'il a trouvée large et
spacieuse; en outre, il y a trouvé des débris de renne et des os.
Alors, nous nous sommes préparés à nous accommoder de notre mieux de
l'endroit où nous étions. Nous trois qui étions passés à travers la
glace, nous nous tenions devant le feu où nous cuisions presque au
milieu d'un nuage de vapeur. M. Collins et Gortz avaient bu un peu
d'alcool, mais je ne pus en avaler.
Le froid intense qu'il faisait, joint au vent pénétrant du nord-ouest
que nous ne pouvions éviter et contre lequel nous n'avions aucun abri,
nous présageait encore une nuit plus pénible et plus misérable que les
précédentes. Pour comble d'infortune, Erickson est tombé en délire et
ses divagations sont venues comme pour mettre le comble à l'horreur de
l'effroyable position dans laquelle nous nous trouvions.
Il nous a été impossible de nous réchauffer; quant à sécher nos
vêtements, nous ne pouvions y songer. Chacun de nous paraissait ahuri
et stupéfié, et j'avais tout lieu de craindre que quelqu'un de nous ne
vînt à mourir pendant la nuit. J'ignore quelle température il a fait,
car j'ai brisé mon thermomètre de poche dans une de mes nombreuses
chutes sur la glace, mais je suis convaincu qu'il eût marqué plusieurs
degrés au-dessous de 0 (Fahr.).
Une garde a été désignée pour entretenir le feu autour duquel nous nous
sommes pressés pour passer notre troisième nuit sans sommeil. Si Alexis
ne m'avait point enveloppé de sa peau de phoque et ne s'était point
assis contre moi pour me communiquer de sa propre chaleur, je crois que
je serais mort de froid.
Erickson pousse des gémissements, et dans son délire fait mille
châteaux en Espagne.
Oh! puissé-je ne jamais passer une autre nuit pareille à celle-ci!
Jeudi, 4 octobre (114e jour).—Dès les premières lueurs de l'aube,
nous nous sommes levés et nous sommes mis à circuler autour de notre
campement pendant que le cuisinier préparait le thé. Le docteur,
en visitant à ce moment le malheureux Erickson, a fait la triste
découverte que celui-ci avait quitté ses gants pendant la nuit et qu'il
avait les mains gelées. On s'est mis sur-le-champ à le frictionner,
et, à 6 heures, la circulation était assez bien rétablie pour que nous
puissions nous hasarder à le transporter. Aussitôt chacun a avalé
sa ration de thé et repris son fardeau pour partir. Erickson ayant
complétement perdu connaissance, nous avons été obligés de l'attacher
sur son traîneau. Un vent violent du sud-ouest soufflait à ce moment
et rendait la sensation du froid encore plus intense; néanmoins nous
sommes partis, et, à huit heures, après deux heures d'une marche
forcée, nous avons pu, grâce à Dieu, déposer notre malade dans une
hutte assez spacieuse pour nous contenir tous. Nous nous sommes
empressés d'y allumer du feu, et, pour la première fois depuis samedi
matin, nous avons pu nous réchauffer.
Le docteur ayant examiné Erickson, l'a trouvé fort mal. Son pouls était
devenu très faible. Il était toujours en délire, et, à la suite de la
terrible nuit que nous venions de passer, il déclinait rapidement. Nous
craignions même que son existence ne se prolongeât pas de quelques
heures. J'ai fait alors réunir tout le monde autour de moi pour lire
les prières des agonisants à côté du moribond. Tous y ont assisté
avec recueillement, mais je crains que ma prononciation saccadée
n'ait empêché de comprendre ce que je lisais. Une garde a ensuite été
désignée pour entretenir le feu, et nous nous sommes tous couchés à
l'exception d'Alexis. Celui-ci est parti à la chasse à dix heures, mais
il est revenu à midi, complétement trempé, la glace s'étant brisée
sous lui pendant qu'il traversait la rivière. Nous nous sommes levés à
six heures du soir pour prendre un peu de nourriture, ce qui m'a paru
indispensable, pour conserver mes forces. Chacun a reçu une demi-livre
de chien et une ration de thé. C'est tout ce que nous avons pris de
nourriture dans la journée. Néanmoins nous étions heureux de ne plus
nous trouver exposés sans abri à l'ouragan qui soufflait du sud-ouest,
et c'en était assez pour nous faire oublier notre disette.
Mercredi 5 octobre, 115e jour.—Le cuisinier s'est levé à 7 heures
30 pour nous préparer du thé avec les feuilles qui nous ont déjà
servies hier. Il n'a rien autre chose à nous donner d'ici ce soir. Une
demi-livre de chien sera notre ration de chaque jour, jusqu'à ce que
nous ne trouvions d'autre nourriture.
