peu profonde pour y pénétrer. La glace commençait à se former. Le
capitaine se décida à aborder à tout prix, après avoir exploré la
côte voisine pendant deux jours. Le canot touchait à deux milles du
rivage; le capitaine ordonna à tous les hommes en état de le faire,
de sortir du bateau pour l'alléger, et de le hâler vers la rive.
Mais au bout d'un mille, il fut impossible de le faire avancer plus
loin. Alors, nous prîmes les papiers du navire et les provisions, et
nous gagnâmes la côte. A ce moment, le capitaine pouvait se servir
un peu de ses pieds et de ses mains. Voici les noms des membres de
l'équipage du canot: le capitaine de Long; le chirurgien Ambler;
M. Collins; W.-C.-C. Ninderman; Louis Noros; H.-H. Erickson; H.-H.
Knack; G.-W. Boyd; A. Gortz; A. Dressler; W. Lee; N. Iverson; Alexis;
Ah Sam. Il nous restait un chien. Nous restâmes quelques jours sur
le rivage à cause de ceux d'entre nous qui avaient les pieds gelés;
ensuite, laissant derrière nous les livres de loch et quelques autres
objets que nous étions incapables de porter, nous partîmes dans
la direction du sud avec cinq jours de provision. Erickson marcha
quelques jours avec des béquilles, puis nous fîmes un traîneau pour
l'emmener. Nous arrivâmes à une hutte le 5 octobre. Le 6 au matin,
on coupa tous les orteils d'Erickson. Le capitaine me demanda si
j'avais la force de partir avec un compagnon pour aller chercher du
secours pour le reste de la troupe, dans une station, pendant qu'il
s'arrêterait auprès d'Erickson. Pendant qu'il me parlait, celui-ci
mourut. Nous l'enterrâmes dans la rivière. Le capitaine nous dit
ensuite que nous irions tous ensemble à un endroit nommé Ow Titary,
par 77° 55´ de latitude, mais dont la longitude était inconnue.
Le 7 octobre, nous mangeâmes notre dernier chien et partîmes dans
la direction du sud, avec environ un quart d'alcool, deux caisses
d'étain contenant les papiers du navire, deux fusils et quelques
munitions. Nous voyageâmes ainsi jusqu'au 9. N'ayant rien à manger,
nous buvions chacun trois onces d'alcool. Le capitaine et le reste de
la troupe devinrent si faibles qu'on s'arrêta. Je fus alors envoyé
en avant avec Noros à une place nommée Kumah-Surka, à environ douze
milles au sud pour y trouver des indigènes. Nous avions trois onces
d'alcool et un fusil avec cinquante cartouches. Si nous ne trouvions
personne à Kumah-Surka, nous devions continuer à marcher au sud. Il
nous fallut cinq jours pour arriver à Kumah-Surka. Nous y trouvâmes
deux poissons, et, après un jour de repos, nous repartîmes vers le
sud. Nous n'avions plus rien à manger. Après avoir continué notre
route jusqu'au 19, devenant de jour en jour plus faibles, nous
nous laissâmes aller au désespoir et nous nous assîmes. Puis, nous
relevant, nous fîmes encore un mille avant de trouver deux huttes et
un magasin, dans lequel étaient déposées environ quinze livres de
_Blue moulded fish_. Nous nous y arrêtâmes pendant trois jours afin
de reprendre des forces, car nous étions trop faibles pour continuer
notre route. Dans l'après-midi du 23, un indigène vint à notre hutte;
nous essayâmes de lui faire comprendre que onze autres hommes se
trouvaient plus au nord, mais nous ne pûmes nous faire entendre. Il
nous conduisit alors à son campement, où nous trouvâmes six autres
indigènes avec des traîneaux et des rennes. Ces gens étaient alors
en route vers le sud. Le lendemain, on leva le camp pour aller à
une station nommée Ajakit, où nous arrivâmes le 25. Nous essayâmes
de faire comprendre que le reste de nos compagnons se trouvait au
nord. Mais ce fut encore en vain. Ajakit est par 70° 55´ de latitude
nord; nous ne connaissons pas la longitude, car la carte n'est qu'une
copie envoyée par le gouverneur de Boulouni. Celui-ci vint le 27. Il
connaissait le nom du navire, ainsi que l'expédition de Nordenskjold,
mais ne pouvait parler anglais. Nous essayâmes de lui faire
comprendre que notre capitaine mourait de faim et était déjà mort
probablement; que nous désirions des indigènes pour nous accompagner,
des rennes et de la nourriture pour eux; car je pensais qu'il ne nous
fallait que cinq ou six jours pour les sauver. Mais le gouverneur me
fit signe qu'il devait télégraphier à Saint-Pétersbourg, et alors il
nous envoya à Boulouni. Nous avons de la nourriture et des vêtements
à présent, mais notre santé est en mauvais état, et, dans l'espoir de
nous rétablir bientôt, nous sommes vos humbles serviteurs.
