En d'autres endroits, nous dûmes prendre la route d'été, à travers des

forêts, en suivant le pied des montagnes, jusqu'à ce que le fleuve

redevînt sûr. A Rasovsk, où nous arrivâmes vers minuit, des yemschiks

qui revenaient d'une station plus loin, nous conseillèrent de ne pas

continuer notre chemin cette nuit-là, nous prévenant qu'il y allait de

notre vie. Plus tard, j'eus lieu de regretter de n'avoir pas suivi leur

conseil, car nous passâmes une nuit terrible; il nous fallut travailler

pendant deux heures pour tirer les traîneaux hors d'un trou.

A Orensk, où nous arrivâmes entre huit et neuf heures du soir, deux

yemschiks vinrent encore nous avertir qu'un lac d'eau barrait le chemin

au premier village, et que la route d'été était bloquée par la neige.

Nous avions fait un long trajet pendant la journée, et ce fut une dure

épreuve de rester immobile toute une nuit; mais un vieux dicton dit

que «la prudence est pour beaucoup dans le courage»; je me décidai

donc à faire une halte, non sans avoir préalablement essayé de tenter

les yemschiks en leur offrant chacun cinq roubles pour argent de thé

(pourboire); mais ils refusèrent cette somme énorme, d'où je conclus

qu'il valait mieux passer la nuit dans la chambre des amis à la

station de poste. Le lendemain matin (jeudi), nous nous mîmes en route

à cinq heures, et nous vîmes avec plaisir que le froid de la nuit avait

réparé les dégâts. En effet, nous ne cassâmes la couche supérieure de

la glace que deux fois jusqu'au poste suivant, distant de 20 verstes,

ce qui nous fit faire un arrêt d'une heure. Vendredi, il tomba de la

neige, et, comme le soleil ne parut pas, nous eûmes une bonne route.

Ensuite, jusqu'à la veille de notre arrivée à Vitimsk, nous n'eûmes pas

à nous en plaindre, si ce n'est dans un endroit où le fleuve est très

étroit et n'a pas plus de trois cents pieds de large. Là, le second

traîneau, portant Noros et mon domestique, passa à travers la couche

supérieure de glace, et, pour le retirer, il fallut décharger tous

les colis. Nous atteignîmes Vitimsk à trois heures de l'après-midi du

lundi, c'est-à-dire en sept jours et demi après notre départ d'Irkoutsk

et nous étions à moitié chemin de cette ville à Yakoustk.

Nous n'eûmes que trois jours d'arrêt avant d'arriver à Yakoutsk: ce fut

quand il s'agit de traverser une petite rivière tributaire de la Léna.

Il était six heures du soir, et les yemschiks refusèrent d'avancer

avant le lendemain matin. A mon grand regret, nous dûmes rester là

toute la nuit, mais le matin, nous vîmes que nous avions échappé à un

réel danger, car cette rivière était dégelée jusqu'au fond. A vrai dire

elle n'était pas assez profonde pour nous noyer, mais il nous eût fallu

abandonner les traîneaux, et perdre ainsi tous nos bagages et toutes

nos provisions. On fit alors passer les traîneaux sur la glace qui

s'était formée la nuit; pour y arriver, on employa de longues cordes

qu'on fit tirer par des paysans et par des chevaux. On fut obligé de

faire faire un long détour à ceux-ci pour trouver un endroit assez

solide pour les porter.

A partir de ce point, nous prîmes la route d'été à travers la forêt,

qui borde les rives du fleuve, jusqu'à Yakoutsk.

Pour voyager en traîneau le long de la Léna, les forêts sont bien

préférables à la glace du fleuve pour l'unique raison qu'on est à

l'abri du froid et qu'on a l'esprit toujours tenu en éveil par la

succession infinie de tableaux que représentent ces forêts pendant

l'hiver. La vitesse du train augmente considérablement le plaisir de

voyager en traîneau, mais les fleurs de neige et les rochers vous

ennuient à la longue, si les chevaux se lassent ou si les yemschiks ne

font pas attention et vous versent dans la neige. Dans les sentiers

étroits de la forêt vous êtes transporté à travers des vues qui, en

été, doivent paraître des morceaux tombés du ciel; on suit des avenues

bordées de pins et de cèdres et aussi de mélèze vert de Sibérie. On

rencontre de petites colonies, des huttes abandonnées par les paysans

yakoutes; souvent aussi on traverse de hautes montagnes ou l'on remonte

le cours d'une petite rivière tributaire de la Léna.

Un calme absolu règne dans ces forêts quand les colonies sont désertes

et sur la longueur du chemin que j'ai fait, je n'ai vu aucune trace

de gibier ni d'animal sauvage, à l'exception de deux ou trois merles

qui voltigeaient d'arbre en arbre. La partie la plus pittoresque du

voyage fut avant d'arriver à la dernière station qui précède Kirensk,

et pendant laquelle nous traversâmes une haute montagne pour éviter

un détour du fleuve. La montée se fit avec assez de facilité, mais il

fallut descendre presque à pic, par un chemin étroit pendant un mille

et demi, qui avait à certains endroits 35 et 40 degrés d'inclinaison.

On donna à chaque traîneau un cocher et un postillon supplémentaires,

et les patins furent munis d'un frein d'une espèce primitive: c'est

une grosse corde qu'on enroule autour; ce frein est excellent tant que

la corde ne se coupe pas ou n'est pas usée. La vitesse des traîneaux

augmentait aux endroits les plus raides, ce qui fut cause d'une

catastrophe. Pendant une de ces courses effrénées, j'étais sur le

premier traîneau, le second, le suivait de près; le cheval de devant,

s'étant pris les jambes de derrière dans les traits, tomba, renversant

dans sa chute le traîneau et les autres chevaux. Le postillon du

deuxième traîneau, qui suivait trop près, voyant l'accident, essaya

de jeter ses chevaux de côté pour éviter un second accident, mais

le cheval de flèche s'abattit contre le dos de mon traîneau, et si

je n'avais pas eu une petite montagne de coussins derrière mon dos,

je crois que je n'en serais pas sorti sans blessures. Cet accident,

cependant, était dû au peu de soin du conducteur du second traîneau,

qui n'aurait pas dû suivre le premier de si près.

A Vitimsk, tête de station des bateaux à vapeur de la Léna, je passai

quelques heures avec le capitaine Mineef, inspecteur général du dépôt

et de l'usine. Vitimsk est une petite ville de quelques centaines

d'habitants, située sur le sommet qui commande le large cours de la

Léna. Pendant l'hiver, si vous regardez le cours du fleuve du sommet

de cette montagne, vous êtes étonné de voir, dans une petite baie,

les mâts et les cheminées de plusieurs petits steamers pris dans la

glace. Ces navires sont: l'_Aurora_, d'une force de 100 chevaux; une

embarcation à passagers, la _Constantine_, de vingt-quatre chevaux,

et un petit bateau de cinq chevaux de trente-cinq pieds de long. Tous

trois ont été construits sur la Léna, sous la direction d'un ingénieur

anglais (Monsieur Lee) que nous rencontrâmes entre Vitimsk et Kirensk,

en route pour Saint-Pétersbourg et l'Angleterre où il désirait faire

élever ses enfants. Ces vapeurs sont employés principalement pour les

mines d'or du Vitim et de l'Olekma; l'embarcation à passagers se rend

deux ou trois fois par an à Yakoutsk et à d'autres endroits situés plus

loin de 1,000 verstes sur le fleuve, dans la direction d'Irkoutsk.

Ces vapeurs appartiennent à M. Frapeznikoff, le propriétaire d'une des

principales mines d'or du bassin du Vitim. D'autres petits bateaux à

vapeur, appartenant à MM. Bazanoff et Siberiakoff, se trouvent aux

mines d'or sur le Vitim et servent à transporter les mineurs et les

provisions des mines ou le minerai.