Alexis est, de, nouveau, parti à la chasse à 9 heures. Pendant son
absence, j'ai envoyé le reste des hommes ramasser des brindelles de
bois pour couvrir le sol de la hutte qui dégèle sous nous et nous tient
si humides que nous ne pouvons dormir.
L'ouragan de sud-ouest continue. Le baromètre marquait 30° 13´ à 2
heures 40.
Une des jambes d'Erickson commence à se décomposer, il s'éteint
rapidement. L'amputation ne servirait désormais à rien, car
probablement il mourrait pendant l'opération. Il a repris connaissance.
Alexis est rentré à midi sans avoir vu de gibier. Cette fois il avait
pu traverser la rivière, mais le froid et la violence de l'ouragan
l'ont forcé de revenir.
Je crois que nous sommes sur la côte orientale de l'île de Titary,
c'est-à-dire à vingt-cinq milles de Kumah Surka que je suppose être une
station. C'est là notre dernière espérance. Le rêve de Sagasta s'est,
depuis longtemps, évanoui. La hutte, dans laquelle nous sommes, est
toute neuve, mais ce n'est certainement pas la station astronomique,
indiquée sur ma carte. En fait, cette hutte n'est même pas terminée,
vu qu'elle n'a ni porte ni porche. Peut-être est-ce une hutte d'été.
Cependant de nombreuses trappes à renard existent dans les environs.
Notre dernière espérance de salut repose sur cette supposition et sur
l'arrivée de jours moins mauvais, car je ne me sens plus rien à faire.
Aussitôt que l'ouragan se sera apaisé, j'enverrai Ninderman avec un de
ses camarades à Kumah Surka où ils se rendront à marche forcée pour y
chercher du secours.
A 6 heures, on nous a servi à chacun notre demi-livre de chien et notre
ration de thé de _second chaud_ (infusé pour la seconde fois) et nous
sommes allés nous coucher.
Jeudi, 6 octobre (116e jour.)—Tout le monde était debout à 7 h. 30.
Pris une tasse de thé (troisième infusion) mélangée avec une once
d'alcool. Tous extrêmement faibles. L'ouragan s'apaise un peu. J'ai
envoyé Alexis à la chasse. Ninderman et Noros partiront à midi pour
se rendre à marche forcée à Kumah-Surka. A 8 h. 45, notre compagnon
Erickson a quitté cette vie. J'ai adressé quelques paroles de
consolation et d'encouragement aux hommes. Alexis est revenu les mains
vides. Trop d'amas de neige. Oh! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? Il
nous reste quatorze livres de chien pour faire les vingt-cinq milles
qui nous séparent d'une station problématique. Il nous est impossible
de creuser une fosse pour enterrer Erickson, car le sol est glacé et
nous n'avons pas d'instrument. Il ne nous reste donc qu'à le descendre
dans le lit de la rivière à travers la glace. Il est enseveli dans un
morceau de la tente. J'ai fait préparer dix hommes, et après avoir
pris une demi-once d'alcool, nous allons essayer de lui rendre les
derniers devoirs, mais nous sommes si faibles que je ne sais si nous
pourrons aller jusqu'à la rivière.
A 12 h. 40, j'ai lu l'office des morts et nous avons transporté notre
pauvre compagnon jusqu'à la rivière. Après avoir ouvert un trou dans la
glace, nous y avons fait passer son corps. Trois décharges de Remington
ont été tirées sur sa tombe comme honneurs funéraires. Nous avons
ensuite préparé une planche sur laquelle nous avons gravé l'inscription
suivante: «En mémoire de H.-H. Erickson, 6 octobre 1881. _U. S. S.
Jeannette._» Cette planche sera fixée sur la berge de la rivière et
presque sur sa tombe; ses vêtements ont été ensuite partagés entre ses
camarades; sa bible et une mèche de ses cheveux sont entre les mains
d'Iverson.
Nous avons soupé à 5 heures d'une demi-livre de chien et de thé.
Vendredi, 7 octobre (117e jour).—A déjeuner, nous avons mangé notre
dernière ration de chien et bu du thé.
Notre dernière feuille de thé a été mise dans la bouillote ce matin, et
nous sommes sur le point d'entreprendre un voyage de vingt-cinq milles
avec quelques feuilles de thé déjà infusées et deux quarts d'alcool (2
lit. 272). Néanmoins, j'ai confiance en Dieu, et je crois que Lui, qui
nous a nourris jusqu'ici, ne souffrira pas que nous mourrions de faim.
Nous avons commencé nos préparatifs de départ à 7 heures 10. Nous
laissons derrière nous une carabine Winchester hors de service et cent
soixante et une livres de munitions; il nous reste deux Remingtons et
deux cent quarante-trois cartouches.
J'ai laissé la note suivante dans la hutte que nous avons quittée ce
matin: