A part quelques visages mordus par le froid, quelques pieds et

quelques mains endoloris par la même cause, j'ai le plaisir de vous

annoncer que nous sommes tous bien portants, et, malgré ces misères,

tous en état d'accomplir notre devoir.

Le préfet de Porkiransk (Verschoyansk?) Carolampi, N. Epatetiuff

retourne en ce moment à Perkansk (Verschoyansk?) après nous avoir

rendu de réels services, en nous procurant des moyens de transports

(chiens et conducteurs) du poisson et d'autres provisions.

Ma troupe est composée comme suit:

G. W. Melville, aide-ingénieur; W. G. F.-Ninderman, marin; James

W. Bartlett, T. M. Greenbeck, pilote de rivière et interprête;

Constantin Baboukoff, interprête pour l'allemand, le français,

le russe et le yakoute; Pierre Kolenkin, sergent cosaque; Ivan

Portnyagin et sa femme (Yakoutes), cuisiniers porteur d'eau et

de bois; Yaphem Krapolloff, exilé russe, homme de peine. Nous

sommes donc en tout neuf personnes, non compris les conducteurs de

traîneaux qui doivent changer avec les contrées où nous opérerons nos

recherches.

J'ai l'honneur.....

G. W. MELVILLE,

Aide-ingénieur de la marine des Etats-Unis.

Cette dépêche est assez peu explicite et ne nous donne que peu de

détails sur les faits et gestes de Melville; pour la compléter dans la

mesure du possible, nous allons reproduire une autre lettre adressée

par lui à l'éditeur du _New-York Herald_, et datée du même lieu.

Cath Cartha. Delta de la Léna. Sibérie orientale,

13 mars 1882.

Monsieur l'Editeur du _Herald_,

La localité d'où je vous écris, Cath Cartha, n'est autre chose qu'une

station composée de quatre huttes, bâties sur l'une des nombreuses

branches de la Léna, à environ 50 verstes d'Usterda où fut trouvé

le dernier record de de Long. J'ai choisi ce point, parce que c'est

la station la plus rapprochée de celle d'Usterda, qu'elle se trouve

presque directement au sud de cette dernière et par conséquent sur

la ligne que devait suivre de Long. C'est au reste le seul point de

ces parages où l'on rencontre quatre huttes réunies. De ces quatre

huttes, deux nous servent de demeures; nous avons entassé dans

les deux autres, en outre de notre provision de poissons tous les

objets que nous avons amené avec nous. Elles sont si basses qu'il

est impossible de s'y tenir debout. Ma troupe se compose de neuf

personnes, dont trois survivants de _la Jeannette_, trois personnes

engagées à Yakoustsk, un Yakoute et sa femme et enfin un exilé

russe. J'ai loué des attelages de chiens avec leurs conducteurs,

à l'embouchure de la Léna. En outre tout ce qui reste d'attelage

dans le pays est occupé à m'amener du poisson. Aussitôt que j'aurai

suffisamment de nourriture pour mes gens et pour mes attelages, nous

commencerons à fouiller toute la région qui s'étend de l'Olenek à la

rivière Jana.

Je partirai demain en traîneau avec Ninderman et nos deux interprètes

pour aller à Usterda et Sesteranek, afin de reprendre la piste de

de Long au point où je l'ai perdue en décembre. J'ai bon espoir de

retrouver de Long ainsi que ses papiers. Quant à Chipp, je crains

qu'il n'ait jamais atteint la côte. Son canot était trop court pour

affronter une mer aussi grosse que celle que nous eûmes le jour de

notre séparation; Chipp était, à la vérité, le meilleur marin de la

_Jeannette_, mais je crains que le temps n'ait été trop mauvais, non

pour lui, mais pour son canot.

Depuis quelques semaines, nous avons eu le temps le plus rigoureux

que j'ai jamais vu. Un certain nombre d'indigènes sont morts de froid

pendant le mois dernier. En revenant du cap Buchoff, où j'étais allé

acheter du poisson et louer des chiens, j'ai rencontré deux familles

d'indigènes réfugiées dans une vieille hutte. La tempête les avait

retenues là pendant huit jours, de sorte que leurs vivres étaient

épuisés. Ces gens nous racontèrent que pendant ces huit jours, ils

avaient perdu trois de leurs enfants, âgés de huit, de cinq et de

trois ans. Ces pauvres petites créatures étaient mortes de froid. Je

leur donnai du poisson et du thé, et leur promis que nos attelages

les prendraient et les emmèneraient en retournant à Buchoff.

Le temps s'est un peu remis, je peux donc reprendre mes opérations de

recherche, malgré la neige, qui en ce moment a une épaisseur énorme;

elle couvre tout, jusqu'aux maisons, sur lesquelles on passerait

sans les apercevoir, si la fumée qui sort des cheminées ne venait en

révéler l'existence. Jamais la neige ne disparaît du sol dans ces

contrées sous l'action des rayons du soleil, si ce n'est sur les

points élevés; ce sont toujours les eaux du fleuve, lorsque celui-ci

déborde, qui l'enlèvent bien avant le commencement de l'été arctique.

Mais ces inondations couvrent toute la contrée que nous devons

explorer, nous devons donc faire nos recherches auparavant qu'elles

n'arrivent. Par ce qui précède, vous pouvez vous former, jusqu'à un

certain point, une idée des difficultés qui nous attendent.

Au mois de septembre dernier, quand nous abordâmes à Buchoff, pas

un seul des hommes de la baleinière n'était valide. Deux seulement

pouvaient marcher un peu, mais pas assez pour faire un long trajet.

La rivière était déjà recouverte d'une mince couche de glace, assez

forte pour arrêter un bateau, fût-il poussé par des hommes vigoureux

et bien portants, mais trop faible cependant pour qu'on pût oser

s'aventurer à marcher dessus. Pendant le mois d'octobre, la rivière

gèle, mais la glace se brise au moins une demi-douzaine de fois.

Longtemps ayant d'aller à Boulouni rejoindre Ninderman et Noros,

j'avais la triste conviction que les peines de nos camarades étaient

déjà finies. Je fis à cette époque tout ce que les circonstances me

permettaient pour amener mes compagnons plus haut sur la rivière,

et ensuite me porter au secours de de Long. En envoyant Danenhower

et le reste de la troupe à Yakoutsk et en m'y rendant moi-même, je

n'ai fait aucune perte de temps. On était alors, en effet, au milieu

de l'hiver, et à cette époque de l'année, je ne pouvais rien faire

dans le delta; d'un autre côté, il était nécessaire que je vinsse

dans cette ville pour m'approvisionner de vivres pour le printemps et

pour l'été, car c'est d'Yakoutsk qu'on tire tous les vivres qui sont

consommés dans le delta; en outre, j'avais besoin de me rapprocher

d'une station télégraphique, afin d'entrer en communication avec

notre gouvernement.

Maintenant nous sommes sur les lieux à explorer et nous ferons tous

nos efforts pour terminer notre œuvre à la satisfaction générale. Je

suis pressé de sortir d'ici, car la fumée de nos huttes nous a rendus

presque aveugles. Ces huttes n'ont d'autre cheminée qu'un trou ménagé

dans le toit et par lequel la fumée sort difficilement, de sorte que

je peux à peine écrire.

Le préfet de Verchoyansk qui m'a accompagné jusqu'ici retourne chez

lui, en emportant nos lettres. Désormais, je n'aurai plus de moyen,

si ce n'est par exprès, d'envoyer de nouvelles à Yakoutsk, avant la

débâcle du fleuve, il peut donc arriver que vous n'entendiez plus

parler de moi d'ici l'automne. Toutefois, s'il survenait quelque

événement important, vous pouvez être assuré que j'enverrais un

courrier spécial jusqu'à Irkoust.

George W. MELVILLE.

Cependant M. Melville ne devait point attendre la fin de l'automne pour

faire parvenir de ses nouvelles.

Le 5 mai, arrivait en effet à Irkoutsk la dépêche suivante, que le

lecteur connaît déjà:

Delta de la Léna, 24 mars 1882.

J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

Tous les livres et papiers ont été trouvés également.

Je reste, afin de poursuivre mes recherches et trouver le parti du

lieutenant Chipp.

MELVILLE.

Avec son laconisme ordinaire le télégraphe n'apportait rien de plus.

Après cette dépêche on savait qu'ils étaient tous morts, et les

parents, les amis de ces malheureux n'avaient qu'à prendre le deuil.