»William C.-F. NINDERMAN,
»Louis NOROS,
»Matelots de la marine des États-Unis, du navire _la Jeannette_.»
Ce mémoire contenait quelques détails sur la position du capitaine,
mais ces détails n'étaient pas assez précis pour me permettre de
partir immédiatement au secours de de Long; d'ailleurs je savais que
Kumah-Surka était plus rapproché de Boulouni que de Gemovyalack, et je
n'ignorais pas que Melville, après avoir vu Noros et Ninderman, pouvait
joindre le capitaine beaucoup plus promptement que nous. Je résolus
donc de lui envoyer ce mémoire par James Bartlett. Le commandant de
Boulouni profita de cette occasion pour fixer un rendez-vous à Melville.
Bartlett partit le soir même de l'arrivée de Bieshoff. Comme
on le conduisait avec un traîneau attelé de rennes, il devait
vraisemblablement arriver à Boulouni quelques heures seulement après
Melville, qui était parti avec un attelage de chiens. Les deux routes
sont, en effet, tout à fait différentes selon le genre d'attelage. Avec
des chiens le voyageur est obligé de suivre le cours du fleuve, et la
distance de Gemovyalack à Boulouni est de deux cent quarante verstes;
tandis qu'avec des rennes elle n'est plus que de quatre-vingts verstes,
parce que la route traverse le pays. C'est ce qui explique pourquoi
Melville et Bieshoff n'avaient pu se rencontrer.
Aussitôt après le départ de Bartlett, j'allai prier Bieshoff de se
mettre en mesure de nous transporter à Boulouni le plus tôt possible;
cette demande parut le contrarier, et il évita de me fixer le moment
de notre départ. Craignant quelque mauvaise volonté de sa part, cette
idée fut cause que je dormis mal et que je me réveillai dès quatre
heures du matin. Je fus surpris, en me réveillant de voir Yaphem, qui
couchait dans notre hutte, déjà debout et tout habillé. Je lui demandai
donc où il allait; il me répondit qu'il se disposait à partir avec le
commandant pour le village d'Arrhue: c'est là que nous avions rencontré
Spiridon. De plus en plus surpris et ne sachant ce que signifiait cette
manière de faire de Bieshoff, j'ordonnai à Yaphem de l'aller chercher
sur l'heure. J'étais décidé à jouer serré avec ce Cosaque, ce qui,
d'ailleurs, me réussit parfaitement. Celui-ci vint me trouver vers
cinq heures du matin. Il était déjà en uniforme. Alors, sans le moindre
préambule, je lui déclarai que si le lendemain matin nous n'avions pas
de vêtements, et si je n'étais pas parti avec tous mes compagnons au
point du jour, je ferais un rapport au général Tchernaieff, afin de
le faire punir sévèrement, ajoutant que si, au contraire, sa conduite
vis-à-vis de nous était correcte, et si nous étions prêts à l'heure
dite, je le ferais largement récompenser. Bieshoff accepta gravement ma
proposition, et se borna à me répondre: «Karascha» (c'est très-bien);
mais, pour plus de sécurité, je l'invitai à passer la nuit dans notre
hutte.
