Nos tentes ne furent pliées qu'au dernier moment, et quand tout fut

prêt, nous aidâmes Melville et Leach à monter dans la baleinière; puis,

après avoir cargué la voile à cause du vent, je me mis au gouvernail,

tandis que Bartlett se tenait à l'avant pour sonder le lit de la

rivière avec une perche. Ces dispositions prises, nous nous éloignâmes

de la rive pour gagner la rive opposée qui se trouvait un peu sous

le vent. Cette manœuvre nous présenta quelque difficulté; cependant

nous réussîmes à l'exécuter. En remontant la rivière, nous aperçûmes

sept rennes sur les collines qui bordaient la rive, mais nous ne nous

arrêtâmes point pour essayer d'en tuer.

Vers onze heures, deux huttes s'offrirent à nos yeux sur la rive

occidentale, et comme l'endroit me paraissait propice pour débarquer,

je proposai d'y faire halte et de faire sécher nos vêtements, qui en

avaient grand besoin. Ce jour-là était un dimanche; ce fut en réalité

notre premier jour de repos depuis bien longtemps. En débarquant,

nous trouvâmes deux belles huttes d'été, aux parois inclinées sous

un toit ayant la forme d'une pyramide tronquée avec une ouverture

pour le passage de la fumée. Les Russes donnent le nom de _palatka_

à ces sortes de huttes, que les Tongouses désignent sous le nom

d'_orasso_. Pendant toute la journée, le soleil brilla dans tout son

éclat, de sorte que nous pûmes ouvrir tous nos sacs et faire sécher

notre garde-robe. Ce temps superbe et la certitude que les secours

dont nous avions besoin ne pouvaient se faire attendre, furent cause

que nous passâmes ce dimanche dans l'allégresse. Nous en profitâmes

aussi pour écrire une relation succincte de l'arrivée de la baleinière

à l'embouchure de la Léna. Nous enterrâmes ce document au pied d'une

perche au sommet de laquelle nous laissâmes un drapeau américain, afin

d'attirer l'attention et de faire reconnaître la place de notre dépôt.

En arrivant, nous avions trouvé, dans une des huttes, quelques débris

de poisson, ainsi qu'un morceau de pain noir dont notre Indien s'était

régalé. Dans chacune d'elles, on voyait, en outre, les cadres sur

lesquels les Tongouses font sécher leurs filets et leur poisson.

Nous repartîmes le lendemain, lundi, 19 septembre, continuant toujours

à remonter le cours de la rivière. Chacun de nous avait alors ses

attributions; ainsi les hommes formaient deux équipes de rameurs qui

se relevaient toutes les deux heures; Melville, assis à l'arrière,

commandait la manœuvre; moi-même j'étais assis au gouvernail et

Bartlett, debout à l'avant, sondait avec une perche. Tout allait à

merveille: un vent faible aidait nos rameurs; nous espérions donc

atteindre, avant la tombée de la nuit, la première station indiquée sur

les cartes, lorsque nous tombâmes au milieu de bas-fonds et de bancs de

sable qui barraient le lit de la rivière, et à une heure, nous étions

encore à plus d'un mille de la rive occidentale, où se trouvait le

village que nous cherchions.

Apercevant une pointe de terre, je proposai d'y aborder pour y

installer nos compas prismatiques et prendre quelques relèvements

pendant qu'on préparerait le dîner. Après deux heures d'un travail

opiniâtre, pour vaincre le courant, nous atteignîmes la rive, et notre

cuisinier était en train d'allumer le feu, quand, à notre grande

surprise, comme aussi à notre grande joie, nous aperçûmes trois

indigènes. Ceux-ci étaient montés dans des canots qu'ils manœuvraient

avec de doubles pagaies pour doubler la pointe de terre où nous nous

trouvions. Nous sautâmes aussitôt dans la baleinière pour aller à leur

rencontre; mais notre vue sembla les intimider, car ils commencèrent à

rebrousser chemin. Laissant alors les avirons, nous leur montrâmes du

pemmican. Après beaucoup d'hésitation, le plus jeune, qui avait environ

dix-huit ans, finit par approcher et prit le morceau de pemmican que

nous lui tendions. Il appela ensuite ses deux compagnons qui vinrent à

leur tour. Nous les décidâmes à nous suivre à l'endroit de la rive où

nous venions de débarquer; nous y fîmes du feu pour préparer notre thé.

L'un de ces indigènes nous fit alors présent d'une oie et d'un poisson,

c'est-à-dire de tout ce qu'ils possédaient pour le moment.

Pendant qu'on préparait notre dîner, nous examinâmes leurs canots que

nous trouvâmes très propres et remplis de filets. Ayant remarqué qu'un

de ces indigènes portait un vêtement gris avec un collet de velours, je

le lui indiquai du doigt tout en l'interrogeant du regard. Il prononça

alors le nom de Boulouni. Lui ayant montré de la même façon le couteau

qu'il portait à sa ceinture et qu'il nommait boaktah, il répéta le

nom de Boulouni. J'en conclus qu'il me désignait ainsi le nom de la

localité où il avait acheté ces objets.

Nous nous mîmes alors joyeusement en devoir de faire honneur à l'oie

et au poisson que ces gens nous avaient donnés, tout en savourant

notre thé avec délices, car nous vîmes que l'heure de délivrance avait

enfin sonné. Après le repas, les trois indigènes nous montrèrent tous

leurs engins de chasse et de pêche, tandis que, de notre côté, nous

leur faisions voir notre boussole, le chronomètre et nos fusils, ce

qui parut leur faire un extrême plaisir. Ils firent ensuite le signe

de la croix, et, nous tendant les mains, nous dirent «_Pas hec bah_»,

puis ils nous montrèrent leurs croix qu'ils baisèrent. Heureusement,

j'étais encore en possession d'un certain talisman, qu'un de mes amis

catholiques, de San Francisco, m'avait envoyé avant mon départ, en

me recommandant de le conserver précieusement, me disant que si je

le portais, je reviendrais sain et sauf de mon voyage: c'était une

médaille qu'il avait fait bénir exprès pour moi. Bien que je n'eusse

pas, à la vérité, une foi inébranlable dans les vertus de cette

médaille, je la montrai aux indigènes qui vinrent immédiatement y

déposer dévotement un baiser.

C'était là le seul objet que nous eussions à montrer à ces braves gens,

pour leur faire voir que nous étions chrétiens. Aussi vous pouvez

vous imaginer les sentiments qui nous animaient tous à la vue de ces

gens qui étaient les premiers que nous vissions depuis près de deux

ans; et j'avoue que jamais, auparavant, je n'avais ressenti autant

de reconnaissance pour les missionnaires, que ce jour-là, qui nous

ramenait au milieu des peuplades chrétiennes.

CHAPITRE VIII.

Parmi les Tongouses.

Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et

leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les

quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de

guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour

remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur

leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la

nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils

avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles

coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour

aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux

de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à

Gemovyalack—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du

village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers

le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite

des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah

Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse

hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville

ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses

dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower

retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni,

et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des

deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à

Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize

jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la

troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros

adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de

Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la

baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce

dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman

et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous

rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me

donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de

recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de

Danenhower.

La vue de la bienheureuse médaille avait achevé de faire disparaître

la méfiance entre les indigènes et les naufragés; les craintes des

premiers étant complétement dissipées, les rapports entre eux devinrent

plus libres; aussi les derniers en profitèrent pour se procurer

immédiatement un gîte. Nous leur fîmes signe, continue M. Danenhower,

que nous avions besoin de dormir, en posant notre tête entre nos mains

et en faisant mine de ronfler. Ils nous comprirent, et, nous faisant

suivre la rive où nous avions fait halte, nous conduisirent au pied

d'une colline de soixante à soixante-dix pieds d'élévation. Cette

colline se trouve à l'embouchure du petit bras de la Léna, et nous

avons appris depuis qu'elle fait partie du cap Borchaya, qu'on dit être

à cent quarante verstes ou environ quatre-vingt-quinze milles du cap

Bykoff. Nous y trouvâmes quatre maisons et plusieurs magasins, mais

tous assez délabrés, à l'exception d'une maison, qui était en très bon

état. Tout près, on voyait un cimetière avec un grand nombre de croix.

Nous nous établîmes tous dans cette maison. Les indigènes furent très

bons pour nous; ils allèrent jeter leurs filets dans la rivière et

en rapportèrent du poisson. Ils en firent griller une partie devant

le feu et nous en offrirent les meilleurs morceaux. De notre côté,

nous en fîmes bouillir quelques-uns, de sorte que nous pûmes faire un

très bon repas. Pendant que nous mangions, l'un des indigènes, que les

autres nommaient Caranie, s'en était allé, laissant avec nous le jeune

garçon que nous appelions Tomat et l'invalide que nous avions baptisé

du nom de Théodore. L'absence de Caranie me fit supposer que d'autres

indigènes habitaient le voisinage et que celui-ci était allé les

informer de notre arrivée.

Le lendemain matin, nous retournâmes à notre canot et pendant que

nos hommes étaient occupés à le charger j'allai faire quelques

observations; je voulais m'assurer de l'heure locale et connaître la

direction du vent et l'orientation générale du pays. Auparavant, je

m'étais entretenu, par signes, bien entendu, avec Tomat, qui m'avait

tracé sur le sable le cours du fleuve, et indiqué que la distance de

Boulouni était de sept jours. Il me marquait chaque station où nous

devions nous arrêter pour passer la nuit, en faisant mine de ronfler

bruyamment.

Il me parut parfaitement disposé à nous servir de pilote pour aller à

Boulouni.

A mon retour, Melville me pria de me hâter parce qu'il désirait

partir. Je fus surpris et lui demandai où étaient les deux indigènes

qui étaient restés avec nous. Il me répondit qu'ils étaient partis

et avaient refusé de nous accompagner. Le priant alors de m'attendre

quelques minutes, je retournai à la hutte pour tâcher de les décider

à nous suivre. En y arrivant, je vis le jeune Tomat qui était grimpé

sur le sommet et avait l'air profondément triste et comme hors

de lui-même. Quand je lui fis signe de me suivre, il me répondit

tristement: «Sok! Sok! Sok!» ce qui signifie: «non! non!» et alors

essaya de m'expliquer quelque chose que je ne pus comprendre en

répétant souvent le mot «kornado», qui, comme je l'appris plus tard,

signifie «père». Cela me contraria pour le jeune garçon; je lui donnai

un mouchoir de poche de couleur et quelques bagatelles, puis je revins

près de Melville. Nous partîmes alors, nous abandonnant à notre sort,

et essayâmes de marcher au sud, c'est-à-dire vers Boulouni, au milieu

des îlots de boue; mais nos efforts furent inutiles. A cinq heures

du soir nous tînmes conseil; alors j'insistai pour qu'on se décidât

immédiatement à passer la nuit à la belle étoile ou à retourner en

arrière. Je conseillai fortement de retourner en arrière et d'obliger

les indigènes à nous suivre. Nous avions deux remingtons et un fusil

de chasse; or, avec ces armes, j'étais certain que nous arriverions

facilement à nos fins. Comme Bartlett avait sondé le long du chemin,

je lui demandai s'il pourrait reconnaître la route pour retourner

en arrière. «Oui, me répondit-il», et nous reprîmes le chemin que

nous venions de parcourir. Jusqu'à la nuit, tout alla pour le mieux,

mais le vent s'éleva et commença à souffler en tempête. Les eaux peu

profondes où nous nous trouvions rendaient la situation périlleuse pour

notre bateau. Heureusement nous pûmes le conduire sous le vent d'un

banc de vase, où nous l'amarrâmes avec une ligne à trois des pieux

de notre tente enfoncés dans la boue. Nous restâmes dans cet endroit

pendant toute la nuit: le froid était rigoureux, et quelques-uns

d'entre nous eurent les pieds et les jambes cruellement attaqués par

le froid. Pendant la soirée, la neige tombait par rafales, et j'avais

été forcé de donner la barre à Leach, parce que mes lunettes étaient

à chaque instant couvertes de neige, ce qui m'empêchait de voir. Au

point du jour, je priai Bartlett et Wilson de se tenir debout dans le

canot et d'examiner soigneusement la rive. Bartlett me dit qu'il ne

le reconnaissait pas, mais Wilson m'assura que nous nous trouvions à

l'endroit où nous avions rencontré les indigènes. Bartlett dit alors

que si nous pouvions doubler un banc de vase qu'il indiqua, nous

aurions ensuite un chemin facile: c'est pourquoi nous prîmes un ris; je

me mis à la barre et dirigeai le canot au vent de ce banc. Alors nous

eûmes un vent arrière et pûmes atterrir. Newcomb tua quelques goëlands

que nous mangeâmes à notre déjeuner pour économiser les quelques

livres de pemmican qui nous restaient. Wilson prétendait avec beaucoup

d'assurance qu'en moins d'une demi-heure il pourrait retourner à la

hutte où nous avions couché l'avant-veille. Nous nous mîmes presque

tous à rire de lui; mais je lui dis cependant d'aller avec Manson et

de voir, pendant que j'enverrais deux hommes en reconnaissance du côté

opposé. Très peu de temps après, Wilson et Manson revinrent. Il nous

apprirent, à notre grande joie, qu'ils avaient aperçu la hutte. Nous

rappelâmes aussitôt nos éclaireurs et nous rembarquâmes. Nous doublâmes

la pointe et fûmes reçus à notre ancien gîte par les indigènes qui nous

accueillirent de la façon la plus cordiale. A leur tête se trouvait

un autre indigène d'un âge avancé, qui ôta son chapeau en nous disant:

«Drasti! drasti!» et en même temps nous serra la main. Il s'approcha

ensuite de Melville, qui était presque perclus et l'aida à sa rendre

à la hutte. Nous déchargeâmes le bateau et emportâmes nos couchettes.

Quand les indigènes aperçurent deux goëlands, dont nous nous proposions

de faire notre nourriture, ils les jetèrent à terre avec dégoût et

nous apportèrent à la place de la chair de renne. Le vieillard, qui se

nommait Veo Wassili, se montra très bienveillant pour nous et consentit

volontiers à nous servir de pilote jusqu'à Boulouni; il alla mesurer le

tirant d'eau de la baleinière, nous montrant ainsi sa prévoyance, et,

en outre, qu'il connaissait son métier. Ce vieux Tongouse Wassili ou

Koolgiyark ou encore Wassili aux oreilles coupées, comme on l'appelait,

me faisait sans cesse penser à feu le commodore Foxholl A. Parker.

Cet homme se montra toujours digne et complaisant et fit preuve d'un

certain raffinement de manières, qui était vraiment remarquable.

Nous devinâmes immédiatement que c'était cet homme que Caranie était

allé chercher pour nous; et qu'en outre c'était la raison pour laquelle

le jeune Tomat n'avait pas voulu nous accompagner jusqu'à ce que son

père ne fût de retour. J'obtins de Wassili qu'il nous traçât la carte

de la route que nous avions à suivre et le croquis ci-dessous en est la

copie avec la ligne par laquelle il se proposait de nous conduire[2].

Il y indiqua aussi les points où nous devions nous arrêter pendant la

nuit pour nous reposer.

[2] Voir aux gravures.

Le lendemain nous étions suffisamment reposés et prêts à partir avec

Wassili, Bartlett et moi. Nous demandâmes à Melville de partir en

avant pour envoyer du secours de Boulouni et répandre la nouvelle de

l'arrivée probable des deux autres canots; mais Melville préféra que

nous restassions tous réunis, craignant sans doute que seuls nous ne

puissions encore nous tirer d'affaire.

Le mercredi matin, 21 septembre, nous partîmes avec Wassili et deux

autres indigènes qui nous firent suivre la route que nous avions déjà

parcourue la veille vers le sud et l'est; au milieu des bancs de vase,

notre guide marchait en avant avec ses deux hommes placés à ses côtés,

lesquels sondaient constamment avec leurs pagaies. Leurs bateaux ou

viatkies ont environ quinze pieds de long et vingt pouces de large.

