forêts, en suivant le pied des montagnes, jusqu'à ce que le fleuve
redevînt sûr. A Rasovsk, où nous arrivâmes vers minuit, des yemschiks
qui revenaient d'une station plus loin, nous conseillèrent de ne pas
continuer notre chemin cette nuit-là, nous prévenant qu'il y allait de
notre vie. Plus tard, j'eus lieu de regretter de n'avoir pas suivi leur
conseil, car nous passâmes une nuit terrible; il nous fallut travailler
pendant deux heures pour tirer les traîneaux hors d'un trou.
A Orensk, où nous arrivâmes entre huit et neuf heures du soir, deux
yemschiks vinrent encore nous avertir qu'un lac d'eau barrait le chemin
au premier village, et que la route d'été était bloquée par la neige.
Nous avions fait un long trajet pendant la journée, et ce fut une dure
épreuve de rester immobile toute une nuit; mais un vieux dicton dit
que «la prudence est pour beaucoup dans le courage»; je me décidai
donc à faire une halte, non sans avoir préalablement essayé de tenter
les yemschiks en leur offrant chacun cinq roubles pour argent de thé
(pourboire); mais ils refusèrent cette somme énorme, d'où je conclus
qu'il valait mieux passer la nuit dans la chambre des amis à la
station de poste. Le lendemain matin (jeudi), nous nous mîmes en route
à cinq heures, et nous vîmes avec plaisir que le froid de la nuit avait
réparé les dégâts. En effet, nous ne cassâmes la couche supérieure de
la glace que deux fois jusqu'au poste suivant, distant de 20 verstes,
ce qui nous fit faire un arrêt d'une heure. Vendredi, il tomba de la
neige, et, comme le soleil ne parut pas, nous eûmes une bonne route.
Ensuite, jusqu'à la veille de notre arrivée à Vitimsk, nous n'eûmes pas
à nous en plaindre, si ce n'est dans un endroit où le fleuve est très
étroit et n'a pas plus de trois cents pieds de large. Là, le second
traîneau, portant Noros et mon domestique, passa à travers la couche
supérieure de glace, et, pour le retirer, il fallut décharger tous
les colis. Nous atteignîmes Vitimsk à trois heures de l'après-midi du
lundi, c'est-à-dire en sept jours et demi après notre départ d'Irkoutsk
et nous étions à moitié chemin de cette ville à Yakoustk.
Nous n'eûmes que trois jours d'arrêt avant d'arriver à Yakoutsk: ce fut
quand il s'agit de traverser une petite rivière tributaire de la Léna.
Il était six heures du soir, et les yemschiks refusèrent d'avancer
avant le lendemain matin. A mon grand regret, nous dûmes rester là
toute la nuit, mais le matin, nous vîmes que nous avions échappé à un
réel danger, car cette rivière était dégelée jusqu'au fond. A vrai dire
elle n'était pas assez profonde pour nous noyer, mais il nous eût fallu
abandonner les traîneaux, et perdre ainsi tous nos bagages et toutes
nos provisions. On fit alors passer les traîneaux sur la glace qui
s'était formée la nuit; pour y arriver, on employa de longues cordes
qu'on fit tirer par des paysans et par des chevaux. On fut obligé de
faire faire un long détour à ceux-ci pour trouver un endroit assez
solide pour les porter.
A partir de ce point, nous prîmes la route d'été à travers la forêt,
qui borde les rives du fleuve, jusqu'à Yakoutsk.
Pour voyager en traîneau le long de la Léna, les forêts sont bien
préférables à la glace du fleuve pour l'unique raison qu'on est à
l'abri du froid et qu'on a l'esprit toujours tenu en éveil par la
succession infinie de tableaux que représentent ces forêts pendant
l'hiver. La vitesse du train augmente considérablement le plaisir de
voyager en traîneau, mais les fleurs de neige et les rochers vous
ennuient à la longue, si les chevaux se lassent ou si les yemschiks ne
font pas attention et vous versent dans la neige. Dans les sentiers
étroits de la forêt vous êtes transporté à travers des vues qui, en
été, doivent paraître des morceaux tombés du ciel; on suit des avenues
bordées de pins et de cèdres et aussi de mélèze vert de Sibérie. On
rencontre de petites colonies, des huttes abandonnées par les paysans
yakoutes; souvent aussi on traverse de hautes montagnes ou l'on remonte
le cours d'une petite rivière tributaire de la Léna.
Un calme absolu règne dans ces forêts quand les colonies sont désertes
et sur la longueur du chemin que j'ai fait, je n'ai vu aucune trace
de gibier ni d'animal sauvage, à l'exception de deux ou trois merles
qui voltigeaient d'arbre en arbre. La partie la plus pittoresque du
voyage fut avant d'arriver à la dernière station qui précède Kirensk,
et pendant laquelle nous traversâmes une haute montagne pour éviter
un détour du fleuve. La montée se fit avec assez de facilité, mais il
fallut descendre presque à pic, par un chemin étroit pendant un mille
et demi, qui avait à certains endroits 35 et 40 degrés d'inclinaison.
On donna à chaque traîneau un cocher et un postillon supplémentaires,
et les patins furent munis d'un frein d'une espèce primitive: c'est
une grosse corde qu'on enroule autour; ce frein est excellent tant que
la corde ne se coupe pas ou n'est pas usée. La vitesse des traîneaux
augmentait aux endroits les plus raides, ce qui fut cause d'une
catastrophe. Pendant une de ces courses effrénées, j'étais sur le
premier traîneau, le second, le suivait de près; le cheval de devant,
s'étant pris les jambes de derrière dans les traits, tomba, renversant
dans sa chute le traîneau et les autres chevaux. Le postillon du
deuxième traîneau, qui suivait trop près, voyant l'accident, essaya
de jeter ses chevaux de côté pour éviter un second accident, mais
le cheval de flèche s'abattit contre le dos de mon traîneau, et si
je n'avais pas eu une petite montagne de coussins derrière mon dos,
je crois que je n'en serais pas sorti sans blessures. Cet accident,
cependant, était dû au peu de soin du conducteur du second traîneau,
qui n'aurait pas dû suivre le premier de si près.
A Vitimsk, tête de station des bateaux à vapeur de la Léna, je passai
quelques heures avec le capitaine Mineef, inspecteur général du dépôt
et de l'usine. Vitimsk est une petite ville de quelques centaines
d'habitants, située sur le sommet qui commande le large cours de la
Léna. Pendant l'hiver, si vous regardez le cours du fleuve du sommet
de cette montagne, vous êtes étonné de voir, dans une petite baie,
les mâts et les cheminées de plusieurs petits steamers pris dans la
glace. Ces navires sont: l'_Aurora_, d'une force de 100 chevaux; une
embarcation à passagers, la _Constantine_, de vingt-quatre chevaux,
et un petit bateau de cinq chevaux de trente-cinq pieds de long. Tous
trois ont été construits sur la Léna, sous la direction d'un ingénieur
anglais (Monsieur Lee) que nous rencontrâmes entre Vitimsk et Kirensk,
en route pour Saint-Pétersbourg et l'Angleterre où il désirait faire
élever ses enfants. Ces vapeurs sont employés principalement pour les
mines d'or du Vitim et de l'Olekma; l'embarcation à passagers se rend
deux ou trois fois par an à Yakoutsk et à d'autres endroits situés plus
loin de 1,000 verstes sur le fleuve, dans la direction d'Irkoutsk.
Ces vapeurs appartiennent à M. Frapeznikoff, le propriétaire d'une des
principales mines d'or du bassin du Vitim. D'autres petits bateaux à
vapeur, appartenant à MM. Bazanoff et Siberiakoff, se trouvent aux
mines d'or sur le Vitim et servent à transporter les mineurs et les
provisions des mines ou le minerai.
J'ai trouvé, dans le capitaine Mineef, un homme très intelligent et
très hospitalier. Nous étions depuis huit jours en route et nous
étions contents d'arriver juste à temps pour être invités à un solide
dîner, agrémenté de vins fins, d'autant plus que mon cuisinier étant
complétement ignorant de tout art culinaire, et ne sachant pas même
préparer un beefsteak ou la viande bouillie, ne nous avait donné que
du porc salé ou du jambon tous les jours de voyage. Il ne savait
faire que le thé, dont il absorbait des quantités énormes à chaque
repas. Mais c'était un garçon d'un aspect agréable, et lorsqu'il était
installé dans son traîneau, emmitouflé de fourrures, son aspect seul
imposait l'obéissance aux paysans. Le capitaine nous donna un repas
magnifique, et ce qu'il nous dit sur la Léna, et sur la navigabilité
de ce fleuve ainsi que sur la possibilité d'y établir un commerce
quelconque nous parut fort intéressant; il nous parla aussi du voyage
de Nordenskjold, qu'il qualifia d'un événement remarquable. Mais pour
lui, le commerce de Sibérie ne peut jamais compter trouver dans la Léna
une voie pour s'étendre soit du côté du Pacifique par le détroit de
Behring, soit du côté de l'Europe. Je partage, d'ailleurs, entièrement
son avis. Le bateau à vapeur _Léna_, fut, on se le rappelle, amené
ici par Nordenskjold lui-même, qui l'y laissa pour inaugurer ce
commerce. Mais pendant les trois ans que ce navire est resté ici, il
n'a fait qu'un petit nombre de voyages, dans lesquels il portait des
marchandises d'Yakoutsk à Boulouni, d'où il rapportait du poisson.
Toutefois, ces voyages ont tous été onéreux pour son propriétaire;
aussi M. Siberiakoff l'a vendu à un certain Smotin, qui n'a pas réussi
à en tirer meilleur parti. Son tirant d'eau (6 pieds lorsqu'il est
chargé) est trop fort pour la Léna, et son tonnage est trop faible
pour un navire de mer. En outre, ses ponts sont si étroits qu'il roule
constamment sur la vague. Ainsi il est impropre au service de la Léna
et ne peut prendre que pour quatre jours de charbon. Il constitue donc
une charge pour son propriétaire.
Dans un numéro du _Herald_, que j'ai avec moi, je trouve un article de
fonds qui parle de l'intention qu'aurait le professeur Nordenskjold
de faire un autre voyage, cet été, dans l'Océan Arctique afin de
prouver la possibilité d'établir un service de navigation régulière
pour le commerce par la mer polaire de la Sibérie. «Des explorations
plus complètes, dit le professeur Nordenskjold, doivent être
faites pour décider si une communication praticable peut s'établir
entre l'embouchure de la Léna et l'Océan Pacifique; il ajoute que
l'expérience démontre qu'en tout cas, des machines, outils lourds
ou autres marchandises amenés par la nouvelle voie de mer sur les
côtes septentrionales de la Sibérie peuvent être transportés sur des
traîneaux ou sur des roues dans tout le reste du pays. Le _Herald_ dit
que cette voie d'Océan à Océan n'a pas de chances d'être fréquentée
par le commerce ordinaire. Cela est très vrai, car la voie de mer de
la Léna au Pacifique ne peut servir à personne, au moins pendant deux
ou trois cents ans, pour la simple raison que le gouvernement actuel
de Yakoutsk ne contient pas assez d'habitants pour qu'il y ait lieu
de s'en préoccuper.» Quant aux machines et outils lourds, il n'y a
même pas de marché pour eux plus au nord qu'Irkoutsk et l'on peut y
arriver beaucoup plus facilement par l'Amur. Yakoutsk n'emploie pas ces
objets; or, la bijouterie fausse et les vêtements voyants des habitants
sont disséminés, via Okhotsk, et par tout le nord-ouest, en hiver
et en été, en quantité suffisante pour les demandes. Le professeur
Nordenskjold ne s'est-il pas encore acquis assez de notoriété par son
voyage autour de l'Asie et de l'Europe? Cependant, il n'a fait en deux
ans que ce qu'ont fait cent fois les hardis Cosaques dans leurs bateaux
primitifs. Dans la saison favorable, quand les vents du sud soufflent
et que la mer est libre, près de la côte de la Sibérie, la traversée
de la Léna au détroit de Behring peut facilement être effectuée par
un vapeur; mais tout cela dépend du vent et de l'époque de l'année,
et personne ne voudrait risquer un vaisseau et une cargaison par une
route pareille, à moins que les bénéfices ne soient beaucoup plus
élevés qu'ils ne le sont maintenant. Les voyages périlleux des Cosaques
d'il y a deux cents ans prouvent, de même que celui de Nordenskjold
sur la Véga, que le passage par la côte du nord de l'Asie n'est pas
pratique pour le commerce et l'étude sérieuse du pays doit convaincre
n'importe qui, que les risques du voyage ne seraient pas couverts par
les bénéfices de la vente des marchandises ou par la collection des
fourrures.
La population exacte de la province de Yakoutsk est de 235,000
habitants disséminés sur un espace de un million et quart de milles
carrés, c'est-à-dire presque aussi grand que toute l'Europe, sans
compter la Russie.
Quand la Léna aura ses rives bien peuplées; que ses habitants voudront
connaître les produits d'une civilisation plus élevée; que Yakoutsk
sera devenue un grand centre de commerce, c'est-à-dire dans deux
cents ans environ, alors le chemin à prendre sera la mer d'Okhotsk.
Ce chemin pourrait, en effet, à peu de frais, être rendu propre au
transport et aux voyages, en hiver comme en été. Mais le commerce de
l'Amérique avec la Sibérie ne sera jamais développé par la route de
l'Océan Glacial. Le professeur Nordenskjold semble oublier que l'Amur
est le chemin naturel entre le Pacifique et les parties les plus
peuplées de la Sibérie et que la Russie dirige, heureusement, son
attention un peu plus vers le développement de l'Asie centrale que
vers les déserts du nord-ouest, où la vie ne peut jamais être rendue
agréable à l'Européen, déserts qui ne peuvent servir, d'ailleurs,
qu'aux habitants et aux chasseurs anglais. En outre, le transport
par traîneaux coûte bien peu l'hiver, et les frais par Okhotsk, pour
arriver par l'Amur à Irkoutsk sont moindres que ceux du frêt d'un
vaisseau se rendant par le détroit de Behring à l'embouchure de la
Léna, quand même les marchandises devraient être chargées sur des
traîneaux avant d'arriver à leur destination finale. Il serait peu
intelligent, de la part des Américains, de tourner leur attention sur
le détroit de Behring, pour faire le commerce avec la Sibérie. L'Amur
deviendra tôt ou tard la route du commerce avec les États-Unis, et si
l'on a besoin d'un port pour Yakoutsk, Okhotsk suffira. Donc, tout ce
que peut faire le professeur Nordenskjold est de tâcher d'acquérir un
peu plus de gloire, mais autrement ce voyage ne servira à rien.
Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que si les rives de
la Léna pouvaient être peuplées par cette race curieuse des Skopzi, au
lieu de l'être par les colons criminels, et par leur progéniture, toute
la vallée ne serait qu'un jardin de fleurs, en dépit des longs hivers.
A sept milles de Yakoutsk, se trouve un village entier de cette race
curieuse, comptant 169 hommes et 124 femmes, qui habitent 69 maisons.
Il y a trente ans, Yakoutsk faisait venir sa provision de grain des
régions voisines de Vitimsk, à mille milles plus haut sur le fleuve;
mais, peu de temps après leur arrivée, ces individus (en 1859), étaient
à même de suffire à la demande totale de grain et de farine de la
capitale et de toute la région voisine. Avant leur arrivée, ils avaient
d'abord été exilés sur le Yenisséi, près de Furchansk, et le pays
autour de Yakoutsk était alors désert; mais les Skopzi y ont apporté
des changements aussi remarquables que ceux des Mormons au Salt Lake.
Les moineaux eux-mêmes se sont réunis autour de leurs fermes,
gazouillent dans les arbres et sur les magasins à grains, et ne
quittent jamais leur nouvelle patrie.
Je dois avouer que cette petite ville de Yakoutsk, quoique n'étant
ni moderne ni belle, est, à mon idée, la plus intéressante de toutes
celles de la Sibérie, par lesquelles j'ai passé. Elle fut fondée, il y
a 500 ans, par les Cosaques, et il reste jusqu'à ce jour des débris de
la forteresse pittoresque en bois, construite par eux pour se garantir
contre les Yakoutes. La forteresse était formée d'un carré assez grand,
pourvue de hautes tours, dont quatre restent encore debout; les bois en
sont aussi durs et aussi solides qu'autrefois. Ils portent encore les
marques des coups de flèche des aborigènes.