Le lendemain matin, 3 novembre, quatorze attelages comptant environ
deux cents chiens étaient rassemblés dans le village. En outre, on
nous avait apporté une ample provision de vivres et de vêtements de
fourrure. Nous partîmes immédiatement pour Boulouni.
Chemin faisant, nous nous arrêtâmes à Burulak, où, on se le rappelle,
Bieshoff avait fixé un rendez-vous à Melville. Celui-ci s'y trouvait.
J'eus un long entretien avec lui pendant lequel il m'avoua qu'il
n'avait plus le moindre espoir de retrouver vivants le capitaine et
les gens de sa troupe. Cependant il était décidé à se rendre avec
deux indigènes à l'endroit où Noros et Ninderman avaient quitté leurs
compagnons. De là il se proposait de se rendre jusqu'au bord de l'Océan
pour ramener les objets que de Long y avait laissés. Enfin, avant
de me quitter il me pria de laisser Bartlett à Boulouni, quand je
partirais vers le sud, ajoutant qu'il m'avait laissé des ordres écrits
dans cette localité. Nous nous séparâmes alors, lui, partant pour le
nord, tandis que nous nous dirigions sur Boulouni, où nous arrivâmes
le dimanche suivant. Dès notre arrivée, Bieshoff me prévint que nous
devions attendre jusqu'au samedi avant de partir pour Yakoustk, comme
me l'enjoignait Melville dans les ordres écrits qu'il m'avait laissés.
Mais la présence de douze hommes pendant une semaine se fit aussitôt
ressentir sur les provisions d'hiver de Boulouni, qui ne peut avoir une
réserve considérable, car cette localité ne compte qu'une vingtaine
de maisons. En outre, elle était mal approvisionnée. Enfin, le samedi
arrivé, nous poursuivîmes notre route jusqu'à Verschoyansk, qui est
distant de neuf verstes de Boulouni. Jusque-là nos traîneaux furent
attelés de rennes; mais de Verschoyansk jusqu'à Yakoutsk, c'est-à-dire
pendant neuf cent soixante verstes, nos traîneaux furent attelés tantôt
de rennes, tantôt de bœufs et tantôt de chevaux.
Nous atteignîmes Yakoutsk le 17 décembre, et Melville vint nous y
rejoindre le 30 du même mois.
A la vérité, nous avons déjà donné les motifs qui avaient forcé
Melville à se rendre à Yakoutsk, d'après une de ses lettres que nous
avons reproduite antérieurement; néanmoins, nous croyons devoir
reproduire encore un dialogue entre M. Jackson et le lieutenant
Danenhower, dans lequel celui-ci explique les raisons qui ont guidé
l'ingénieur Melville, non-seulement quand il est revenu à Yakoutsk,
mais aussi quand il a pris le moins grand nombre possible de ses
compatriotes pour opérer ses recherches. Voici donc textuellement ce
dialogue:
—Pourquoi Melville vint-il à Yakoutsk, au lieu de continuer les
recherches?
—Ceci est une longue histoire. En arrivant, il nous dit qu'il
était venu pour chercher des renforts et demander le concours des
autorités russes, ajoutant qu'en quittant Boulouni, il avait laissé
des instructions au commandant de cette localité pour que, pendant son
absence, il continuât les recherches dans la région déserte, où il
avait trouvé les traces de la troupe du capitaine.
Au premier janvier tous les membres de notre troupe se trouvaient donc
réunis à Yakoutsk.
—Dans quelles conditions étaient les hommes?
—La plupart étaient bien portants. Nous étions trois invalides
seulement. J'avais l'œil gauche complètement hors service, et le droit
affecté par sympathie. Cole était fou, il devait être étroitement
surveillé; enfin Leach, ayant les pieds gelés, était incapable de faire
quoi que ce soit de pénible.
—Et pourquoi les autres n'ont-il pas été emmenés pour faire des
recherches en hiver?
