Voici les quelques renseignements que je possède en ce moment, je vous

les envoie, au risque de répéter ce qui a déjà été publié dans le _New

York Herald_: Melville, Danenhower, Newcomb et les hommes de leur

canot ont abordé le 16 septembre au soir, sur la rive d'une rivière

marécageuse éloignée de vingt à quarante milles du cap Barkin. Quelques

jours plus tard, ils furent rencontrés par trois indigènes et conduits

à un village tongouse, où ils furent forcés de séjourner pendant six

semaines. Ce village est situé sur le cap Bykowsky (ou Bykoff). Ils ne

partirent de cet endroit, pour se rendre à Boulouni, que le 3 novembre.

Leur voyage se fit en traîneaux attelés de chiens, et ils eurent une

distance de 240 verstes à parcourir pour se rendre à Boulouni. Ils

traversèrent ensuite la Léna à Tessaru, qui se trouve à environ trente

milles au nord de Kumah-Surka, qu'on voit indiqué sur les cartes.

Pendant qu'ils étaient en cet endroit, arriva un courier de Boulouni,

apportant la nouvelle que Noros et Ninderman étaient arrivés dans cette

localité. Melville partit alors en avant pour aller trouver ces deux

hommes.

Maintenant, je vais essayer de grouper les quelques bribes

d'informations que j'ai recueillies sur la troupe de de Long. Noros et

Ninderman se séparèrent d'elle le 9 octobre; de Long se trouvait alors

campé sur la rive nord d'un des bras occidentaux de la Léna, à environ

deux cent cinquante verstes de Boulouni.

Ce fut le 17 septembre que la troupe de de Long toucha terre; elle

avait abandonné son canot, qu'elle n'avait pu amener qu'à un mille de

la plage. De Long construisit alors un cairn et donna un ou deux jours

à ses hommes pour se reposer. Ensuite, il prit la route du sud, sur la

rive orientale de la Léna, mais il fut forcé d'abandonner ses livres de

loch et quelques instruments sur le rivage. Ceux-ci furent laissés à

un endroit nommé Sagasta, sur les cartes récentes, mais qui, en fait,

n'existe pas.

Il poursuivit sa route vers le sud jusqu'au 28 septembre, jour où il

arriva à l'extrémité méridionale de la péninsule. Il résolut alors

d'attendre que la rivière soit prise par les glaces. Ce ne fut que le

1er octobre, qu'il réussit à franchir la Léna, pour gagner la rive

occidentale, ainsi qu'on le trouve mentionné dans son dernier record.

A ce moment, de Long semble avoir passé près d'un endroit où il aurait

pu trouver de la nourriture et des gens qui auraient pu lui fournir des

secours. On a, en effet, trouvé depuis, seize rennes pendus dans une

hutte à quelques milles seulement de la route qu'il avait dû suivre

avec ses gens.

Il passa aussi à une distance de cinquante verstes d'un village

indigène, comptant une centaine d'habitants. Malheureusement, il

insista toujours pour tenir ses gens groupés ensemble, diminuant ainsi

ses chances de trouver du secours. Noros et Ninderman indiquent Titary,

sous 71° 53´ de latitude, comme le point où ils quittèrent le reste

de la troupe. C'est probablement une erreur. Cette place est indiquée

sur les cartes sous le nom de Ow Titary, abréviation de Ostrew ou

Ostroff, qui signifie île. Dans une entrevue que je viens d'avoir avec

Noros, celui-ci désigne l'île rocheuse au milieu de la Léna, près de

laquelle il se sépara avec Ninderman du reste de la troupe, sous le nom

d'Ostralva ou Stallboy, mots qui doivent être simplement leur manière

de rendre le mot ostroff ou île; cette île, d'après le récit de Noros,

devrait être placée plus au nord, sur la rivière. Melville la place

dans une aire de quatre-vingts milles, entre les deux localités qu'il

nomme Sisteranek et Bulcour. Cette dernière station est celle où Noros

et Ninderman furent rencontrés, mais je crois que Noros, en rapprochant

ce point, est plus précis.

