dimanche 12 mars, à onze heures du soir, emmenant avec moi Noros, un
des survivants de la troupe du capitaine de Long, que le secrétaire
de la marine avait autorisé à revenir avec moi à l'embouchure de
la Léna pour participer aux recherches commencées par l'ingénieur
Melville et par les autorités russes. La veille au soir, Leach et
cinq autres des survivants de _la Jeannette_ avaient quitté Irkoutsk
pour prendre le chemin d'Ekaterinbourg et de Saint-Pétersbourg. Le
lieutenant Danenhower espérait aussi partir le lendemain soir pour
retourner en Amérique avec M. Raymond Newcomb, le naturaliste de
l'expédition, et le contre-maître Jack Cole.
A l'époque à laquelle nous étions arrivés, il était en effet
absolument nécessaire de ne partir qu'à la tombée de la nuit,
c'est-à-dire quand il avait commencé à geler, car le jour, les patins
des traîneaux n'auraient pas glissé sur le sol.
L'augmentation progressive et journalière de la chaleur du soleil,
qui, pendant les derniers jours de mon séjour, s'était montré pendant
la journée entière dans un ciel presque sans nuage, la disparition
de la neige du sommet et des flancs des montagnes qui environnent
le lac Baïkal et le gazouillement des oiseaux qu'on entendait au
milieu même de la ville, nous avertissaient tous et spécialement
ceux qui devaient prendre la direction de l'ouest, qu'un séjour plus
prolongé sur les rives de l'Angara deviendrait fatal à tous ceux qui
voudraient entreprendre un voyage. Naturellement on peut se servir
de véhicules roulants, mais, dans ce cas, il faut s'attendre à des
arrêts prolongés et fort ennuyeux. Car, dès que la neige fond sur
les routes sibériennes, adieu les voyages rapides et ce, pendant de
longues semaines; les glaces des rivières se brisent subitement et
descendent en masses énormes vers les mers arctiques et, souvent
alors, le voyageur se trouve cloué sur place dans quelque petite
station où il n'a autre chose à faire que de se croiser les bras et
d'attendre la fin de la débâcle pour traverser la rivière en bac.
Pour moi, plus heureux, je pouvais compter, en allant directement
au nord, sur de bonnes routes pour voyager en traîneau et, en fait,
je me trouve aujourd'hui en plein hiver sibérien, avec quarante
jours devant moi avant que la Léna ne se débarrasse des glaces qui
l'enserrent.
CHAPITRE X.
D'Irkoutsk à Yakoutsk.
Les dangers d'un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de
rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d'aujourd'hui
et voyages d'autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas
Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants
des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords
de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre
considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les
Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d'été.—Voyage
dans la forêt.—Charme d'un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk,
tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la
Léna—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur
_Léna_.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d'établir des
relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins
commerciaux de l'avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk.
Yakoutsk (Sibérie orientale), 29 mars 1882.
En feuilletant mon carnet, je trouve que la distance parcourue depuis
mon départ d'Orenbourg, atteint presque sept mille verstes, ou environ
4,500 milles, et comme jusqu'à présent on n'a reçu aucune nouvelle
de Melville, j'ai encore à parcourir mille deux cents verstes avant
d'atteindre l'embouchure de la Léna, et la région où l'on recherche
de Long et ses compagnons. On peut se former une idée de la largeur
de la terre, rien qu'en pensant à la distance énorme qui existe entre
New-York et Yakoustk, et si je poursuivais ma route à l'est, cinq
cents milles plus loin, j'arriverais près de l'Océan Pacifique, où, ma
mission terminée, je serais aussi heureux qu'un esclave auquel on vient
de donner la liberté. De ces derniers quatorze jours de mon voyage,
j'en ai passé au moins les quatre cinquièmes en traîneau et suivi le
cours de la Léna depuis sa source. Le reste s'est accompli par des
chemins de traverse, pour éviter les coudes sinueux du fleuve, ou par
des routes d'été à travers les forêts, quand la glace ne permettait pas
de voyager avec sécurité.