Mais où étaient-ils morts? et comment les avait-on retrouvés? pas un

mot. Quelqu'un? quelque indigène à demi barbare. Avait-il assisté

à leur agonie pour venir dire au monde civilisé, qui tout entier

s'intéressait au sort de cette héroïque phalange, comment elle avait

péri? M. Melville avait-il au moins trouvé quelque document qui permît

de retracer les péripéties du drame terrible qui venait de se passer

dans le delta de la Léna? Rien, pas un mot de plus. Tous morts: les

livres et les papiers ont été trouvés.

Heureusement la lettre suivante apportée à Irkoutsk par le même

courrier que la dépêche ci-dessus, et arrivée quelques semaines plus

tard en Amérique vient jeter quelque jour sur cette lugubre histoire.

Delta de la Léna, 24 mars 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous annoncer le succès des recherches que j'ai

entreprises pour retrouver le parti du lieutenant de Long. Après

plusieurs tentatives infructueuses pour suivre sa trace, en me

dirigeant du nord au sud, je me suis décidé à reprendre en sens

inverse le chemin suivi par Ninderman et Noros, en remontant le sud

vers le nord. Après avoir visité toutes les pointes de terre qui

s'avancent dans le vaste estuaire formé par la Léna au moment où ce

fleuve se divise en plusieurs branches au nord de Matvaïh. Marchant

de l'ouest à l'est, je contournais une pointe qui se trouve à l'est

nord-est de cette station et dont l'un des côtés forme le bord de la

rivière Kugoaeastack, pour remonter ensuite le long de ce bras de la

rivière, lorsque je suis arrivé sur un point où un feu considérable

avait été allumé. Presque aussitôt, Ninderman reconnut dans cette

rivière Kugoaeastack, celle dont il avait suivi le bord avec Noros

pour se rendre à Boulouni. Achevant de contourner la pointe je me

dirigeai ensuite vers le nord et découvris environ à mille mètres

plus loin, l'extrémité de quatre pieux liés ensemble et dépassant

de deux pieds la surface de la neige acculée sur la berge. Sautant

immédiatement hors de mon traîneau je courus vers ces pieux, et en

approchant j'aperçus la gueule d'un canon de carabine Remington qui

faisait saillie d'environ huit pouces hors de la neige. La carabine

elle-même était accrochée par sa courroie à l'extrémité des pieux.

J'ordonnai aussitôt aux indigènes qui nous accompagnaient d'enclouer

la neige en cet endroit de la rive pendant que Ninderman et moi, nous

explorerions la partie plus élevée du terrain. Je pris la direction

du sud, tandis que Ninderman s'en allait vers le nord. J'avais fait

cinq cents mètres environ, quand une bouillote restée sur la neige,

attira mon attention; m'étant approché, je trouvai tout près trois

cadavres en partie ensevelis sous la neige. En les examinant, je

reconnus le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier

chinois Ah Sam.

Près du cadavre de de Long, je trouvai son carnet, dont vous

trouverez une copie ci-incluse, depuis la première note jusqu'à la

fin.

Les livres et les papiers ont été trouvés sous les pieux, ainsi que

les cadavres de deux des hommes. Les autres gisaient entre ce point

et cinq cents mètres plus loin. L'amas de neige qui couvre l'espace

compris entre ces deux limites devra être enlevé. Il forme un sillon

ayant trente pieds à la base et vingt pieds de haut.

Le point où les cadavres ont été trouvés, quoique élevé, était

couvert de bois flotté, ce qui prouve qu'à une certaine époque de

l'année, il est couvert par les eaux du fleuve. Cette remarque m'a

décidé à transporter les cadavres sur un point convenable de la rive

du fleuve, où je les enterrerai. Ensuite je continuerai avec toute

la diligence possible, les recherches pour trouver le canot nº 2. Le

temps a été si mauvais que nous n'avons pu voyager qu'un jour sur

quatre, mais nous espérons un temps plus favorable avec le temps que

nous aurons dans quelques jours.

»J'ai l'honneur, etc.

»George W. MELVILLE,

»Aide ingénieur de la marine des États-Unis.»

A cette lettre était jointe la liste des infortunés dont on venait de

retrouver les cadavres. Voici cette liste:

Le lieutenant George W. de LONG, de la marine des États-Unis.

L'aide-chirurgien James M. AMBLER.

M. Jerome COLLINS.

Nelse IVERSON.

