chaque nuit; mais pendant le jour la glace se brisait et disparaissait.
Nous étions à cette époque de transition pendant laquelle la navigation
est interrompue, sans qu'on puisse cependant voyager en traîneau.
Nicolaï Chagra nous dit qu'il nous faudrait quinze jours pour arriver
à Boulouni; mais je crois qu'il voulait dire que nous serions forcés
d'attendre quinze jours avant de partir, c'est-à-dire attendre que le
fleuve soit pris par les glaces. Le lendemain matin, nous eûmes une
tempête. Nicolaï nous dit que nous ne pouvions partir, mais il revint
vers neuf heures et nous pressa de partir, comme si réellement il avait
l'intention de nous envoyer à Boulouni. Il plaça soixante poissons
dans notre bateau et nous fit des signes pour nous presser de nous
embarquer. Nous le fîmes et alors il marcha en avant pour nous montrer
le chemin au milieu des bancs de vase. Yaphem était alors avec nous.
Pendant deux heures, nous ramâmes de toutes nos forces, mais à chaque
instant nous nous échouions, et, arrêtés par une forte brise, nous ne
pouvions avancer que lentement. Mais nous n'avions pas encore perdu le
village de vue que nos pilotes firent volte-face et nous firent signe
de les suivre. Nous virâmes donc de bord et retournâmes au village
où l'on avait préparé un traîneau pour ramener Melville à la maison.
Trois ou quatre d'entre nous s'occupaient à amarrer le canot le long
du bord, lorsque Nicolaï arriva et insista pour qu'ils l'attirassent
sur la berge, faisant signe que les jeunes glaces le briseraient si
on ne prenait pas cette précaution. Les indigènes nous aidant, nous
le halâmes sur la rive, dans un endroit élevé et sec. L'état de nos
hommes, ce jour-là, était si mauvais que nous n'avions pas lieu de
regretter d'être revenus, car ils étaient incapables de supporter le
voyage de quinze jours que nous annonçaient les indigènes. Nous fûmes
conduits à la maison d'un certain Gabrillo Pashin, où nous passâmes la
nuit. Le lendemain matin, Yaphem et Gabrillo vinrent et me firent signe
qu'ils désiraient que je les suivisse.
Ils me conduisirent alors à une maison vide située à l'extrémité du
village, où se trouvait une vieille femme qui la nettoyait. Ils me
firent comprendre qu'ils désiraient que nous vinssions l'occuper;
j'achevai donc de la nettoyer moi-même et allai chercher mes compagnons
vers midi. Melville alors passa en revue toute la troupe et fit part à
nos compagnons des craintes que nous éprouvions tous les deux de voir
le scorbut faire invasion parmi nous, ajoutant que nous devions tenir
notre demeure, ainsi que nos personnes, avec la plus grande propreté,
et en outre tâcher de nous distraire, la gaîté étant le meilleur remède
que nous puissions employer pour nous remettre, en attendant que nous
réussissions à nous procurer une nourriture plus substantielle. Enfin,
il termina en me chargeant de veiller aux besoins de tous, tant qu'il
serait lui-même malade. Le lendemain, à l'exception de Jack Cole, de
l'Indien Anequin et de moi, tout le monde se trouvait dans un état
alarmant. Nous dûmes donc nous charger d'apporter l'eau et le bois
nécessaires. Wilson cependant pouvait encore se traîner par la maison
et préparer le poisson. Les indigènes, en effet, nous donnaient huit
poissons par jour, quatre le matin et quatre le soir. Comme Yaphem
vivait avec nous, nous étions douze pour partager matin et soir nos
quatre poissons, qui pesaient environ dix livres. Nous n'avions pas de
sel, mais il nous restait un peu de thé. Un peu plus tard, un indigène
nous apporta plusieurs oies sauvages faisandées pour notre repas du
midi. Elles avaient, il est vrai, un fumet un peu relevé, mais nos
estomacs s'en accommodèrent, car nous étions capables de manger de
presque n'importe quoi. Yaphem nous donna aussi des œufs d'oie.
Nous vécûmes ainsi pendant huit jours environ. Alors arriva un
_prasnik_ ou jour de fête pour les indigènes. Yaphem en profita pour
conduire quelques-uns d'entre nous faire des visites. Les indigènes
nous firent alors cadeau d'une quinzaine d'oies, toutes, il est vrai,
d'un goût aussi prononcé que les premières. Mais de jour en jour la
santé de la troupe s'améliorait; les hommes recommençaient l'un après
l'autre leur service; au bout d'une semaine, Melville lui-même était
assez bien pour reprendre le commandement. Les indigènes étaient
généreux avec nous.
J'ignore la quantité exacte de poissons qu'ils prenaient à cette
époque mais je sais que leurs pêches n'étaient point surabondantes.
Un jour j'allai avec Andrusky Burgowansky, lever ses filets; nous en
levâmes sept dans lesquels nous trouvâmes seulement onze _bulook_,
sur lesquels il m'en donna un. De plus le village était assez mal
approvisionné en chair de renne; aussi nous ne pûmes nous en procurer
une seule fois.
Le fleuve s'étant trouvé pris par la glace dans la nuit qui suivit
notre retour au village de Nicolaï Chagra, il fut bientôt possible de
voyager en traîneau dans toute la région voisine.
Aussi nous vîmes peu de jours après un exilé russe arriver au village
avec son attelage de chiens. Ce Russe vint nous visiter. Apprenant
qu'il demeurait seulement à neuf ou dix milles de là, je lui demandai
de m'emmener avec lui, car je voulais l'entretenir sur les meilleurs
moyens à employer pour sortir de la condition précaire où nous nous
trouvions, et connaître la route la plus praticable pour aller à
Boulouni. Il y consentit volontiers, et tous deux nous partîmes dans
l'après-midi.
J'y passai la soirée avec lui et avec sa femme, qui était une Yakoute.
J'appris, de sa bouche, quelques nouvelles de ce grand monde dont nous
étions depuis si longtemps absents. Il me raconta l'assassinat du czar;
m'annonça que le steamer la _Léna_ était encore sur le fleuve, que M.
Sibyriakoff entretenait plusieurs bateaux à vapeur sur celui-ci. Il me
parla du comte de Bismarck, des généraux Skobeleff et Gourka, de la
guerre de Turquie et de maintes autres choses. Sa femme m'offrit un
peu de tabac, environ cinq livres de sel, un petit sac de farine de
seigle, un peu de sucre et deux briques de thé. Je dois vous dire ici
que, malgré leur laideur, toutes les femmes indigènes sont toujours
extrêmement aimables, et je serais heureux de leur envoyer une balle
de calicot et d'autres étoffes, si je le pouvais. Le lendemain matin,
Kusmah-Jeremiah—c'est le nom de cet exilé russe—me conduisit à la
porte de son habitation et me montra un beau jeune renne qu'il avait
acheté, en me demandant s'il pourrait m'être agréable; ma réponse fut
affirmative, naturellement, et aussitôt l'animal fut tué. Je déjeunai
encore avec lui, et son excellente épouse nous servit du thé, du
poisson et des pâtés de poisson qu'elle avait préparés exprès pour
moi. Au moment de mon départ, Kusmah me promit de venir me prendre le
dimanche suivant pour me conduire à Boulouni avec des attelages de
rennes. Je lui demandai alors quelles autres personnes viendraient
avec nous: «Deux Russes, me répondit-il.» «Et combien de Tongouses?
ajoutais-je.» «Pas un, me répliqua-t-il, ce sont de méchantes gens.»
Je le priai alors de revenir, le mercredi suivant, au village que
nous habitions, afin que nous puissions nous concerter avec Melville,
et je partis avec les provisions qu'il m'avait données. Celles-ci
causèrent des transports de joie parmi mes compagnons; car elles leur
permettaient un changement de régime dont ils avaient bien besoin. Le
renne, quand il fut tout préparé, pesait encore quatre-vingt-treize
livres.
Le mercredi suivant, Kusmah vint comme il l'avait promis. Nous le
conduisîmes à notre bateau que nous retournâmes visiter. Nous nous
retirâmes ensuite dans une maison vide pour y tenir conseil. Kusmah
nous dit alors qu'il pouvait aller à Boulouni et en revenir en cinq
jours. Quand nous lui demandâmes si le voyage serait plus rapide, s'il
allait seul, que s'il allait avec l'un de nous, il répondit qu'il ne
faisait pas de différence. Melville pensa alors qu'il valait mieux
qu'il allât seul. Kusmah y consentit; mais le vendredi suivant, nous
fûmes surpris d'apprendre qu'il venait chercher Nicolaï Shagra pour
l'emmener avec lui. Je dois dire ici que deux jours après notre retour,
ce même Nicolaï était venu nous trouver pour nous demander une lettre,
nous promettant de l'envoyer à Boulouni, à la première occasion qui se
présenterait. J'écrivis cette lettre en anglais et en français. Wilson
la traduisit en suédois et Landertack en allemand. Nous l'enveloppâmes
dans une toile vernie avec un portrait de _la Jeannette_ et un dessin
du drapeau américain, et nous remîmes le tout à Nicolaï. Celui-ci
confia le paquet à sa femme qui le renferma dans son buffet, pour le
mettre en sûreté; mais il ne fut jamais envoyé. Plus tard, Melville
et moi, nous préparâmes des dépêches pour le ministre des États-Unis
à Saint-Pétersbourg, pour le secrétaire de la marine et pour M. James
Gordon Bennett, mais Melville n'en remit aucune à Kusmah pour les
porter à Boulouni.
Bien que le colloque suivant entre M. Jackson et le lieutenant
Danenhower, et rapporté par le premier, ne fasse pas précisément partie
du récit, nous avons cru devoir le conserver à cette place, parce
qu'il jette un certain jour sur la conduite de Melville, et sur les
motifs qui le faisaient agir, tout en nous en montrant les conséquences.
—A quelle époque était-ce?
—Le 13 octobre, autant que je peux me rappeler.
—Alors nous pouvions recevoir des nouvelles du désastre un mois plus
tôt, si un de vous avait été envoyé à Boulouni immédiatement?
—Oui, peut-être quarante jours plus tôt. A mon avis un homme eût pu
être envoyé directement à Irkoutsk, où se trouve la première station du
télégraphe.
—Pensez-vous que si on se fût mis immédiatement à la recherche du
capitaine et de ses compagnons, on eût pu les secourir?
—Il était impossible de faire des recherches au nord de notre village;
les indigènes refusaient formellement d'y aller, et nous dépendions
complétement d'eux pour notre nourriture de chaque jour. Comme vous le
verrez plus tard j'ai fait des recherches moi-même mais sans résultat.
—Si un homme s'était rendu à Boulouni avec Kusmah, quels
renseignements eût-il pu trouver touchant le capitaine?
—Melville avait reçu l'ordre de conduire sa troupe en lieu sûr, où
elle eût abondance de nourriture, et alors d'entrer en communication
avec les autorités russes. Nous connaissions la route que le
capitaine se proposait de suivre après avoir abordé à Barkin. Il
avait l'intention de se rendre à Sagasta et à la Tour du Signal. Si
quelqu'un fût allé avec Kusmah et fût parti immédiatement pour le
nord, il eût, dans ce cas, recueilli Noros et Ninderman avant leur
arrivée à Bulcour.
—Pourquoi, demanda M. Jackson, Melville n'alla-t-il pas avec Kusmah,
et n'envoya-t-il pas les dépêches?
—Le lendemain de notre arrivée, comme j'étais le mieux portant et
le plus à même de faire utilement ce voyage, il avait été décidé que
j'irais à Boulouni. Pendant plus de quinze jours nous nous entretînmes
de ce voyage, tous les deux et avec nos compagnons. Je devais rapporter
des provisions et ramener des traîneaux pour emmener tout le monde. Je
devais, en outre, emporter les dépêches que nous avions préparées. Mais
après mon retour de chez Kusmah, Melville décida que ce dernier irait
seul, et comme Kusmah avait promis d'être de retour au bout de cinq
jours, Melville se décida aussi à ne point envoyer les dépêches, mais à
les emporter avec lui.
—Alors, Melville ne voulait pas y aller lui-même ni personne à sa
place?
—Non. Il semblait croire que Kusmah devait effectuer son voyage plus
promptement s'il allait seul, et il fut fort désappointé quand il
apprit que Nicolaï Shagra partait avec lui.
—Pourquoi emmena-t-il Nicolaï avec lui?
—Ce Kusmah a été condamné pour vol et exilé en Sibérie, il a beaucoup
à ménager les indigènes. Il ne pouvait quitter son domicile sans une
permission des autorités; mais, dans cette circonstance, il a pris la
responsabilité de cet acte parce qu'il avait quelqu'un derrière lui
pour l'assister comme témoin, et c'est pourquoi il a naturellement
choisi le chef des indigènes, quoiqu'il m'eût proposé d'abord. Vous
savez qu'il nous avait dit que s'il emmenait quelqu'un, son voyage ne
demanderait pas plus de temps.