N'allez pas croire qu'un voyage en traîneau, sur la Léna, soit
absolument commode et sans danger, surtout à cette époque de l'année,
où le soleil augmentant d'intensité tous les jours, commence à fondre
les neiges qui descendent des montagnes et couvrent la surface du
fleuve sur des espaces énormes. Souvent aussi les courants d'eau chaude
fondent la glace, et la rendent incapable de pouvoir supporter le poids
d'un traîneau.
Maintes fois je me suis tenu debout sur le bord de mon véhicule prêt
à sauter, si chevaux et traîneau disparaissaient dans le torrent.
L'eau résultant du dégel était parfois si profonde que les conducteurs
refusaient de s'aventurer sur le chemin ou sur les rivières glacées,
en dépit des plus larges offres d'_argent de thé_ (pourboire). A peine
voulaient-ils partir quand le froid de la nuit avait rendu praticables
les chemins trop dangereux pendant la journée.
Les premiers jours du voyage, il me semblait avoir envahi le royaume
de Kühleborn, le joyeux tuteur de la fée Ondine, et que celui-ci
s'opposait à mon voyage, vers le nord, et me barrait le passage. Tel
est le moyen que le vieux dieu fluvial adopta pour empêcher le jeune
prince d'enlever la belle princesse sans âme, le jour de son mariage.
Mais une fois les premières mille verstes accomplies, le vieux dieu
fluvial sembla hésiter à braconner sur le territoire du roi des glaces
et l'on me dit qu'il fallait encore marcher cinquante jours avant de
tomber dans son empire situé au nord du fleuve et s'étendant jusqu'à
l'Océan Glacial.
Or, comme mon chemin était dorénavant par voie de terre, de
Verschoyansk à Boulouni, je n'eus plus à me soucier des caprices de
Kühleborn, pour quelque temps au moins, mais alors commencèrent les
difficultés réelles du voyage: chevaux et routes disparaissent, quand
le voyageur atteint Aldan, situé à deux cents verstes au nord. De là,
à Boulouni, le voyage se fait en traîneau attelé de rennes; plus loin,
les chiens seuls sont disponibles pour traîner. Fort heureusement
pour moi, le général Tchernaieff, un maître en courtoisie parmi les
gouverneurs de la Sibérie, avait envoyé au-devant de moi l'ispravnik de
Yakoutsk avec ordre de tenir prêt, lorsque je passerais, des traîneaux
et des rennes qui devaient me faciliter autant que possible le voyage
fait dans les circonstances actuelles.
Le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk, se fait en douze à quatorze jours,
lorsque les routes sont bonnes. On peut parcourir en moyenne, en
marchant bien, deux cents verstes ou cent trente milles par jour.
J'ai mis quatorze jours, compris les délais innombrables occasionnés
par les conducteurs qui attendaient que l'eau provenant de la fonte
des neiges fût gelée, ou qui versaient le traîneau sur les bancs de
neige, pendant la nuit. Une cause qui contribua aussi à nous retarder
pendant les deux premiers jours c'est que nous fûmes obligés de passer
sur des routes dépourvues de neige, ce qui rend la marche des traîneaux
lente et difficile. On raconte qu'un officier, attaché à l'état-major
du gouverneur général d'Irkoutsk et qui portait la nouvelle de
l'assassinat du feu czar, a fait le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk en six
jours, et effectué aussi son retour en ce court et incroyable espace de
temps. Il prenait, il est vrai, ses repas en traîneau, et accablait de
coups de cravaches chevaux et conducteurs, quand la vitesse semblait
se ralentir. En un endroit, peu s'en fallut même qu'il ne continuât
point son chemin. Les Yemschiks, refusant de se laisser maltraiter
de la sorte, ameutèrent tous les paysans d'un village et proférèrent
contre lui des menaces de mort. L'officier se vit forcé de montrer son
revolver pour se défendre. Il est plus que probable que s'il n'avait
pas informé la populace de l'importante nouvelle dont il était porteur,
elle ne l'eût pas laissé continuer son chemin.
Ce voyage en traîneau est probablement sans égal, c'est le plus rapide
qui soit connu (quatre cent cinquante verstes, soit 300 milles par
jour.)