—La plupart eussent été plus nuisibles qu'utiles, car ils ne
pouvaient se faire comprendre et on aurait eu à les faire suivre par
des indigènes. Vous ne pouvez vous imaginer combien l'homme blanc
en général est inutile en pareille circonstance. Il n'est pas même
capable de prendre soin de lui-même et il est obligé de s'en rapporter
aux autres pour cela. L'homme blanc, au reste, ne peut résister à la
rigueur extrême du froid de cette région.
—Quand Melville quitta-t-il Yakoustk?
—Le 27 janvier.
—Alors il y passa trente jours?
—Oui, en préparant l'expédition du printemps.
—Qui prit-il avec lui?
—Bartlett et Ninderman—Ninderman, parce qu'il était un de ceux qui
avaient vu le capitaine en dernier lieu; et Bartlett parce qu'il avait
appris quelques mots de russe, et pouvait très bien aller avec les
indigènes.
—Pourquoi ne prit-il pas Noros aussi?
—Il ne désirait pas avoir Noros. A Yakoutsk, Melville reçut la
première dépêche du secrétaire de la marine, lui ordonnant d'envoyer,
sous un climat plus doux, les malades et ceux qui avaient les membres
gelés. C'est pourquoi il m'ordonna de partir avec toute la troupe pour
Irkoutsk et de gagner les rivages de l'Atlantique. En arrivant ici, je
reçus l'ordre de rester et de continuer les recherches; mais j'étais
complétement incapable de le faire. Après les longues émotions de
notre vie dans le nord, mes yeux commençaient à s'inquiéter, ce qui me
faisait souffrir de plus en plus; ayant ensuite eu froid pendant notre
voyage en traîneau d'Yakoutsk à Irkoutsk, je fus forcé d'avoir recours
aux soins d'un homme de l'art. Les deux oculistes que je consultai à
cet égard me dirent que mon œil gauche était perdu et devrait être
extrait pour empêcher l'œil droit d'être constamment affecté, ils me
défendirent de lire et d'écrire, et me conseillèrent de rester ici
jusqu'à ce que l'état de mon œil droit se fût amélioré. Au début,
les consultations des oculistes furent très encourageantes au sujet
de mon œil droit, et c'est pourquoi je proposai d'affréter le steamer
la _Léna_, afin d'aller, au printemps, à la recherche de Chipp. Je
demandai aussi deux officiers pour concourir à cette recherche, pensant
que si l'œil droit venait à me faire défaut, quelqu'un se trouverait là
pour prendre ma place.
—Que pensez-vous du sort de de Long et de sa troupe?
—Melville m'a raconté tous les détails de son excursion de vingt-trois
jours. Il m'a dit qu'il avait suivi les traces de de Long et de ses
compagnons jusqu'à la station de chasse établie pour l'été, à un
endroit nommé Sisteraneck, sur la rive occidentale de la Léna, et que
ces malheureux doivent se trouver quelque part entre cette station et
Bulcour. Aucun de ces endroits n'est marqué sur les cartes ordinaires.
—Pensez-vous qu'ils soient encore vivants?
—Non. Ils étaient sans nourriture depuis deux jours quand Noros et
Ninderman sont partis, et la région où ils se trouvaient est dépourvue
de gibier et d'habitants. En outre, ils étaient insuffisamment vêtus;
il ne reste donc plus raisonnablement d'espérance.
—Et Chipp?
—Je crois que son canot a été submergé pendant la tempête, car il
avait déjà failli chavirer dans une autre occasion; c'était un très
mauvais canot pour la mer. S'il a réussi à gagner la côte, comme il
avait moins de vivres que les autres canots, il avait encore moins
de chances que le capitaine de se sauver. Si son bateau a coulé,
il reviendra probablement à la surface, lorsque les cadavres seront
eux-mêmes remontés; car son poids spécifique n'est pas suffisant
pour le retenir au fond. Le poids spécifique du pemmican est à peu
près celui de l'eau, et nous avons remarqué que quelques boîtes, qui
contenaient probablement de l'air à la surface, et les couchettes, une
fois imbibées d'eau, étaient ce que le canot pouvait contenir de plus
lourd; elles ont donc été vraisemblablement jetées à la mer par le
vent; mais si, au contraire, ce canot a pu résister à la tempête, le
vent du nord-est ayant continué de souffler pendant deux jours, après
que celle-ci a été apaisée, Chipp et ses gens peuvent avoir été poussés
à la côte, vers l'embouchure de l'Oleneck, s'ils n'ont point été
entraînés au nord-est par le courant, comme le sont les bois flottants,
c'est-à-dire sur les rives des îles de la Nouvelle-Sibérie.