J'ai trouvé, dans le capitaine Mineef, un homme très intelligent et

très hospitalier. Nous étions depuis huit jours en route et nous

étions contents d'arriver juste à temps pour être invités à un solide

dîner, agrémenté de vins fins, d'autant plus que mon cuisinier étant

complétement ignorant de tout art culinaire, et ne sachant pas même

préparer un beefsteak ou la viande bouillie, ne nous avait donné que

du porc salé ou du jambon tous les jours de voyage. Il ne savait

faire que le thé, dont il absorbait des quantités énormes à chaque

repas. Mais c'était un garçon d'un aspect agréable, et lorsqu'il était

installé dans son traîneau, emmitouflé de fourrures, son aspect seul

imposait l'obéissance aux paysans. Le capitaine nous donna un repas

magnifique, et ce qu'il nous dit sur la Léna, et sur la navigabilité

de ce fleuve ainsi que sur la possibilité d'y établir un commerce

quelconque nous parut fort intéressant; il nous parla aussi du voyage

de Nordenskjold, qu'il qualifia d'un événement remarquable. Mais pour

lui, le commerce de Sibérie ne peut jamais compter trouver dans la Léna

une voie pour s'étendre soit du côté du Pacifique par le détroit de

Behring, soit du côté de l'Europe. Je partage, d'ailleurs, entièrement

son avis. Le bateau à vapeur _Léna_, fut, on se le rappelle, amené

ici par Nordenskjold lui-même, qui l'y laissa pour inaugurer ce

commerce. Mais pendant les trois ans que ce navire est resté ici, il

n'a fait qu'un petit nombre de voyages, dans lesquels il portait des

marchandises d'Yakoutsk à Boulouni, d'où il rapportait du poisson.

Toutefois, ces voyages ont tous été onéreux pour son propriétaire;

aussi M. Siberiakoff l'a vendu à un certain Smotin, qui n'a pas réussi

à en tirer meilleur parti. Son tirant d'eau (6 pieds lorsqu'il est

chargé) est trop fort pour la Léna, et son tonnage est trop faible

pour un navire de mer. En outre, ses ponts sont si étroits qu'il roule

constamment sur la vague. Ainsi il est impropre au service de la Léna

et ne peut prendre que pour quatre jours de charbon. Il constitue donc

une charge pour son propriétaire.

Dans un numéro du _Herald_, que j'ai avec moi, je trouve un article de

fonds qui parle de l'intention qu'aurait le professeur Nordenskjold

de faire un autre voyage, cet été, dans l'Océan Arctique afin de

prouver la possibilité d'établir un service de navigation régulière

pour le commerce par la mer polaire de la Sibérie. «Des explorations

plus complètes, dit le professeur Nordenskjold, doivent être

faites pour décider si une communication praticable peut s'établir

entre l'embouchure de la Léna et l'Océan Pacifique; il ajoute que

l'expérience démontre qu'en tout cas, des machines, outils lourds

ou autres marchandises amenés par la nouvelle voie de mer sur les

côtes septentrionales de la Sibérie peuvent être transportés sur des

traîneaux ou sur des roues dans tout le reste du pays. Le _Herald_ dit

que cette voie d'Océan à Océan n'a pas de chances d'être fréquentée

par le commerce ordinaire. Cela est très vrai, car la voie de mer de

la Léna au Pacifique ne peut servir à personne, au moins pendant deux

ou trois cents ans, pour la simple raison que le gouvernement actuel

de Yakoutsk ne contient pas assez d'habitants pour qu'il y ait lieu

de s'en préoccuper.» Quant aux machines et outils lourds, il n'y a

même pas de marché pour eux plus au nord qu'Irkoutsk et l'on peut y

arriver beaucoup plus facilement par l'Amur. Yakoutsk n'emploie pas ces

objets; or, la bijouterie fausse et les vêtements voyants des habitants

sont disséminés, via Okhotsk, et par tout le nord-ouest, en hiver

et en été, en quantité suffisante pour les demandes. Le professeur

Nordenskjold ne s'est-il pas encore acquis assez de notoriété par son

voyage autour de l'Asie et de l'Europe? Cependant, il n'a fait en deux

ans que ce qu'ont fait cent fois les hardis Cosaques dans leurs bateaux

primitifs. Dans la saison favorable, quand les vents du sud soufflent

et que la mer est libre, près de la côte de la Sibérie, la traversée

de la Léna au détroit de Behring peut facilement être effectuée par

un vapeur; mais tout cela dépend du vent et de l'époque de l'année,

et personne ne voudrait risquer un vaisseau et une cargaison par une

route pareille, à moins que les bénéfices ne soient beaucoup plus

élevés qu'ils ne le sont maintenant. Les voyages périlleux des Cosaques

d'il y a deux cents ans prouvent, de même que celui de Nordenskjold

sur la Véga, que le passage par la côte du nord de l'Asie n'est pas

pratique pour le commerce et l'étude sérieuse du pays doit convaincre

n'importe qui, que les risques du voyage ne seraient pas couverts par

les bénéfices de la vente des marchandises ou par la collection des

fourrures.