Carl August GORTZ, matelot.

Adolph DRESSLER.

George Washington BOYD, chauffeur de 2e classe.

Ah SAM, le cuisinier chinois.

Cette lettre de M. Melville, beaucoup plus explicite, il est vrai, que

la dépêche portant la même date, donne cependant bien peu de détails.

D'ailleurs, au moment où elle a été écrite, tous les cadavres n'étaient

pas encore trouvés, car la liste qui lui fait suite ne fait mention, ni

d'Erickson, ni de Knack, ni de Lee, ni d'Alexis.

Nous savons déjà qu'Erickson était mort longtemps avant ses compagnons

et avait été enterré dans le lit du fleuve. Mais qu'étaient devenus les

trois autres? En outre, Melville parle de transporter les cadavres sur

la rive de la Léna, mais a-t-il pu le faire? Ce sont là des lacunes

qu'une lettre de M. Jackson nous permettra de combler au moins en

partie.

Buchoff, delta de la Léna, 24 avril 1882.

Les préparatifs étant terminés, l'ingénieur Melville partit avec

sa troupe, le 16 mars, du dépôt temporaire qu'il avait établi à

Cath Cartha, afin d'entreprendre une exploration minutieuse et

complète de toute la contrée où il espérait trouver le capitaine de

Long et ses infortunés compagnons. Il emmenait avec lui James H.

Bartlett, aide-ingénieur de _la Jeannette_, et William Ninderman,

deux des survivants de _la Jeannette_. En outre, il s'était adjoint

MM. Greenbek et Boboukoff comme interprètes; un Cosaque, nommé

Kolenkni, et un exilé russe, Yaphem Kapelloff, comme surveillants des

conducteurs de traîneaux; ceux-ci étaient Tomat Constantine, Georgie

Nicholaï, «capitan» Inukkeuty Shimuluff, Story Nicholaï, Wassili

Koolgark et Simeon Illak; enfin, pour terminer la liste, venaient

Ivan Portnyagin et sa femme, qui comptaient comme cuisiniers et comme

aides.

Les opérations de la recherche commencèrent à Usterda, d'où l'on

revint à Matvaïh dans l'espoir de trouver quelque part, sur le

chemin qui conduit de l'une de ces stations à l'autre des traces du

passage de de Long, mais les résultats furent absolument nuls; on ne

découvrit pas le moindre indice qui pût mettre sur la voie qu'avaient

suivie ceux qu'on cherchait. M. Melville se décida alors à reprendre

en sens inverse la route suivie par Noros et Ninderman. Il partit

donc le 23 mars de Matvaïh pour explorer les rives des différents

bras de la Léna et pour retrouver l'épave du canot que Noros et

Ninderman avaient rencontrée sur leur chemin le jour où ils étaient

partis pour aller chercher des secours, car Ninderman comprenait

que cette épave serait pour lui le point de repère le plus sûr pour

retrouver les restes de ses anciens compagnons. Se rappelant, en

effet, de l'état de ceux-ci au moment de son départ avec Noros, et

jugeant de la distance qu'ils pouvaient parcourir chaque jour, il

savait qu'ils n'avaient pu aller bien loin au-delà de cette épave.

L'événement confirma ses prévisions. Car ayant trouvé l'épave dans

la journée du 23, la troupe de Melville ne l'avait pas dépassée de

cinq cents mètres, que le canon d'une carabine et quatre pieux liés

ensemble et dont l'extrémité faisait saillie à travers de la neige

attirèrent son attention.

Melville s'approcha en toute hâte et vit que les quatre pieux avaient

été liés ensemble pour soutenir l'extrémité d'une perche, laquelle

reposait par l'autre bout contre la berge du fleuve et soutenait

elle-même le faîte d'une tente. Immédiatement il fit enlever la

neige autour des pieux par deux des indigènes qui l'accompagnaient.