Passons maintenant à ce qui a été fait pour trouver de Long et ses

gens. Melville s'est hâté, ainsi que je l'ai dit, de se rendre à

Boulouni pour y voir Noros et Ninderman. Il y arriva le 2 novembre. Il

rencontra le commandant et Danenhower à Kumah-Surka-Seraï[3], sur la

rive orientale de la Léna. Ce point est une station de rennes à environ

trente verstes de Kumah-Surka, qui est indiqué sur les cartes. Là,

Melville tint conseil avec Danenhower, et dit qu'il pourrait rester

absent pendant une trentaine de jours. La même nuit, il partit pour

Kumah-Surka, sur la rive gauche, et le lendemain prit le chemin du nord

avec deux indigènes et deux attelages de chiens. Il visita Bulcour,

l'endroit où Noros et Ninderman avaient été trouvés par les Tongouses,

et qui se trouve sur la rive gauche de la Léna, à quelques centaines de

milles de Kumah-Surka. C'est une petite station de chasse. Il visita

le «rocher d'Ostalva», qui gît au nord de Bulcour, ainsi que plusieurs

huttes sur la rive occidentale. Il alla ensuite à l'endroit appelé

Upper-Boulouni, dont on n'avait jamais entendu parler auparavant, et

qui ne se trouve point indiqué sur la carte. Ce point est à environ

vingt-cinq verstes de l'Océan. En y arrivant, il y trouva un record du

capitaine de Long, et il apprit qu'il en existait deux autres dans le

voisinage. Il les envoya chercher et on les lui rapporta au bout de

quelques heures. Par ces records, Melville apprit le point de la côte

où de Long et ses compagnons avaient abordé. Il s'y rendit et trouva

les livres de loch et les instruments laissés sur le rivage. Suivant

ensuite la rive droite en remontant le fleuve, dans le but de ne pas

perdre la trace du capitaine, il visita plusieurs huttes où celui-ci

s'était arrêté avec son monde. Il passa ensuite sur la rive gauche, et

gagna un lieu appelé Sisteranek, qui n'est pas indiqué sur la carte,

et près duquel il comptait trouver la hutte où est mort Erickson. A

ce moment, le temps était extrêmement mauvais, suivant le rapport de

Melville, et les chiens, aussi bien que les Tongouses, refusèrent

d'avancer, de sorte qu'il dut revenir à Boulouni. De Boulouni il vint

à Yakoutsk, prétendant avoir besoin de nombreux auxiliaires pour

continuer ses recherches.

[3] Cette station est désignée sous le nom de Burulak un peu plus

loin.

Comme il a suivi les traces de de Long jusqu'à Sisteranek, et que

Noros et Ninderman ont été rencontrés à Bulcour, Melville pense que le

capitaine se trouve quelque part entre ces deux points, distants l'un

de l'autre d'environ quatre-vingts milles. Cette région est déserte

et dépourvue de gibier; au printemps, elle est sillonnée par d'énormes

masses de glaces entraînées par les flots grossis de la Léna à la suite

de la fonte des neiges.

Melville croit que la troupe de de Long s'est éloignée de la rive du

fleuve dans la direction des montagnes.

On trouvera les localités indiquées ici, sur la carte adressée au

département de la marine, que je ne peux, jusqu'à présent, taxer

d'inexactitude; quant aux cartes publiées antérieurement, je peux le

faire sans crainte d'être démenti.

Voici maintenant les rapports écrits de la main de de Long, qui ont

déjà été trouvés:

«Delta de la Léna, 19 septembre.

»Les personnes ci-dessous dénommées, appartenant à l'équipage du

navire _la Jeannette_, (lequel a coulé bas dans les glaces, le 12

juin 1881, par 77° 15´ de latitude nord et 155° longitude est), ont

pris terre en ce lieu, le 17 courant au soir, et partiront à pied,

cette après-midi, pour essayer d'atteindre une station sur le fleuve

Léna.

»George W. DE LONG,

»Lieutenant-commandant.

»1 Lieutenant DE LONG. »8 H.-H. ERICKSON.

»2 Le chirurgien AMBLER. »9 H. KNACK.

»3 M. COLLINS. »10 G.-W. BOYD.

»4 W.-F.-C. NINDERMAN. »11 W. LEE.

»5 A. GORTZ. »12 N. IVERSON.

»6 Ah SAM. »13 L.-P. NOROS.

»7 ALEXIS. »14 A. DRESSLER.»