La population exacte de la province de Yakoutsk est de 235,000

habitants disséminés sur un espace de un million et quart de milles

carrés, c'est-à-dire presque aussi grand que toute l'Europe, sans

compter la Russie.

Quand la Léna aura ses rives bien peuplées; que ses habitants voudront

connaître les produits d'une civilisation plus élevée; que Yakoutsk

sera devenue un grand centre de commerce, c'est-à-dire dans deux

cents ans environ, alors le chemin à prendre sera la mer d'Okhotsk.

Ce chemin pourrait, en effet, à peu de frais, être rendu propre au

transport et aux voyages, en hiver comme en été. Mais le commerce de

l'Amérique avec la Sibérie ne sera jamais développé par la route de

l'Océan Glacial. Le professeur Nordenskjold semble oublier que l'Amur

est le chemin naturel entre le Pacifique et les parties les plus

peuplées de la Sibérie et que la Russie dirige, heureusement, son

attention un peu plus vers le développement de l'Asie centrale que

vers les déserts du nord-ouest, où la vie ne peut jamais être rendue

agréable à l'Européen, déserts qui ne peuvent servir, d'ailleurs,

qu'aux habitants et aux chasseurs anglais. En outre, le transport

par traîneaux coûte bien peu l'hiver, et les frais par Okhotsk, pour

arriver par l'Amur à Irkoutsk sont moindres que ceux du frêt d'un

vaisseau se rendant par le détroit de Behring à l'embouchure de la

Léna, quand même les marchandises devraient être chargées sur des

traîneaux avant d'arriver à leur destination finale. Il serait peu

intelligent, de la part des Américains, de tourner leur attention sur

le détroit de Behring, pour faire le commerce avec la Sibérie. L'Amur

deviendra tôt ou tard la route du commerce avec les États-Unis, et si

l'on a besoin d'un port pour Yakoutsk, Okhotsk suffira. Donc, tout ce

que peut faire le professeur Nordenskjold est de tâcher d'acquérir un

peu plus de gloire, mais autrement ce voyage ne servira à rien.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que si les rives de

la Léna pouvaient être peuplées par cette race curieuse des Skopzi, au

lieu de l'être par les colons criminels, et par leur progéniture, toute

la vallée ne serait qu'un jardin de fleurs, en dépit des longs hivers.

A sept milles de Yakoutsk, se trouve un village entier de cette race

curieuse, comptant 169 hommes et 124 femmes, qui habitent 69 maisons.

Il y a trente ans, Yakoutsk faisait venir sa provision de grain des

régions voisines de Vitimsk, à mille milles plus haut sur le fleuve;

mais, peu de temps après leur arrivée, ces individus (en 1859), étaient

à même de suffire à la demande totale de grain et de farine de la

capitale et de toute la région voisine. Avant leur arrivée, ils avaient

d'abord été exilés sur le Yenisséi, près de Furchansk, et le pays

autour de Yakoutsk était alors désert; mais les Skopzi y ont apporté

des changements aussi remarquables que ceux des Mormons au Salt Lake.

Les moineaux eux-mêmes se sont réunis autour de leurs fermes,

gazouillent dans les arbres et sur les magasins à grains, et ne

quittent jamais leur nouvelle patrie.

Je dois avouer que cette petite ville de Yakoutsk, quoique n'étant

ni moderne ni belle, est, à mon idée, la plus intéressante de toutes

celles de la Sibérie, par lesquelles j'ai passé. Elle fut fondée, il y

a 500 ans, par les Cosaques, et il reste jusqu'à ce jour des débris de

la forteresse pittoresque en bois, construite par eux pour se garantir

contre les Yakoutes. La forteresse était formée d'un carré assez grand,

pourvue de hautes tours, dont quatre restent encore debout; les bois en

sont aussi durs et aussi solides qu'autrefois. Ils portent encore les

marques des coups de flèche des aborigènes.