Ces derniers se réunirent une fois au nombre de dix mille, résolus à
brûler la forteresse. A cet effet, ils se munirent chacun d'un paquet
de broussailles desséchées et de branches d'arbres, qu'ils avaient
l'intention d'empiler le long des murs extérieurs pour y mettre le feu.
Ils firent un effort désespéré, mais quelques-uns ayant été tués par
les balles, les autres prirent la fuite.
Les commandants cosaques de la forteresse étaient tellement cruels pour
les habitants, qu'on raconte qu'un d'eux ne dînait jamais sans avoir
fait pendre un ou deux Yakoutes sur l'échafaud érigé en pleine place
publique. Outre la forteresse, il existe plusieurs vieilles églises
grecques, et la ville est remplie de ruines et de croix qui indiquent
l'endroit où se dressaient autrefois les autels des églises. Beaucoup
des habitations sont en bois; mais avec leur verandah, leurs voûtes
cloîtrées et leurs toits gothiques elles ont un aspect pittoresque tout
à fait inattendu. Cependant toute la ville est antique, et la vie n'y
semble pas prospère. Mais les survivants de _la Jeannette_, qui ont
passé dans cette ville garderont longtemps le souvenir de la manière
dont ils furent reçus par les autorités russes et particulièrement par
le gouverneur général Tchernaieff, dont les soins paternels ne leur
firent pas défaut un seul instant. Tout ce qu'il put faire, il le fit.
Quant à moi, il ordonna au Maître de police d'être constamment à mes
ordres, et l'ispravnik de la région fut envoyé, comme je l'ai déjà dit,
à Aldan, pour préparer mon voyage en traîneau vers le nord. Il fut
également chargé de retenir des relais de rennes tout le long du chemin
jusqu'à Vercshoyansk.
A partir d'Yakoutsk jusqu'au delta, nous ne pourrons plus, faute
de documents, suivre M. Jackson pas à pas comme nous l'avons fait
jusqu'ici. Nous nous bornerons donc à indiquer en quelques mots,
d'après ses lettres, les principaux incidents de cette partie de son
voyage.
Une lettre écrite à bord du _Pionneer_, sur la Léna, nous apprend
qu'il rencontra M. Melville à Semowyelak. Celui-ci revenait de son
opération de la côte nord-ouest jusqu'à l'embouchure de l'Alenek, où
il supposait que le lieutenant Chipp aurait pu être jeté par le vent
du nord-est, qui soufflait le jour de la séparation des canots. La
saison étant déjà avancée, M. Melville avait hâte d'en finir avec les
recherches en visitant les côtes de la baie Borchaya jusqu'à Ustyansk
et à l'embouchure de la Jana. De son côté, M. Jackson était pressé
de se rendre au lieu où l'on avait trouvé les restes de l'infortuné
de Long et de ses compagnons. Ils ne restèrent donc qu'un seul jour
ensemble à Semowyelak; l'un partit vers l'est, tandis que l'autre se
dirigeait vers l'ouest. Nous allons les laisser accomplir leur voyage
pour reprendre l'histoire des recherches de Melville d'un peu plus loin
et raconter brièvement, d'après ses dépêches et ses lettres, les débuts
de sa seconde campagne et la découverte de ses malheureux compatriotes.
D'ailleurs, nous retrouverons bientôt Melville et M. Jackson sur le
chemin d'Irkoutsk, et alors ce dernier pourra nous fournir quelques
détails sur la fin des opérations de la recherche entreprise pour
retrouver le lieutenant Chipp.
CINQUIÈME PARTIE
LA CATASTROPHE
CINQUIÈME PARTIE
LA CATASTROPHE.
CHAPITRE XI.
Découverte de la troupe de de Long.
M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath
Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des
chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver
extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche
du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de
Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de
M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de
ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails
sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les
hommes du canot nº 2.