»Un record a été laissé enfoui au pied d'un poteau, à environ un

mille au nord de la pointe méridionale de l'île de Semenowski; les

trente-trois personnes, officiers ou matelots composant l'équipage

de _la Jeannette_, ont quitté cette île, dans trois canots, le 12

courant au matin (il y a huit jours). La même nuit nous fûmes séparés

par un coup de vent, et je n'ai pas revu les deux autres embarcations

depuis. J'avais donné l'ordre, au cas où un pareil accident

surviendrait, à chacun des canots, de faire tous ses efforts pour

arriver à une station sur les bords de la Léna, sans attendre les

autres. Mon canot a touché terre le 16 courant au matin. Je suppose

que nous nous trouvons dans le delta de la Léna. Je n'ai pas eu une

seule occasion de vérifier notre position depuis que j'ai quitté

l'île Semenowski. Après deux jours de vains efforts pour aborder sans

nous échouer ou d'atteindre une des embouchures de la rivière, j'ai

abandonné mon canot, et nous avons été obligés de gagner la rive à

gué en emportant nos provisions et nos effets pendant la distance

d'un mille et demi. Il nous faut maintenant, avec la grâce de Dieu,

nous rendre à pied à une station, dont la plus rapprochée est je

crois à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous en bonne santé

et avons des vivres pour quatre jours, des armes, des munitions; nous

emportons avec nous les livres et les papiers du navire seulement,

avec des couvertures, des tentes et quelques médicaments. C'est

pourquoi nous avons bonne chance de nous en tirer.

»George W. DE LONG, commandant.

»Dans une hutte du delta de la Léna, que nous croyons être près de

Tcholbogoje.

»Jeudi, 22 septembre 1881.»

Après avoir répété les noms déjà donnés plus haut dans les autres

rapports, le lieutenant de Long, écrit au crayon, comme pour celui du

19, le rapport suivant:

»Mon canot ayant résisté à la tempête le 16 septembre au matin, après

avoir essayé pendant deux jours d'arriver à la côte, et en étant

empêché par les bas-fonds, nous l'avons abandonné et avons gagné la

côte à gué, emportant nos armes, nos provisions et des rapports,

jusqu'à un point éloigné d'environ douze milles d'ici. Nous avons

souffert quelque peu du froid, de l'humidité et du manque d'abri.

Trois de nos hommes sont devenus boiteux. Comme il ne nous restait

que quatre jours de vivres, nous avons réduit les rations. Nous avons

été forcés de nous diriger au sud.

»Lundi, 19 septembre.—Nous avons laissé sur le rivage un monceau de

nos effets près desquels nous avons planté un poteau: ce sont nos

instruments, les chronomètres, les livres de bord de deux années, la

tente, et des médicaments; nous étions absolument incapables de les

emporter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour faire ces deux

milles, à cause de nos invalides. Ces deux huttes me semblent un lieu

favorable pour attendre le chirurgien et Ninderman, que j'envoie en

avant pour chercher du secours. Heureusement, la nuit dernière nous

avons tué deux rennes, qui nous assurent une abondante nourriture

pour le présent, et comme nous en avons vu beaucoup d'autres, nous

ne sommes pas inquiets pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades

pourront marcher, nous reprendrons notre route pour gagner une

station sur le bord de la Léna.

»Samedi, 24 septembre, 8 heures du matin.—Nos trois boiteux sont

maintenant en état de marcher; nous allons donc reprendre notre

route, avec de la chair de renne pour deux jours, du pemmican pour

deux jours et trois livres de thé.

»George W. DE LONG,

»Lieutenant commandant.

«A une hutte dans le delta de la Léna

à environ douze milles de l'extrémité de ce delta.

»Lundi 26 septembre 1881.

»Quatorze des officiers ou matelots du steamer arctique _la

Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés en cet endroit hier soir, et

continueront leur route vers le sud ce matin.

»Un rapport plus circonstancié se trouve dans une boîte que nous

avons suspendue dans une hutte située quinze milles plus au nord sur

la rive droite du grand cours d'eau.

»George W. DE LONG,

»Lieutenant commandant.»

«Samedi, 1er octobre 1881.

«Quatorze hommes, officiers et matelots, du steamer arctique _la

Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés à cette hutte le mercredi 28

septembre, ayant été forcés d'attendre que la rivière fût gelée; ils

se disposent à la traverser ce matin pour gagner la rive occidentale,

afin de continuer leur voyage pour trouver quelque station sur le

fleuve Léna.

»Nous avons deux jours de vivres; mais ayant été assez heureux

jusqu'ici pour tuer assez de gibier pour faire face à nos plus

pressants besoins, nous n'avons pas de crainte pour l'avenir.

»Tout le monde est bien, sauf un seul homme, à qui on a coupé les

doigts de pieds qu'il avait gelés. On trouvera d'autres rapports dans

plusieurs huttes sur la rive est que nous avons suivie dans notre

voyage vers le sud.