Pour terminer ce récit, nous ajouterons le fragment suivant emprunté à
une des lettres adressées par le lieutenant Danenhower à sa famille.
Bien que ce dernier n'y raconte point tous les incidents de son voyage
de Boulouni à Irkoutsk, nous y verrons du moins de quelle manière les
naufragés ont été accueillis à Yakoutsk et nous apprendrons aussi
quelques nouvelles excentricités du malheureux Cole:
»Yakoutsk (Sibérie), 30 décembre 1881.
»Voici encore une semaine presque passée, et Melville n'est pas
revenu de Boulouni, mais je pense qu'il est en route et que bientôt
il sera ici. Notre temps se passe paisiblement malgré notre
impatience. Voici un aperçu du genre de vie que nous menons. Il fait
jour ici à huit heures du matin, nous nous levons et allons déjeuner
à un petit hôtel, tout près d'ici. Ensuite je lis et j'écris un peu
et m'occupe des affaires qui peuvent me survenir. Vers deux heures,
le traîneau du général Tchernaieff vient me prendre pour m'emmener
dîner; je quitte ordinairement la maison du général vers quatre
heures, pour rentrer; alors, si je n'ai point de visite à recevoir,
je fais la sieste et tue le temps de mon mieux jusqu'à neuf heures.
Nous allons alors souper à notre petit hôtel et rentrons nous coucher.
»Comme je vous l'ai dit autrefois, j'ai trouvé des gens aimables dans
toutes les parties du monde que j'ai visitées, et Yakoutsk ne fait
pas exception à la règle générale. Hier, par exemple, nous avons
passé une agréable soirée chez M. Carrilkoff, négociant d'Irkoutsk,
qui nous a reçus de la façon la plus cordiale. Sa femme est charmante
et c'est un véritable plaisir de voir leurs trois jolis enfants. Ils
possèdent un superbe piano, le premier que nous avons vu et entendu
depuis notre départ de San Francisco.
»J'ai emmené avec moi notre pauvre Jack Cole pour lui donner
un peu de distraction. Cette nuit-là, en effet, sa tenue a été
correcte et cette visite lui a fait du bien. Après l'alerte de la
nuit précédente, je suis heureux de l'avoir vu tranquille hier.
Quelques instants après minuit, je fus réveillé par un bruit que
j'entendis dans ma chambre; c'était le «vieil homme» qui cherchait
une allumette. Je le pris par le bras, et, après l'avoir réprimandé
vertement, je le renvoyai au lit. Il s'en alla paisiblement, mais
peu après je l'entendis sortir; au bout de cinq minutes, comme il ne
rentrait point, je réveillai le Cosaque pour l'envoyer après lui. Ce
dernier revint sans l'avoir trouvé; je m'habillai alors immédiatement
et me rendis au bureau du chef de la police qui le fit chercher dans
la ville. Je redoutais qu'il ne se couchât dans la neige comme il
l'avait déjà fait une fois dans les montagnes. On le ramena au bout
d'une heure avec l'extrémité des pieds gelés. Je les lui frottai
aussitôt avec de la neige et les lui ranimai, mais il aura sans doute
à souffrir d'engelures pendant longtemps.