Ces derniers se réunirent une fois au nombre de dix mille, résolus à

brûler la forteresse. A cet effet, ils se munirent chacun d'un paquet

de broussailles desséchées et de branches d'arbres, qu'ils avaient

l'intention d'empiler le long des murs extérieurs pour y mettre le feu.

Ils firent un effort désespéré, mais quelques-uns ayant été tués par

les balles, les autres prirent la fuite.

Les commandants cosaques de la forteresse étaient tellement cruels pour

les habitants, qu'on raconte qu'un d'eux ne dînait jamais sans avoir

fait pendre un ou deux Yakoutes sur l'échafaud érigé en pleine place

publique. Outre la forteresse, il existe plusieurs vieilles églises

grecques, et la ville est remplie de ruines et de croix qui indiquent

l'endroit où se dressaient autrefois les autels des églises. Beaucoup

des habitations sont en bois; mais avec leur verandah, leurs voûtes

cloîtrées et leurs toits gothiques elles ont un aspect pittoresque tout

à fait inattendu. Cependant toute la ville est antique, et la vie n'y

semble pas prospère. Mais les survivants de _la Jeannette_, qui ont

passé dans cette ville garderont longtemps le souvenir de la manière

dont ils furent reçus par les autorités russes et particulièrement par

le gouverneur général Tchernaieff, dont les soins paternels ne leur

firent pas défaut un seul instant. Tout ce qu'il put faire, il le fit.

Quant à moi, il ordonna au Maître de police d'être constamment à mes

ordres, et l'ispravnik de la région fut envoyé, comme je l'ai déjà dit,

à Aldan, pour préparer mon voyage en traîneau vers le nord. Il fut

également chargé de retenir des relais de rennes tout le long du chemin

jusqu'à Vercshoyansk.

A partir d'Yakoutsk jusqu'au delta, nous ne pourrons plus, faute

de documents, suivre M. Jackson pas à pas comme nous l'avons fait

jusqu'ici. Nous nous bornerons donc à indiquer en quelques mots,

d'après ses lettres, les principaux incidents de cette partie de son

voyage.

Une lettre écrite à bord du _Pionneer_, sur la Léna, nous apprend

qu'il rencontra M. Melville à Semowyelak. Celui-ci revenait de son

opération de la côte nord-ouest jusqu'à l'embouchure de l'Alenek, où

il supposait que le lieutenant Chipp aurait pu être jeté par le vent

du nord-est, qui soufflait le jour de la séparation des canots. La

saison étant déjà avancée, M. Melville avait hâte d'en finir avec les

recherches en visitant les côtes de la baie Borchaya jusqu'à Ustyansk

et à l'embouchure de la Jana. De son côté, M. Jackson était pressé

de se rendre au lieu où l'on avait trouvé les restes de l'infortuné

de Long et de ses compagnons. Ils ne restèrent donc qu'un seul jour

ensemble à Semowyelak; l'un partit vers l'est, tandis que l'autre se

dirigeait vers l'ouest. Nous allons les laisser accomplir leur voyage

pour reprendre l'histoire des recherches de Melville d'un peu plus loin

et raconter brièvement, d'après ses dépêches et ses lettres, les débuts

de sa seconde campagne et la découverte de ses malheureux compatriotes.

D'ailleurs, nous retrouverons bientôt Melville et M. Jackson sur le

chemin d'Irkoutsk, et alors ce dernier pourra nous fournir quelques

détails sur la fin des opérations de la recherche entreprise pour

retrouver le lieutenant Chipp.

CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE

CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE.

CHAPITRE XI.

Découverte de la troupe de de Long.

M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath

Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des

chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver

extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche

du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de

Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de

M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de

ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails

sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les

hommes du canot nº 2.