Le lendemain matin, je pressai Melville de recommander à Kusmah, avant
son départ, de répandre chez tous les indigènes qu'il rencontrerait
sur sa route la nouvelle qu'il existait encore deux autres canots dont
on n'avait point entendu parler; je lui proposai, en outre, de me
rendre chez ce Russe pour lui réitérer cette invitation. Melville y
consentit. Je descendis donc chez Nicolaï Chagra pour lui demander un
attelage de chiens, mais pendant que j'y étais, Spiridon arriva avec
un superbe attelage de neuf chiens. M'emparant aussitôt de lui et de
ses chiens, nous partîmes chez Kusmah. J'eus une longue conversation
avec ce dernier, pendant laquelle nous étudiâmes les cartes de nouveau.
Celui-ci m'ayant affirmé que Barkin n'était qu'à cinquante verstes de
distance dans la direction du nord-est, je me décidai sur l'heure à m'y
rendre, car j'espérais y trouver les traces des deux canots. Je revins
trouver Melville et lui fis part de ma résolution. Celui-ci s'opposa
d'abord à mon départ, mais finit par y consentir.
Pendant que j'étais chez Kusmah, j'écrivis quelques lignes pour mon
frère qui habite Washington, et les confiai au Russe qui devait les
mettre à la poste à Boulouni. Mes yeux ne m'auraient pas permis
d'écrire une longue lettre. Je pris mon rifle et mon sac-lit, que
je plaçai dans le traîneau de Spiridon et indiquai la route de son
village. Cet ordre parut le surprendre beaucoup, mais il finit par
obéir et nous nous mîmes en route. En arrivant chez lui, nous tînmes
conseil avec Caranie. J'essayai de les décider à me conduire à Barkin,
le lendemain matin. Mais ils me répondirent que le _boos byral_—la
jeune glace,—les en empêcherait et qu'il était impossible de s'y
rendre à cette époque de l'année. Nous allâmes donc souper, et après
je me mis à la recherche de Wassili. Celui-ci consentit à me conduire
à Kahoomah, que Kapucan me dit être au nord-ouest. Ne pouvant aller
à Barkin, j'étais heureux de pouvoir au moins aller au nord-ouest,
afin de répandre dans cette direction qu'il existait deux autres
bateaux perdus. Le lendemain, nous partîmes, Wassili, Kapucan et moi
pour Kahoomah, avec un attelage de douze chiens. Nous descendîmes
d'abord une petite rivière au sud-est; en maints endroits la glace se
rompit sous le traîneau qui alors plongeait avec son attelage dans une
eau profonde. Cette direction du sud-est me surprenait, car Kapucan
m'avait dit que Kahoomah se trouvait au nord-ouest. Ils me ramenèrent
donc chez Kusmah, avec lequel ils eurent un nouvel entretien, et
consentirent alors d'essayer de me conduire à Barkin. Je plaçai devant
eux la boussole et leur indiquai la direction du nord-est, leur
disant que Barkin ne se trouvait qu'à cinquante milles dans cette
direction, mais ils me répondirent qu'il nous fallait aller d'abord
au sud-est pour retourner ensuite au nord. Nous eûmes à attendre un
autre traîneau de notre village pendant toute la nuit. Ce traîneau
arriva le lendemain matin et nous partîmes pour le sud-est. Vers onze
heures nous atteignîmes le bord d'une grande rivière qui coulait au
nord. Je remarquai alors que le vieux Wassili, en examinant le courant,
paraissait inquiet, rêveur. Je tirai de nouveau ma boussole, et quand
l'aiguille fut devenue immobile les deux indigènes se mirent à chanter
d'un air joyeux et surpris: «Tahrahoo», en indiquant la pointe de
l'aiguille qui marquait la direction du sud. J'insistai néanmoins pour
aller au nord, mais Wassili me dit que c'était impossible à cause du
_boos byral_. Je me décidai alors à le laisser suivre son intention,
afin de voir ce qu'il voulait faire. Vers quatre heures, après avoir
traversé une région couverte de bois flotté, nous arrivâmes à une
petite hutte, située près d'un promontoire élevé, et l'île à laquelle
ils donnent le nom de Tahrahoo, se trouvait à environ trois milles
de la rive. Ils me dirent qu'ils voulaient m'y conduire le lendemain
matin. Nous vîmes arriver un autre traîneau à ce moment; il était
conduit par un vieillard nommé Dimitrius. Celui-ci avait été envoyé
après nous par Kusmah et m'apportait une bouillote et une théière.
Vers le coucher du soleil, je montai avec Wassili sur le sommet du
promontoire, d'où nous inspectâmes soigneusement le cours de la rivière
et l'île adjacente. Il me dit que le steamer la _Léna_ avait pris cette
route pour remonter le fleuve, et qu'on pouvait peut-être apercevoir
des indices de bateaux sur les îles voisines. Je lui dis alors que je
désirais continuer le promontoire et me diriger vers le nord. Mais les
deux vieillards m'affirmèrent que c'était impossible. Le lendemain
matin, cependant, ils partirent vers l'île pour me satisfaire et nous
marchions en avant, les deux vieillards et moi, pour sonder la glace.