La malle russe met seize jours pour faire le chemin entre les deux
capitales, quand les routes de glace sont en bon état. Au printemps,
quand on est forcé de prendre les routes des montagnes pour éviter les
chemins inondés, près d'un fleuve, la malle est souvent six semaines
en route. En été on peut faire ce trajet entier en bateau, excepté
toutefois sur une distance de cent cinquante verstes d'Irkoutsk à
Kashugskoë. Il y a quelquefois aussi un service à vapeur jusqu'à
Yakoutsk et à 1,300 verstes plus loin. En hiver, les traîneaux seuls
sont possibles.
La Léna prend sa source dans les montagnes situées au nord-est et tout
près du lac Baïkal. On peut la parcourir en traîneau, à partir de
Kashugskoë, la première station avant d'arriver à Verkolensk, qui est
à peu près à deux cent cinquante verstes d'Irkoutsk. Cette partie de
voyage présenta pour moi plus de difficultés que le reste du trajet, la
neige étant fondue, les chevaux n'en pouvaient plus à force de tirer
les traîneaux sur la terre nue. A Kashugskoë commençait le chemin fait
pour les traîneaux. La Léna, à cet endroit, est large de près de trois
cents mètres, et le courant y est extrêmement rapide.
La première ville importante est Verkolensk, qui a mille habitants et,
comme capitale de l'Uyezd, est gouvernée par un ispravnik, chez qui
j'ai obtenu un permis de réquisitionner, en cas de besoin, les chevaux
des particuliers.
Mille verstes plus loin, je trouvai Kirensk, ville importante, et tête
de station des bateaux à vapeur. Là, la Léna reçoit comme tributaire la
Vitim et poursuit son cours considérablement augmenté.
Encore 450 verstes, et l'on atteint Noktuish, d'où une route plus
directe mène à l'embouchure de la Léna, par Ghigansk et plus courte de
mille verstes que celle d'Yakoutsk.
J'aurais donc désiré prendre cette route, mais comme il était possible
que je reçusse des nouvelles de Melville à Yakoutsk, il ne m'a pas
semblé prudent de suivre ce chemin, plus court cependant.
Plus loin, à 250 verstes environ, se trouve Oleminsk, ville de 500
habitants. La Léna reçoit en cet endroit l'Olekma, qui prend sa source
près de l'Amur et atteint alors une largeur de deux à trois milles.
Enfin on arrive à Yakoutsk après un trajet de 650 verstes.
Yakoutsk est l'ancienne capitale de la province de ce nom. Je dis
ancienne, car c'est en l'an 1532 que les Cosaques, descendants du
fameux Yermak, et vainqueurs de la Sibérie, s'établirent solidement à
l'endroit où se trouve maintenant Yakoutsk.
Les voyages sur la Léna s'accomplissent aujourd'hui avec une facilité
relative; les stations de poste étant installées à 15 ou 20 verstes les
unes des autres, et leur nombre étant à peu près de 120 entre Irkoutsk
et Yakoutsk. On peut s'y procurer des chevaux et de la nourriture
composée de pain noir, de viande, une fois par semaine, de lait
quelquefois, mais d'œufs jamais.
Autrefois, sans doute les voyageurs n'avaient pas autant de ressources
à leur disposition, lorsque ces hameaux d'exilés n'existaient pas
sur la route. Et, en recherchant dans les chroniques d'explorations
géographiques et scientifiques, on peut cependant y voir ce voyage
accompli plusieurs fois. Il y eut d'abord, en 1820, un capitaine
de l'armée anglaise John Dundas Cochrane, qui entreprit de faire le
tour du monde à pied et autant que possible par la voie de terre. Son
intention était de passer de l'Asie septentrionale en Amérique par le
détroit de Behring et de suivre la côte de l'Océan Glacial le long de
l'Amérique du nord, par terre, en même temps que le capitaine Parry
essayait d'accomplir ce voyage par mer. Ce courageux officier fit son
voyage d'une façon tellement économique qu'il ne dépensa qu'une guinée
de Moscou à Irkoutsk. De ce point, accompagné par un Cosaque, il alla
en traîneau jusqu'à la Léna, qu'il descendit en personne, accompagné de
deux hommes, et aborda non loin de Yakoutsk.
L'hiver approchant, il fut obligé de monter à cheval, et dut même faire
un long trajet à pied avant d'atteindre Yakoutsk.