»George W. DE LONG,

»Lieutenant de la marine des États-Unis,

commandant de l'expédition».

Voici maintenant la lettre écrite par Ninderman, lorsqu'il était à

Bulcour, et remise à Kusmah.

«Steamer arctique _la Jeannette_ perdu le 11 juin. Abordés en

Sibérie le 25 septembre ou à peu près. Cherchons assistance pour le

capitaine, le docteur, et neuf autres marins.

»William F.-C. NINDERMAN, Louis P. NOROS,

»matelots de la marine des États-Unis.

»Répondre en toute hâte, manquons de vivres et de vêtements.»

Au dos de cette lettre, Danenhower a écrit:

«Cette lettre nous parvint le 29 octobre 1881, à six heures du soir,

par notre courier Kusmah, qui la reçut des mains de deux matelots

à Kumah-Surka, lorsqu'il revenait de Boulouni. Melville partit

immédiatement pour aller au secours de la troupe du capitaine.

Il m'ordonna de prendre la direction de notre bande et de gagner

Boulouni le plus tôt possible.

»John W. DANENHOWER,

»Lieutenant de la marine des États-Unis.»

Dans le but de connaître d'une manière plus exacte les endroits nommés

dans les records, et d'apprendre tout ce qu'il me serait possible

sur le point précis où Noros et Ninderman ont quitté le reste de la

troupe de de Long, j'ai eu ce matin une entrevue avec le premier, qui,

je puis le dire, m'a fait un récit qui m'inspire toute confiance. Il

m'a raconté que de Long et ses gens avaient pris terre à un point

voisin de la branche la plus septentrionale de la Léna; qu'ailleurs il

avait été impossible d'aborder avec le canot à cause des bas-fonds.

C'est pourquoi le capitaine de Long s'était décidé à descendre à un

point d'où l'on pouvait voir ce bras de la Léna, mais plus à l'est,

vraisemblablement, que le point désigné sous le nom de Sagasta sur la

carte. «A deux milles du rivage dit-il, le capitaine ordonna à ceux

des hommes qui pouvaient encore marcher de traîner le bateau vers le

rivage. Le capitaine, le docteur, Erickson et Boyd, qui tous deux

étaient invalides, restèrent dans le canot. Les autres purent l'emmener

à un mille du rivage; alors il fallut ensuite gagner celui-ci en

traversant à gué le reste de la distance.»

Collins était sorti du bateau avec les premiers et s'était rendu à

la côte, où il avait allumé un feu. On était arrivé au 16 septembre

environ, et le déchargement des objets contenus dans le canot fut

achevé le 17. La troupe resta en cet endroit pendant trois jours

pour s'y reposer, car tous les hommes avaient horriblement souffert

du froid; le docteur seul était relativement en bonne santé. Noros

et Ninderman étaient les deux plus solides parmi les matelots. On

partit ensuite vers le sud, après s'être partagé les fardeaux d'une

façon égale. Le capitaine portait sa propre couchette, et quelques

rapports. Les fardeaux portés par quelques autres personnes de la

troupe étaient pesants, et quelques-uns s'en plaignirent, demandant

à les abandonner, mais le capitaine insista pour qu'on les emportât.

Les naufragés marchèrent pendant quatre jours vers le sud. Pendant ce

trajet, l'Indien Alexis tua deux rennes. La troupe s'arrêta alors et

fit un bon repas, car la maxime de de Long était, dit Noros, «de bien

se nourrir tant qu'on avait de la nourriture». Noros estime que lui

et ses compagnons firent vingt milles pendant les dix premiers jours,

et qu'ils atteignirent un point voisin de celui désigné sous le nom

de Icholbogoje sur la carte, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les

quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une péninsule, où

après avoir attendu quelques jours pour donner à la rivière le temps

de se congeler, ils passèrent sur la rive gauche vers le 1er octobre.

Cette rivière avait environ cinq cents mètres de large. Avant de la

traverser ils avaient tué un autre renne. L'intention du capitaine

était de se rendre à l'endroit désigné sur la carte sous le nom de

Sagasta. Erickson mourut. Le docteur lui avait coupé les doigts de

pieds pendant la retraite. Après le passage de la rivière il tira

ses gants pendant une nuit et une de ses mains gela et l'on ne put y

rétablir la circulation, après sa mort on l'enterra dans la rivière.