Arrivés à huit pieds environ de profondeur, ceux-ci trouvèrent chacun

un cadavre à peu près en même temps. C'étaient ceux de Gortz et de

Boyd, Melville leur dit alors d'enlever la neige dans la direction

de l'est, puis remonta lui-même sur le haut du talus qui, en cet

endroit, se trouvait à vingt pieds au-dessus du niveau du fleuve,

afin d'y chercher un endroit convenable pour déterminer la position

avec son compas. S'étant dirigé du côté de l'ouest, il avait fait

un millier de mètres environ quand ses yeux tombèrent sur une

_bouillotte_. En s'approchant pour examiner cet objet, il sentit

son corps frissonner; il avait failli heurter du pied une main qui

émergeait à la surface de la neige. S'accroupissant aussitôt et

écartant, avec ses mains, la neige qui, à cet endroit, n'avait qu'un

pied de profondeur, il se trouva en présence des restes du commandant

de Long. A trois pieds plus loin était le cadavre du docteur Ambler,

celui de Sam, le cuisinier chinois, était étendu à ses pieds. Tous

les trois étaient en partie recouverts d'une moitié de la tente que

ces malheureux avait emportée en s'éloignant de leurs compagnons

qui n'en avaient plus besoin. Ils avaient aussi sur eux quelques

morceaux de couverture dont ils s'étaient enveloppés pour conserver

un peu de chaleur. Les restes d'un feu étaient encore là, tout près

de la bouillote, avec quelques morceaux de saule arctique, dont les

infortunés avaient fait une infusion.

Le carnet de de Long était resté sur le sol à côté de son cadavre,

ainsi que son crayon; sans doute il n'avait pu le remettre dans sa

poche après y avoir inscrit sa dernière note. Ainsi, l'infortuné

capitaine, ainsi que le docteur Ambler et Sam sont morts le jour

où cette note a été inscrite. De Long avait l'habitude de noter

chaque jour les événements de la journée; quand il n'avait rien de

particulier à noter, il inscrivait simplement la date et le nombre de

jours qui s'étaient écoulés depuis la catastrophe de _la Jeannette_.

Avant de quitter l'emplacement de la tente où ils laissaient les

cadavres de leurs compagnons, pour traîner leurs pieds fatigués et

privés de chaussures, au lieu où les attendait le repos éternel, de

Long et le docteur Ambler avaient respectueusement couvert, avec un

lambeau de vêtement, le visage de leur collègue, M. Collins.

La tente avait été plantée dans un enfoncement profond de la rive.

C'est là que furent trouvées deux boîtes contenant des notes qui

avaient été placées sous la berge. La caisse de médicaments et le

pavillon encore attaché à sa hampe furent trouvés un peu plus à l'est.

Les cadavres d'Iverson et de Dressler étaient couchés côte à côte

un peu en dehors de la place qu'avait recouvert la moitié de tente

enlevée par les trois derniers survivants; celui de M. Collins était

un peu plus loin à l'intérieur de la tente. On ne découvrit pas tout

d'abord, ceux de Lee et de Knack; mais en consultant le carnet de

de Long, on constata qu'après leur mort, celui-ci, avec le docteur

Ambler, M. Collins, le cuisinier Ah Sam, les avaient transportés

hors de la vue de leurs camarades, derrière une pointe de terre,

située à l'ouest où ils les avaient laissés, étant trop faibles

pour les enterrer. En fouillant sous la neige en cet endroit, les

deux cadavres furent retrouvés; ni l'un ni l'autre n'avaient de

bottes aux pieds: elles étaient remplacées par des chiffons qu'ils

s'étaient enroulés et attachés autour des jambes pour se protéger du

froid, mais des morceaux de cuir brûlé, trouvés dans leurs poches,

ne montraient que trop clairement à quelle extrémité ces malheureux

avaient été réduits pour la nourriture. Tous portaient sur leurs

mains et sur leurs vêtements des traces de feu. On eût dit que dans

le dernier effort du désespoir ils s'étaient traînés dans le feu pour

se réchauffer. Le cadavre de Boyd fut même trouvé couché en travers

sur les débris d'un foyer, ses vêtements étaient complètement brûlés

jusqu'à la peau; cependant son corps n'avait pas été entamé.