De là, Cochrane s'avança vers le nord-est, jusqu'aux bords de l'Océan
Glacial, et arriva à Okhotsk, ayant passé par une route des plus
difficiles. Après avoir visité le Kamtchatka, où il épousa une femme du
pays, il revint à Okhotsk, et de là traversa, avec sa femme, les monts
Aldan, poussa jusqu'à Yakoutsk et suivit la Léna jusqu'à Irkoutsk.
Un autre voyageur anglais, Sr S.-S. Hill, descendit la Léna au
printemps de 1848, accompagné par un négociant russe; tous deux
allèrent à Yakoutsk en vingt et un jours.
M. Adolphe Ermann, qui accompagnait le professeur Hausteen, parti pour
faire des observations magnétiques en Sibérie, fit le même trajet en
vingt jours pendant l'hiver. On considérait à cette époque ces voyages
comme très périlleux, et, pour cela, très remarquables.
Aujourd'hui cependant, un voyage sur les glaces de la Léna ne présente
plus autant de danger, mais il est d'une monotonie très grande. La Léna
est probablement le fleuve le moins curieux de tous les cours d'eau de
la Sibérie; n'ayant aucun attrait caractéristique ou pittoresque à sa
source, et la population de ses rives étant composée d'habitants moins
intelligents que des sauvages. Ces naturels descendent de criminels
envoyés dans ces contrées. Ce n'est qu'en arrivant aux régions habitées
par les Yakoutes, que l'aspect du pays semble plus animé. Quelquefois,
dans une douzaine de hameaux, à peine rencontre-t-on une seule figure
qui ne soit pas repoussante, et encore porte-t-elle la trace d'une
descendance plus élevée, venant certainement de quelque malheureux
prisonnier politique condamné à passer sa vie au milieu de ce peuple,
qui aura laissé un gage d'affection parmi les sordides habitants de ces
villages isolés de la Léna. C'est là où tout ce qui se commet de crimes
en Russie est _emmagasiné_ pour l'avenir de la Sibérie.
L'étude de l'espèce humaine sur la Léna serait, j'en suis convaincu, un
sujet intéressant pour un psychologue, voire même pour les disciples de
Darwin.
Il n'y a que pour ce pays que la loi soit erronée, quand elle dit
que le plus habile seulement survivra. Et quand les autorités russes
d'Europe eurent envoyé de leur pays, sur les bords de la Léna le
plus dépravé, le plus incapable de l'espèce, cet homme moralement et
physiquement pourri, pensant qu'il s'y régénérerait et deviendrait
tout autre, elles ne réussirent qu'à transmettre à toute une race,
l'aspect dégradé et sordide et, la haine contre le restant de
l'humanité en général, de son premier fondateur.
Un observateur, doublé d'un savant, trouverait que les habitants
des divers villages, ne se ressemblent pas, et montrent autant de
différence, avec leur aspect de chiens hargneux, qu'il en existe entre
les Yakoutes et les Buriates, et entre ces deux derniers et les Russes.
Il m'a semblé que chaque hameau contenait les descendants d'un _cru_ ou
d'une année particulière de crimes, et que, de même que pour les _crus_
de vins, il y a des années de bonne et de mauvaise récolte, de même
pour le crime, il y a des époques où prédominent certaines catégories
de crimes.
Naturellement tous ces hameaux n'ont pas été établis en une seule
année; il y a 350 ans que les premiers Cosaques ont visité ce pays; en
admettant que les colonies pénitentiaires, ne datent que de ce siècle,
il y a encore de quoi fournir un nombre suffisant de données, pour
qu'un psychologue puisse en tirer des conclusions définitives.
Ces villages, composés du rebut de l'humanité, ont attiré mon attention
la veille de mon arrivée à Kirensk. Jusqu'alors, nous avions traversé
le pays habité par les Buriates, qui sont des Mongols de race pure,
et, à ce titre, extrêmement laids. Ils ne sont qu'à demi civilisés.
Mais près de Kirensk, les hameaux russes recommencent, et alors on
voit ces types de figures laides, ignorantes, abruties ou craintives,
aux cheveux plats, à la barbe grise ébouriffée, qui portent comme
la preuve tacite que leurs instincts d'homme, ont été arrêtés dans
leur développement, ou qu'ils ont reçus de leurs parents, les signes
caractéristiques d'une âme basse et dépravée. Il existe sur la route un
village nommé Pianofsky. Qu'on ne fasse pas de confusion; il ne s'agit
nullement ici de descendants des pianistes exilés de la Russie d'Europe
pour crimes politiques: le mot russe «Pian» signifie ivre et Pianofsky
veut dire: «village d'ivrognes.»