C'est alors que le capitaine se décida à expédier Noros et Ninderman

en avant. Les provisions étaient complétement épuisées; on n'avait

plus que de l'eau-de-vie pour se soutenir. Noros croit que ce fut un

dimanche qu'il partit avec Ninderman, car le capitaine fit asseoir les

hommes sur le bord de la rivière et leur lut le service divin et c'est

après qu'il l'appela avec Ninderman et leur dit qu'il désirait qu'ils

partissent en avant tandis que lui-même les suivrait avec le reste de

la troupe.

«Si vous trouvez du gibier, leur dit-il, revenez vers nous, sinon allez

à Kumah Surka», telles furent ses dernières paroles.

Noros dépeint ainsi le moment de la séparation: «Le capitaine lut le

service divin avant notre départ.—Tous nos compagnons nous serrèrent

les mains; la plupart avaient les larmes aux yeux, Collins fut le

dernier.—Noros, me dit-il simplement, quand vous serez retourné à

New-York, souvenez-vous de moi.»

Ils semblaient avoir perdu toute espérance, cependant au moment où nous

partîmes ils poussèrent trois «Cheers.» Nous leur promîmes de faire

tout ce qui serait en notre pouvoir, ce fut pour la dernière fois que

nous les vîmes.

Tel est le récit que Noros m'a fait des derniers instants qu'il a

passés avec le capitaine de Long et ses infortunés compagnons.

Noros continua: «Avant de le quitter, le capitaine nous avait dit que

Kumah Surka était le premier village que nous devions rencontrer. La

neige couvrait la terre à une hauteur d'un pied à un pied et demi.»

J'ai pu obtenir des réponses faites par Noros aux questions que je lui

adressais, la description du lieu où se fit la séparation: «La rivière

avait environ cinq mètres de large, et nous étions à l'endroit voisin

du point où les montagnes s'arrêtent sur la rive occidentale». Il n'y

a qu'un seul point dont le souvenir soit resté fortement gravé dans

sa mémoire, c'est une île rocheuse, élevée, ayant une forme conique

qui s'élevait de la rivière et qu'il désignait sous le nom d'Ostava ou

Stalboy, comment a-t-il connu ce nom, c'est ce que je n'ai pu savoir

d'une manière précise. Mais le rocher est un point de repère dans sa

mémoire, et il le place au nord-est du point où il quitta le capitaine.

Ce rocher, dit-il, est juste à l'extrémité des montagnes, c'est par lui

que celles-ci commencent.

Après avoir quitté le rocher, la marche des deux hommes fut lente et

ennuyeuse. Ils virent des rennes une fois seulement, mais ne purent en

approcher. Ils tuèrent une grouse et prirent une anguille, ce fut la

seule nourriture qu'ils purent se procurer pendant tout leur voyage.

Ils firent une espèce de thé avec l'écorce du saule arctique; mais

souvent ils n'avaient que de l'eau chaude à boire. Ils mâchaient et

avalaient des morceaux de leurs pantalons de peau et les semelles

de cuir de leurs mocassins. Le point suivant sur lequel la relation

de Noros est précise, c'est que deux jours après avoir quitté leurs

compagnons, ils traversèrent de nouveau la Léna, pour passer sur la

rive droite, dans l'espoir de trouver du gibier dans les montagnes. Il

leur fallut, paraît-il, beaucoup de temps pour franchir la glace en cet

endroit. C'est pourquoi je suppose qu'ils tentèrent cette traversée

au point où la Léna s'élargit, lequel est marqué sur la carte près de

Sagasta. J'en conclus aussi que les recherches doivent être faites au

nord de ce point. Noros pense que Ninderman sera capable d'indiquer

la place où ils quittèrent le capitaine. Il s'offrit lui-même pour

accompagner Melville dans ses recherches, mais, pour une raison ou pour

une autre, celui-ci refusa son concours. On trouve dans la lettre de

Ninderman, le reste du voyage de ces deux matelots.

Je dois seulement ajouter que si les noms indiqués par Noros ne

correspondent pas à ceux inscrits sur la carte envoyée par Melville

au département de la marine, c'est que j'ai simplement rapporté son

récit, tel que je l'ai entendu de sa bouche, mais, ce qui me semble

assez clair, c'est que si Melville avait commencé ses recherches en

allant du sud au nord, au lieu de le faire en sens inverse, il eût

trouvé de Long, et peut-être en temps utile. Je dois ajouter aussi

que les premières dépêches envoyées d'Yakoutsk semblent faites pour

laisser croire que Noros et Ninderman ont abandonné leurs compagnons,

en s'emparant du canot. Ce canot avait été laissé longtemps auparavant,

et, ainsi que je l'ai dit, le récit de Noros semble véridique.