»Le lendemain matin il était tranquille et raisonnable, et me pria de
le bien surveiller «parce que, disait-il, il perdait quelquefois la
tête.» C'est un homme respectable, d'une cinquantaine d'années, qui
était auparavant un excellent marin. Le grand malheur en ce moment
est qu'il n'ait rien à faire que de tuer le temps. Ce matin, j'ai
été réveillé par un des hommes qui est venu m'avertir que le «vieil
homme» avait chanté pendant quatre heures, et qu'on ne pouvait le
faire rester tranquille. Je me suis levé et l'ai trouvé tout habillé
et prêt à partir. M'étant dirigé vers lui, je lui ai posé la main sur
l'épaule en lui disant: «Venez avec moi», et alors je l'ai conduit
sur sa couchette, puis je lui ai dit: «Retirez vos vêtements.» Il m'a
obéi. «Couchez-vous, et attendez, pour vous lever, que je vous le
dise.» Il s'est couché et ensuite a dormi paisiblement jusqu'à huit
heures. Heureusement, j'ai de l'empire sur lui et je peux le faire
obéir, ce qui me permet d'espérer l'emmener en Amérique sans le
faire enchaîner.
»Yakoustk est une ville de 5,000 habitants, située sur la rive
occidentale de la Léna. C'est la principale ville de cette partie
de la Sibérie et la résidence du gouverneur qui est actuellement le
général Tchernaieff. Les maisons sont bâties en bois mais ne sont
pas peintes. Les rues sont fort larges, et chaque habitant possède
une vaste cour ou jardin. Son principal commerce est celui des
fourrures et pendant l'été, on y apporte par la rivière une quantité
considérable de viande fraîche. Le climat est extrêmement rigoureux.
Pendant neuf mois de l'année, la neige y couvre la terre, et en hiver
le thermomètre descend à 70° au-dessous de 0.
»Depuis notre arrivée, il est descendu à 68° au-dessous de 0, et
aujourd'hui il est aux environs de 35°. En été, la température monte
jusqu'à 95°, mais les nuits sont froides.
»On rencontre beaucoup de chevaux et de bœufs dans le voisinage de
cette ville. Les indigènes d'Yakoutsk mangent du cheval, mais les
russes ne se nourrissent que de bœuf, de gibier, de pommes de terre,
de choux et de quelques autres légumes. Le pays produit encore
quelques baies, du froment et du seigle; aux environs de la ville, on
y élève aussi quelques rares moutons et des oiseaux de basse-cour. La
Noël des Russes arrive douze jours après la nôtre. Ils ont une longue
série de fêtes pendant le _prasnik_, qui, de fait, est déjà commencé,
de sorte qu'en ce moment il est fort difficile d'en obtenir quelque
travail. Je suis allé chez un tailleur pour commander des vêtements,
mais il a refusé de se charger d'aucun travail nouveau. Cependant,
j'ai pu me procurer un misérable costume tout fait. Hier soir, en
élevant un petit garçon en l'air, mon habit a craqué dans le dos, et
dimanche dernier, pendant le dîner du gouverneur, mon pantalon s'est
déchiré... de sorte que j'ai dû en faire remplacer le fond.
»Je me rétablis rapidement. Le Dr Capello, ayant examiné mon œil
gauche, m'a dit que moyennant une opération très simple, je pourrai
encore m'en servir. Il s'agit de couper, dans la membrane qui
obscurcit la vue, ce qu'on appelle la pupille artificielle. Il me
conseille d'attendre jusqu'à mon retour pour cette opération, car
après, paraît-il, je devrai rester un ou deux mois dans une chambre
obscure. Ma santé générale est excellente, et je suis vigoureux et
gai.
»Naturellement nous recevons peu de nouvelles de l'Amérique;
cependant j'ai pu en recueillir quelques-unes ici et là. Il est
souvent question de la mort de Garfield, et, d'après la rumeur
publique, j'ai appris qu'il avait été frappé d'une balle par
«Guiteau», dans un wagon, près de Long Branch. Cet événement paraît
avoir excité une vive émotion chez les Russes.
»Hier soir, je lisais dans un journal de Tomsk, que l'_Alliance_ a
été envoyée en croisière à la recherche de _la Jeannette_, et qu'elle
est parvenue au 80° 55´ de latitude nord sur la côte occidentale du
Spitzberg. Il est probable que si notre vaisseau avait pu résister
aux glaces pendant dix ans, il eût été entraîné dans ces parages.