Je me souviens encore d'avoir traversé un autre village, sur la rive
droite du fleuve, dont les habitants m'ont laissé l'impression de
voleurs _à la tire_, tant ils avaient l'air effrayé et prêts à se
sauver. Ils ne nous ont, d'ailleurs, rien volé, à l'exception d'une
peau de renne. En règle générale, le vol n'est pas fréquent le long de
la Léna, les populations étant fort bien surveillées par les autorités.
En cas de crime, les coupables sont envoyés plus au nord, où la vie est
encore plus insupportable que sur la Léna. Ainsi, quand un criminel est
saisi à Irkoutsk, on l'envoie à Yakoutsk, de même que, si un habitant
de l'Angara est reconnu coupable de vol ou de meurtre, on le déporte
en Saghalien. Aussi, la crainte d'un sort plus mauvais suffit à rendre
un voyage sûr et plus sûr même dans ce pays que dans les quartiers
malfamés de nos grandes cités.
A 400 milles avant Yakoutsk, les colonies russes cessent, et les
villages sont habités par les Yakoutes, peuple laborieux et obligeant,
quoique aussi laid qu'il soit possible de l'être. Chez eux, un voyageur
trouve beaucoup de bonne volonté et d'énergie; les paysans sont polis
et respectueux, et beaucoup plus prompts à vous venir en aide que les
criminels russes. Toutefois, la meilleure classe des habitants sur la
Léna se trouve dans les villages fondés par les Russes et les Yakoutes
réunis. Le croisement des deux races a produit une génération d'hommes
d'un caractère plus élevé. Parfois les métis sont même assez jolis. Je
vis plusieurs petites figures d'enfants, presque entièrement cachées
sous leur capuchon de fourrure, qui eussent pu servir de modèle à Kate
Greenaway. Quelques-uns de nos postillons étaient positivement beaux,
avec leurs joues rouges et leurs dents magnifiques. Dans ces villages,
le penchant des Russes pour le crime, n'existe presque plus, les
qualités naturelles du sauvage l'ont remplacé. Non pas que les Yakoutes
soient tous de petits saints, mais ils forment, en somme, une race
éminemment laborieuse et douce. D'origine mongole, ils appartiennent
probablement à des tribus plus habituées à la vie tranquille que leurs
voisins, et, à la suite de nombreux conflits, furent expulsés vers le
nord, où ils purent s'établir, sans crainte d'être continuellement
persécutés.
Ils vécurent alors en paix jusqu'à l'arrivée des premiers Cosaques.
Facilement subjugués par ceux-ci, ils adoptèrent des mœurs plus
civilisées et s'adonnèrent à l'agriculture.
Leurs colonies sur la Léna, font preuve d'une aisance relative; leurs
chevaux et leurs bestiaux sont bien soignés; leurs champs et leurs
jardins, clos de grilles en fer, et leurs habitations construites en
bois à la russe sont, sinon spacieuses, du moins assez confortables,
et, en hiver, assez attrayantes, quand de gros morceaux de bois
flambent dans leurs vastes cheminées.
J'avais presque oublié de mentionner le nombre effrayant de goîtreux
que l'on voit dans les villages russes. Le goître est une infirmité
non-seulement héréditaire ici, mais encore spontanée, et une personne
de Vitimsk m'a assuré que des cas se sont présentés, où les personnes
atteintes n'étaient pas nées dans le pays.
L'enflure peut au début être traitée avantageusement par l'arnica ou la
teinture d'iode, quand l'affection est spontanée; mais quand elle est
héréditaire, aucun remède n'est essayé sur la Léna.
Les médecins ont beaucoup écrit sur le goître et sur ses causes, sur
lesquelles diverses explications ont été données, sans jamais résoudre
la question. Les habitants du pays, attribuent la maladie aux éléments
chimiques et minéraux apportés par l'eau des sources venant des
montagnes, dont ils s'alimentent. Quant à moi, je ne puis donner aucune
explication, sinon que la maladie est cantonnée sur un point déterminé
du fleuve. En outre, j'ai remarqué que les villages affectés sont
peuplés par les races dégradées dont j'ai parlé plus haut.