Avec ces détails fournis par Noros, termine, la série de renseignements

recueillis jusqu'au 12 mars par M. Jackson sur tout ce qui concerne

l'expédition de _la Jeannette_ et le sort de son équipage. A cette

date, M. Melville n'ayant encore donné aucune nouvelle depuis le jour

de son départ, c'est-à-dire depuis le 27 janvier, M. Jackson prit à

son tour le chemin du nord afin de le rejoindre et de contribuer avec

lui aux opérations de la recherche comme il en avait reçu la mission.

D'ailleurs rien ne le retenait plus à Irkoutsk; une partie des hommes

de la troupe du lieutenant Danenhower avaient déjà repris la route de

l'Amérique la veille au soir, et M. Danenhower lui-même se disposait à

les suivre le lendemain avec M. Newcomb et Jack Cole.

Mais malgré que M. Jackson ne fût resté que vingt ou vingt et un

jours à Irkoustk, il devait être cependant précédé dans le delta par

un autre correspondant du _Herald_, M. Gilder, dont nous aurons plus

tard à raconter en partie le voyage. M. Gilder s'était embarqué à bord

du _Rodgers_, navire envoyé, comme on le sait, à la recherche de _la

Jeannette_; mais ce navire étant venu à brûler au milieu des glaces

de la baie Saint-Laurent, son capitaine, le lieutenant Berry, chargea

M. Gilder de se rendre en toute hâte à la station télégraphique de

Sibérie, la plus rapprochée, pour y faire parvenir aux États-Unis la

nouvelle du sinistre, et en même temps lui faire connaître l'état de

dénûment dans lequel se trouvaient tous les hommes de l'équipage. M.

Gilder partit donc immédiatement et après un voyage de deux milles

verstes le long de la côte de l'Océan Glacial et à travers le pays

des Tchouktchis arriva à Verschoyansk, où il apprit le naufrage

de _la Jeannette_; l'arrivée d'une partie de son équipage dans le

delta de la Léna; le sort probable du lieutenant de Long et de ceux

qui l'accompagnaient, et enfin le voyage de recherche de Melville.

Envoyant alors ses dépêches à Irkoutsk par un courrier spécial, il prit

lui-même le chemin du delta pour rejoindre Melville et l'aider dans ses

recherches.

C'est par ce courrier, qu'il rencontra sur l'Aldan, que M. Jackson

apprit et la catastrophe du _Rodgers_ et l'arrivée de M. Gilder,

nouvelles qu'il s'empressa d'annoncer lui-même en Amérique par la

dépêche suivante.

Des rives de la rivière Aldan,

6 avril 1882.

Je viens de rencontrer un courrier portant des dépêches de M. Gilder,

correspondant du _Herald_, à bord du _Rodgers_, ce courrier est

venu en compagnie de M. Gilder depuis la rivière Kolyma jusqu'à

Verschoyansk, qui se trouve à quatre cents milles au nord de

Yakoutsk. M. Gilder a donc déjà fait un voyage de deux milles verstes

à travers le pays des Tchoucktchis.

Ce courrier est envoyé pour apporter la nouvelle que le _Rodgers_ a

brûlé, puis coulé.

Le lieutenant Berry, ses officiers et son équipage, soit trente-six

hommes en tout, sont à Tiapka, près du cap Serdze.

Ils demandent qu'un navire leur soit envoyé le plus tôt possible.

Voici donc un nouvel acteur qui entre en scène; nous ne pouvons

toutefois donner ici de longs détails à son sujet, il nous faut revenir

à M. Jackson, qui, l'avons-nous dit, quitta Irkoutsk le 12 mars au

soir, comme il va nous l'expliquer dans la lettre suivante:

Yakoutsk, Sibérie orientale, 27 mars 1882.

Ce matin, à 4 heures, juste au point du jour, le conducteur de

mon traîneau en arrêtant ses chevaux, a fait cesser subitement

le tintement des petites clochettes que j'ai entendu presque jour

et nuit retentir à mes oreilles, des bords de l'Angara à la ville

d'Yakoutsk, pendant les quatorze jours qu'a duré mon voyage. Cette

interruption soudaine d'un bruit auquel j'étais habitué m'a réveillé,

et c'est avec une joie profonde que j'ai appris par ce signal que

huit cents milles nouveaux étaient à ajouter à tous ceux déjà

parcourus pendant ce monotone et interminable voyage et qu'enfin

j'étais arrivé à Yakoutsk.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 15 / 24 段