Maintenant que nous connaissons dans tous ses détails l'histoire de
_la Jeannette_, son emprisonnement et sa détention de vingt et un
mois au milieu des glaces, l'abandon de ce malheureux navire par son
équipage, qui, lui-même, est obligé d'opérer une retraite de près
de cinq cents milles sur la glace et vient périr dans le delta de la
Léna avant que toutes les mains qui lui sont tendues d'Europe comme
d'Amérique aient pu lui porter secours, qui, selon toute probabilité,
disparut à tout jamais dans les flots de l'Océan Glacial, il est temps
de revenir à celui que nous avons vu se dévouer pour retrouver au moins
les restes de ses infortunés compagnons. La dépêche du 24 mars nous
a déjà appris que cet homme courageux a réussi dans une partie de sa
lugubre entreprise, mais jusqu'ici, nous n'avons pas encore raconté
les circonstances dans lesquelles il a fait sa triste découverte. Nous
avions quitté Melville à la fin de janvier au moment où les préparatifs
de sa seconde campagne dans le delta étant terminés, il venait de
reprendre la route du nord. Nous allons maintenant le suivre dans cette
nouvelle expédition, sans toutefois nous arrêter à noter les incidents
du voyage jusqu'à Boulouni. Nous dirons seulement qu'en passant à
Verschoyansk il avait emmené avec lui le préfet de cette ville qui
devait lui rendre de grands services au milieu des indigènes, comme il
le racontera lui-même dans ses lettres et dans ses dépêches. C'est, au
reste, de Boulouni que sont datées les premières nouvelles envoyées par
lui, depuis son départ, au secrétaire de la marine à Washington, dans
la dépêche suivante:
Boulouni (Sibérie orientale), 20 février 1882.
A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.
J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée à Boulouni le 17
courant. Toutes mes provisions, excepté les viandes sèches et les
viandes salées, se trouvent également ici.
Je partirai le 22 courant pour me rendre à Buchoff (Bykoff?) afin de
me procurer des chiens et du poisson. J'y achèterai en même temps des
vivres frais. Le reste de la troupe, avec notre convoi de provisions,
quittera Boulouni le 25 courant, pour se rendre à Matvaïh, qui sera
le centre de nos recherches, et qui se trouve à environ trois cents
verstes plus au nord.
Je rejoindrai mes compagnons à Matvaïh, dès que j'aurai réuni à
Buchoff le nombre d'attelages et la quantité de poisson dont j'ai
besoin.
La neige est très épaisse et le temps terriblement tempêtueux, les
opérations de toute la troupe se ressentiront donc plus ou moins des
conditions atmosphériques.
J'ai l'honneur, etc.
G.-W. MELVILLE.
Après l'envoi de cette dépêche, M. Melville resta jusqu'au 12 mars sans
donner de ses nouvelles. Pendant ce laps de trois semaines, il s'était
rendu au cap Bykoff (Buchoff dans l'original), pour s'y procurer des
chiens et du poisson, comme il l'annonce dans la dépêche précédente.
Notre intention n'est point de nous étendre davantage sur ce voyage qui
se trouve raconté succinctement dans la dépêche que nous reproduisons
plus bas, mais nous ferons remarquer cependant que cette dernière ne
parle nullement de Matvaïh et qu'elle est envoyée de Cath Cartha.
Cath Cartha, delta de la Léna (Sibérie orientale),
le 12 mars 1882.
A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous informer que mes gens et moi sommes arrivés
heureusement à Cath Cartha (quatre huttes de boue), après nous être
trouvés séparés pendant quinze jours. Je suis, en effet, allé au cap
Buchoff payer les quelques petites dettes que j'avais contractées en
cet endroit, et en même temps acheter cinq mille poissons pour notre
nourriture. Je m'y suis, en outre, procuré d'autres attelages de
chiens pour mes gens et pour transporter nos provisions.
Je suis arrivé au cap Buchoff le 24 février et j'y ai été retenu
jusqu'au 6 mars par un mauvais temps continuel. C'est le plus
mauvais que j'aie jamais vu. Sept attelages que j'avais envoyés pour
transporter notre troupe sont revenus au bout de quinze jours après
avoir perdu leur chemin pendant une tempête de neige. Six chiens
étaient morts de froid et d'épuisement. Les conducteurs également
avaient le visage terriblement maltraité par le froid, et au retour
ils ont refusé d'entreprendre un nouveau voyage avant que le temps ne
soit plus favorable.
Cath Cartha se trouve à cinq verstes environ au sud d'Usterda,
le dernier point où l'on ait trouvé des preuves authentiques du
passage de de Long, dans sa marche vers le sud. Aussitôt que j'aurai
suffisamment de poissons et trois attelages de choix, mes trois
partis de recherche commenceront sérieusement leurs opérations.