»Il me faut terminer cette longue lettre en faisant des vœux pour
toute la famille. J'attends avec impatience de vos nouvelles, et à
mesure que je me rapproche de vous, cette impatience s'accroît. Mes
amitiés à toutes les personnes amies qui s'enquièrent de moi.
»Votre fils tout affectionné,
»JOHN.»
Sur une feuille séparée et datée du 31 décembre se trouvait le
post-scriptum suivant:
»Samedi, 31 décembre 1881.
»Melville est arrivé hier, au moment où je terminais ma lettre. Il
a fait un voyage au nord de Boulouni pour rechercher de Long et ses
compagnons. Il a trouvé le livre de loch et des instruments cachés
près de l'endroit où leur canot a touché terre; mais il n'a découvert
personne. Les recherches se continuent et sont maintenant limitées à
l'étroite bande de pays, où l'on a suivi les traces des naufragés.
Aujourd'hui Melville télégraphie pour obtenir la permission de rester
dans le pays, en même temps qu'il demande pour moi l'autorisation de
retourner aux États-Unis. Nous avons 4,100 milles à parcourir avant
d'atteindre une station de chemin de fer. Mes amitiés à tous.
»JOHN.»
CHAPITRE IX.
Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l'ingénieur
Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le
parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long
au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage
à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe
près d'une hutte contenant des vivres et près d'un village sans
en avoir connaissance.—Faute qu'il a commise en tenant tous ses
hommes réunis près de lui.—Recherches de l'ingénieur Melville.—Où
il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par
celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le
débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la
séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de
Danenhower part pour l'Amérique.—M. Jackson se met en route pour
Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L'état des routes en
Sibérie au moment du départ des voyageurs.
Irkoustk, 2 mars 1882.
Cinq mois se sont écoulés depuis que le capitaine de Long et l'équipage
de son canot ont abordé à la pointe septentrionale du delta de la Léna.
L'endroit où ils ont pris terre est près du point désigné sur les
cartes sous le nom de Sagasta, mais cette localité, comme celle nommée
la Tour-du-Signal, n'existe pas. En ce moment, l'ingénieur Melville,
Ninderman et Bartlett, sont partis avec des troupes de recherches et
explorent la région où les traces des naufragés ont été en dernier
lieu. On espère en recevoir bientôt des nouvelles. Melville pourra sans
doute, à son retour, donner les motifs pour lesquels il a interrompu
complètement ses recherches et pourquoi il a quitté Boulouni pour
venir à Yakoutsk avant d'avoir accompli la tâche qu'il semble s'être
réservée pour lui seul. Il avait, autant que je sache, réussi à trouver
la route suivie par de Long et les siens—il était donc sur leurs
traces,—et cependant il est revenu, prétextant que les indigènes
refusaient d'aller plus loin, et que la couche de neige avait à cette
époque jusqu'à quarante pieds de profondeur à certains endroits. Nous
devons récuser cette assertion pour le moment, mais nous devons aussi
attendre patiemment ses propres explications. Il ne semble pas qu'il
y ait eu la moindre nécessité pour lui de quitter Boulouni, et de
laisser aux indigènes le soin de continuer les recherches, pour venir
à Yakoutsk afin d'envoyer lui-même des dépêches aux États-Unis, car en
donnant des ordres écrits à Danenhower de partir pour le sud, avec ses
neuf compagnons, il eût pu le charger aussi des dépêches qu'il voulait
envoyer. Ce voyage à Yakoutsk et cette perte de deux ou trois mois d'un
temps précieux semblent tout à fait inexplicables. Avant de continuer,
je dois dire que Melville avait déjà envoyé une carte de l'embouchure
de la Léna au département de la marine. Cette carte donne, paraît-il,
toutes les indications nécessaires sur la route suivie par de Long, et
je regrette de n'avoir pu m'en procurer une copie pour l'envoyer avec
cette lettre, car les cartes de Petermann et celles qui se trouvent
dans l'ouvrage de Nordenskjold paraissent inexactes.