A un mille du bord, celle-ci devint noire et parut si peu consistante
que mes deux compagnons refusèrent d'avancer. Je fus donc obligé de
revenir sur mes pas après cette tentative inutile. Cependant, j'avais
une preuve que les indigènes m'avaient dit la vérité, la glace n'était
pas assez solide pour nous porter. Nous reprîmes donc le chemin de
l'habitation de Kusmah, où nous passâmes la seconde nuit, et le
lendemain nous retournâmes à Gemovyalack.
Kusmah ne fut point de retour au bout de cinq jours, comme il l'avait
promis, et n'arriva que le 29 octobre, après une absence de treize
jours. En arrivant, il nous raconta qu'il avait rencontré à Kumah-Surka
deux hommes de la troupe du capitaine, lesquels lui avaient donné par
écrit quelques renseignements sur les conditions où se trouvaient
leurs compagnons au moment où ils les avaient quittés, et il remit à
Melville la dépêche de Ninderman. Il termina son récit en ajoutant que
ce dernier et son compagnon devaient être à Boulouni depuis la veille,
c'est-à-dire le 28.
En apprenant cette nouvelle, Melville envoya immédiatement chercher le
vieux Wassili et partit avec lui pour Boulouni, dans un traîneau attelé
de chiens, afin de savoir le point exact où se trouvait le capitaine et
lui porter des vivres et des vêtements.
En partant, il me chargeait du commandement de la troupe, m'ordonnant
de la conduire à Boulouni le plus tôt possible.
Le 1er novembre, le commandant de Boulouni, Gregory Micktereff Bieshoff
arriva au village de Gemovyalack. C'était un Cosaque de haute taille,
aux favoris noirs, d'environ quarante-deux ans. Il avait très bonne
tournure sous l'uniforme d'officier qu'il portait. Cet homme agit
toujours pour nous avec beaucoup de bonté, d'intelligence et, souvent,
d'à-propos.
Il apportait avec lui du pain, de la viande de renne et du thé; il me
remit, en outre, le mémoire que Noros et Ninderman lui avaient confié
pour l'envoyer au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.
«Boulouni, 19 octobre.
»A Son Excellence le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.
»Prière d'informer le secrétaire de la marine des États-Unis de la
perte de _la Jeannette_.
»Le steamer arctique _la Jeannette_ a été écrasé dans les glaces,
le 11 juin 1881, par 77° 22´ de latitude nord et 157° 55´ longitude
est ou à peu près. Trois canots sont sauvés, et on a pu sauver
aussi trois ou quatre mois de provisions; nous avons pris la
direction du sud-ouest avec nos traîneaux pour atteindre les îles
de la Nouvelle-Sibérie. Après quinze jours de marche environ, nous
arrivâmes en vue d'une île. Le capitaine résolut d'y aborder. Nous
y restâmes environ quinze jours; le drapeau américain y fut planté
à l'extrémité méridionale, et l'île reçut le nom d'île Bennett. Le
lieutenant Chipp fut envoyé vers l'ouest avec l'équipage d'un des
canots pour en déterminer l'étendue, tandis que le pilote Dunbar
allait à l'ouest avec les deux Indiens. Ils revinrent tous au bout
de trois jours. Nous restâmes encore une semaine sur l'île, et,
reprenant les bateaux, nous partîmes vers le sud. Nous touchâmes
aux îles de la Nouvelle-Sibérie et nous campâmes sur deux d'entre
elles. De la plus méridionale nous nous dirigeâmes vers la côte
septentrionale de la Sibérie, pour entrer dans un des bras de la
Léna. Pendant la traversée, une tempête s'éleva qui nous fit perdre
de vue les deux autres canots, commandés l'un par le lieutenant
Chipp, l'autre par l'ingénieur Melville. Depuis nous ne savons pas
ce qu'ils sont devenus; notre canot, presque submergé, ayant perdu
son mât et sa voile, fut conduit à la rame pendant un jour et une
nuit. Pendant ce temps il embarquait de l'eau continuellement, et
nuit et jour il fallait travailler à le vider. Tout le monde avait
les mains et les pieds gelés après la tempête; le capitaine en avait
complètement perdu l'usage quand nous arrivâmes à la côte.