Maintenant que nous connaissons dans tous ses détails l'histoire de

_la Jeannette_, son emprisonnement et sa détention de vingt et un

mois au milieu des glaces, l'abandon de ce malheureux navire par son

équipage, qui, lui-même, est obligé d'opérer une retraite de près

de cinq cents milles sur la glace et vient périr dans le delta de la

Léna avant que toutes les mains qui lui sont tendues d'Europe comme

d'Amérique aient pu lui porter secours, qui, selon toute probabilité,

disparut à tout jamais dans les flots de l'Océan Glacial, il est temps

de revenir à celui que nous avons vu se dévouer pour retrouver au moins

les restes de ses infortunés compagnons. La dépêche du 24 mars nous

a déjà appris que cet homme courageux a réussi dans une partie de sa

lugubre entreprise, mais jusqu'ici, nous n'avons pas encore raconté

les circonstances dans lesquelles il a fait sa triste découverte. Nous

avions quitté Melville à la fin de janvier au moment où les préparatifs

de sa seconde campagne dans le delta étant terminés, il venait de

reprendre la route du nord. Nous allons maintenant le suivre dans cette

nouvelle expédition, sans toutefois nous arrêter à noter les incidents

du voyage jusqu'à Boulouni. Nous dirons seulement qu'en passant à

Verschoyansk il avait emmené avec lui le préfet de cette ville qui

devait lui rendre de grands services au milieu des indigènes, comme il

le racontera lui-même dans ses lettres et dans ses dépêches. C'est, au

reste, de Boulouni que sont datées les premières nouvelles envoyées par

lui, depuis son départ, au secrétaire de la marine à Washington, dans

la dépêche suivante:

Boulouni (Sibérie orientale), 20 février 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée à Boulouni le 17

courant. Toutes mes provisions, excepté les viandes sèches et les

viandes salées, se trouvent également ici.

Je partirai le 22 courant pour me rendre à Buchoff (Bykoff?) afin de

me procurer des chiens et du poisson. J'y achèterai en même temps des

vivres frais. Le reste de la troupe, avec notre convoi de provisions,

quittera Boulouni le 25 courant, pour se rendre à Matvaïh, qui sera

le centre de nos recherches, et qui se trouve à environ trois cents

verstes plus au nord.

Je rejoindrai mes compagnons à Matvaïh, dès que j'aurai réuni à

Buchoff le nombre d'attelages et la quantité de poisson dont j'ai

besoin.

La neige est très épaisse et le temps terriblement tempêtueux, les

opérations de toute la troupe se ressentiront donc plus ou moins des

conditions atmosphériques.

J'ai l'honneur, etc.

G.-W. MELVILLE.

Après l'envoi de cette dépêche, M. Melville resta jusqu'au 12 mars sans

donner de ses nouvelles. Pendant ce laps de trois semaines, il s'était

rendu au cap Bykoff (Buchoff dans l'original), pour s'y procurer des

chiens et du poisson, comme il l'annonce dans la dépêche précédente.

Notre intention n'est point de nous étendre davantage sur ce voyage qui

se trouve raconté succinctement dans la dépêche que nous reproduisons

plus bas, mais nous ferons remarquer cependant que cette dernière ne

parle nullement de Matvaïh et qu'elle est envoyée de Cath Cartha.

Cath Cartha, delta de la Léna (Sibérie orientale),

le 12 mars 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous informer que mes gens et moi sommes arrivés

heureusement à Cath Cartha (quatre huttes de boue), après nous être

trouvés séparés pendant quinze jours. Je suis, en effet, allé au cap

Buchoff payer les quelques petites dettes que j'avais contractées en

cet endroit, et en même temps acheter cinq mille poissons pour notre

nourriture. Je m'y suis, en outre, procuré d'autres attelages de

chiens pour mes gens et pour transporter nos provisions.

Je suis arrivé au cap Buchoff le 24 février et j'y ai été retenu

jusqu'au 6 mars par un mauvais temps continuel. C'est le plus

mauvais que j'aie jamais vu. Sept attelages que j'avais envoyés pour

transporter notre troupe sont revenus au bout de quinze jours après

avoir perdu leur chemin pendant une tempête de neige. Six chiens

étaient morts de froid et d'épuisement. Les conducteurs également

avaient le visage terriblement maltraité par le froid, et au retour

ils ont refusé d'entreprendre un nouveau voyage avant que le temps ne

soit plus favorable.

Cath Cartha se trouve à cinq verstes environ au sud d'Usterda,

le dernier point où l'on ait trouvé des preuves authentiques du

passage de de Long, dans sa marche vers le sud. Aussitôt que j'aurai

suffisamment de poissons et trois attelages de choix, mes trois

partis de recherche commenceront sérieusement leurs opérations.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 17 / 24 段