Et s'il fallait en croire le professeur Ermann, qui prétend que cette
infirmité se cantonne dans les endroits de la vallée du fleuve, où
l'air, étant enfermé à un degré exceptionnel, se charge d'humidité,
tous les paysans et maîtres de poste en seraient atteints, car ils
vivent l'hiver dans des maisons où la température est de beaucoup
plus élevée que celle qui règne l'été dans les vallées de la Léna, et
dans lesquelles l'air est stagnant et chargé d'impuretés _à couper au
couteau_.
Reste aussi à résoudre la question des restes fossiles du mammouth,
qu'on rencontre sur les rives de la Léna inférieure et dans les îles
situées au nord dans l'Océan glacial. On suppose que ces animaux
n'auraient pas pu subsister dans ces régions où l'on trouve leurs
carcasses.
Des hommes de science prétendent que depuis le temps où les mammouths
existaient, le climat du nord de la Sibérie est devenu de plus en plus
rigoureux; d'autre part, un docteur yakoute m'affirme qu'ayant fait
une étude continuelle des changements du climat, il a constaté que
les hivers sur la Léna inférieure, c'est-à-dire de Yakoutsk jusqu'à
l'embouchure de la Léna, sont beaucoup plus modérés qu'il y a 25 ans.
D'autres savants disent que les corps de ces animaux ont été apportés
par les glaces et déposés là où on les trouve après les inondations.
Je ne puis, à ce sujet, que vous rapporter une anecdote qui m'a été
racontée hier:
Il y a quelques années, une vache se trouvait sur la glace de la Léna,
quand survint tout à coup la débâcle, qui l'emporta avant qu'on eût pu
la sauver. Elle vogua sur le fleuve, se tenant tranquillement debout
sur les glaçons jusqu'à Boulouni. Là, les habitants qui n'avaient
jamais vu un animal plus grand qu'un chien ou un renne, furent
extrêmement effrayés à la vue de la vache. Ils se mirent à genoux,
firent force signes de croix, tant ils avaient peur de la pauvre bête,
qui leur semblait être l'incarnation du diable, tandis qu'elle passait
tranquillement son chemin vers l'Océan glacial, où vers les îles de la
Nouvelle-Sibérie.
Les tiges du bouleau élancé qui croissent en masse au milieu des pins
plus robustes étaient couvertes de glaçons, œuvre des fées, et les deux
rangées sans limite de têtes de pins, plantés sur une longueur de 1,000
milles, dans la neige, sur la rive du fleuve, étincelaient du givre
dont ils s'étaient recouverts la nuit.
En parlant des points dangereux.
J'arrive aux souvenirs les plus agréables du voyage. Les trois ou
quatre premiers jours de mon voyage ne se sont pas passés sans
incidents personnels. Une semaine plus tard, et il eût été impossible
de voyager sur la Léna en traîneau jusqu'à Vitimsk, à cause de l'eau
provenant de la fonte des neiges qui descend des montagnes; cette eau,
relativement chaude, s'accumule sur quelques points de la surface du
fleuve, où elle atteint une profondeur de deux à trois pieds. Pendant
la nuit, elle gèle à une épaisseur de deux ou trois pouces, mais dans
la journée le dégel survient presque toujours, et alors ces espaces
couverts d'eau sont très dangereux à traverser. Il est vrai qu'ils le
sont moins qu'ils le paraissent, mais l'eau cache souvent une glace
perfide qui n'a presque pas d'épaisseur, et alors traîneaux, chevaux et
voyageurs, disparaissent _auf immerwiedersehen_.
On est donc continuellement forcé de surveiller la surface du fleuve,
car la route change de jour en jour, et l'endroit où les yemschiks
passaient hier avec confiance, est aujourd'hui devenu impraticable.
Entre Govolsk et Basovsk, de même qu'en plusieurs autres endroits,
entre Verkolensk et Kirensk, la route est particulièrement mauvaise. De
temps en temps les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux genoux, quand le
traîneau passait à travers la glace à moitié dégelée.