L'intention de l'ingénieur Melville était d'ensevelir les restes

de ses infortunés compagnons dans l'endroit même où ils avaient

été trouvés. Mais les indigènes lui firent remarquer qu'une tombe

construite en cet endroit serait emportée par les eaux du fleuve,

qui, au moment du printemps, couvrent le delta tout entier et

atteignent une hauteur de quatre pieds. Changeant alors d'avis,

Melville les fit transporter sur le sommet d'une colline de roc dur,

élevée d'environ trois cents pieds au-dessus du niveau du fleuve,

et située à quarante verstes plus à l'ouest, et sur laquelle il

éleva un mausolée avec les débris de l'embarcation, près de laquelle

les cadavres avaient été trouvés. Il fit d'abord tailler une croix

gigantesque dans un énorme madrier de bois flotté, qu'il planta

sur la crête de la colline. Il fit ensuite construire au pied, et

juste dans l'axe du méridien magnétique, un caisson en bois long de

vingt-deux pieds, profond de deux et large de six. Les cadavres y

furent déposés côte à côte, et le caisson fut recouvert de madriers

juxtaposés. Une traverse de faîte, longue de seize pieds, fut ensuite

fixée solidement par son milieu dans le pied de la croix, à cinq

pieds au-dessus du corps du cercueil et appuyée à ses extrémités sur

deux madriers placés en arcs-boutants et ayant la même inclinaison.

D'autres madriers, placés côte à côte et appuyés par une de leurs

extrémités sur la traverse, et, de l'autre, sur le roc, donnèrent à

l'ensemble la forme d'une pyramide parfaite. Le tout fut recouvert de

pierres, de sorte que, le travail achevé, ce monument présentait à

l'œil l'apparence d'un monticule pyramidal et surmonté d'une croix.

Cette dernière s'élève à vingt-deux pieds au-dessus du roc. Le fût,

ainsi que les bras, qui sont longs de douze pieds, ont un pied carré

comme épaisseur.

Avant d'ériger cette croix, Melville et ses compagnons y gravèrent le

soir, dans leur hutte, l'inscription suivante:

«A la mémoire de douze officiers ou marins du steamer arctique _la

Jeannette_, morts dans le delta de Léna, en octobre 1881.

«Lieutenant G.-W. de Long, Dr J.-M. Ambler, J.-J. Collins, W. Lee, A.

Gortz, A. Dressler, A. Erickson, G.-W. Boyd, N. Iverson, H. Knack,

Alexis, Ah Sam.»

Après ce triste devoir rempli, M. Melville prit des mesures pour

qu'au printemps la pyramide fût recouverte de terre par les soins

du commandant de Boulouni, au cas ou il aurait lui-même fini ses

recherches assez tôt pour quitter le delta avant la débâcle des

glaces. La structure de ce monument, qu'on peut apercevoir à vingt

verstes de la rivière, mérite véritablement des éloges à son auteur.

Aussitôt après leur découverte, les livres et les papiers furent

scellés, et personne ne put en examiner le contenu. Le carnet de

de Long, lui-même, fut l'objet de la même mesure, à l'exception

du mois d'octobre, où l'on pouvait avoir besoin de puiser des

renseignements pour la continuation des recherches. Les objets de

valeur ou autres qui pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux des

parents ou des amis des hommes morts furent religieusement conservés

et envoyés à Yakoutsk en même temps que les livres, les papiers et

le pavillon, que Melville avait confiés à M. Boboukoff et au sergent

cosaque qui devaient les déposer entre les mains du gouverneur du

district. Celui-ci devait les conserver jusqu'au retour de Melville,

à moins que des instructions venues du département de la marine des

États-Unis, lui en ordonnassent autrement.

Pendant que Melville prenait toutes ces dispositions, il faisait

rechercher activement les restes d'Alexis. D'après le carnet de de

Long, le cadavre de cet Indien avait été déposé sur la glace de la

rivière, en face l'épave du canot, mais on n'avait encore pu le

retrouver.

Le 10 avril, Melville, aussitôt après avoir terminé le monument élevé

à la mémoire de ses anciens compagnons, partit avec sa troupe pour

chercher les traces du lieutenant Chipp, et s'assurer s'il avait pu,

avec son canot, atteindre le delta de la Léna ou quelque point des

côtes voisines. Tenter d'explorer le delta tout entier eût été une

entreprise irréalisable: car celui-ci est formé par un immense banc

de sable coupé dans tous les sens par des milliers de cours d'eau

plus ou moins larges et dont beaucoup sont navigables mais changent

de direction d'année en année. Il devait donc se borner, avec le peu

de monde dont il disposait, à visiter la ligne des côtes avant que

la saison des traîneaux ne prît fin, car plus tard l'inondation qui

coïncide avec la debâcle des glaces devait faire disparaître toutes

les traces qui pouvaient exister.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 18 / 24 段