Ils ont à peu près la forme de nos canots de course en papier et sont

pourvus d'une pagaie. Le rameur est tourné de côté de l'arrière et

bat l'eau alternativement à droite et à gauche, le centre d'appui de

sa pagaie étant un point imaginaire situé entre ses deux mains. Le

mouvement de leur rame est très gracieux, et ils obtiennent avec leur

canot une très grande rapidité tout en sondant à chaque coup d'aviron

quand ils sont au milieu des bas-fonds. Wassili trouva un chenal au

milieu des bancs de vase par lequel notre canot, qui tirait alors

vingt-six pouces d'eau, put passer. Nous continuâmes notre route

pendant toute la journée en nous dirigeant au sud et à l'est. Vers huit

heures du soir nous abordâmes sur une plage basse où nous établîmes

notre campement pour la nuit. Wassili nous donna alors du poisson pour

notre souper. Le temps était extrêmement froid et sombre, et le vent

soufflait avec force; ce qui remplissait notre pilote d'inquiétude

au sujet de l'état du fleuve, car il craignait que nous ne fussions

arrêtés par la jeune glace. En effet, le lendemain, une frange de jeune

glace bordait chacune des rives du fleuve, mais nous pûmes cependant

nous ouvrir un chemin et continuer notre route, et, quand le soleil eût

achevé de fondre cette glace, nous nous engageâmes dans un dédale de

petits canaux que nous suivîmes pendant toute la journée. Nous vîmes

sur notre route plusieurs huttes de chasse. Le soir nous couchâmes

dans deux cabanes situées sur la rive, et le lendemain matin nous

entrâmes dans un large cours d'eau que nous pensions être le fleuve

lui-même. Vers midi, nous atteignîmes une pointe de terre sur laquelle

était un village abandonné, composé de six huttes bien bâties et de

nombreux magasins. Wassili nous conduisit à une de ces huttes et nous

dit _couche ou mange_. Je remarquai alors que l'un des indigènes s'en

allait avec son canot. Je me promenai un peu dans le village pour

l'examiner. Les maisons étaient en bon état: on y voyait à l'intérieur

de nombreuses auges pour les chiens et des ustensiles de cuisine. Les

portes n'en étaient pas verrouillées, mais celles des magasins étaient

soigneusement fermées avec des cadenas en fer d'une forme particulière.

Les circonstances semblaient donc prendre une tournure favorable,

car je tenais pour certain que les indigènes qui habitent ces maisons

pendant l'hiver ne pouvaient être bien loin. Profitant de ces quelques

heures de repos, j'examinai les pieds et les jambes de Leach et de

Landertack. Les pieds de Leach étaient devenus noirs et Landertack

avait les jambes dans un état déplorable, elles étaient fortement

enflées et dans quelques endroits la peau était déchirée sur une grande

longueur. Nous les pansâmes le mieux que nous pûmes avec du liniment

tant que j'en eus, et ensuite avec de la graisse empruntée à la boîte

du bateau. Une heure après environ, nous vîmes arriver un bateau dont

les gens débarquèrent près du village et vinrent dans la maison se

placer près de nous.

Quelques minutes plus tard, Wassili vint nous prier de le suivre,

Melville et moi. Il nous conduisit dans une maison, au propriétaire

de laquelle il serra la main. Cet homme, d'un âge avancé, se nommait

Spiridon; il avait avec lui deux femmes d'un aspect assez désagréable,

et qui, toutes les deux, avaient perdu l'œil gauche. Elles nous

servirent cependant du thé dans des tasses de porcelaine. Elles nous

offrirent en même temps un peu de graisse de renne, ce qui, dans le

pays, est considéré comme une véritable friandise. Ce Spiridon avait

l'aspect d'un pirate de profession. En outre, on remarquait un air

de mystère dans ce village qui me fit dire à Melville que je croyais

notre hôte un vieux coquin auquel je redoutais de me confier. Il nous

donna néanmoins une oie énorme qui fut dressée et farcie de sept

autres oies (?) désossées, mais il nous recommanda de ne la manger

que le lendemain à notre repas du soir. Il nous annonça aussi que

nous partirions le lendemain matin. Newcomb ayant aperçu quelques

gelinottes voler autour des maisons abandonnées, tua quelques-uns de

ces jolis oiseaux qui étaient alors dans leur plumage blanc d'hiver,

avec des plumes depuis le bec jusqu'aux orteils. Le lendemain matin,

on nous donna un nouveau pilote: c'était un jeune homme nommé Kapucan

qui vivait avec Spiridon. Le vieux Wassili était en effet complétement

épuisé, il nous montra à son coude gauche une blessure dangereuse

d'arme à feu, qui n'était pas encore fermée, mais Caranie et Théodore

continuèrent à nous accompagner. Nous en fûmes heureux, car cette

journée-là fut pénible, et nos hommes furent obligés de ramer jusqu'à

huit heures du soir. Afin de rendre le travail moins fatigant, ils

s'étaient divisés en deux équipes et se relevaient d'heure en heure.

Nous passâmes la nuit dans un palatkah. Le lendemain quand nous

voulûmes nous remettre en route, quatre seulement d'entre nous étaient

en état de charger le canot et de l'éloigner de la berge.

Malgré l'état de leurs jambes qui leur refusaient tout service,

puisqu'ils ne pouvaient se tenir debout et qu'on était obligé de les

aider à entrer et à sortir du bateau, Leach et Landertack continuaient

de ramer à chaque fois qu'arrivait leur tour de se mettre aux avirons.

L'état de Melville et de Bartlett n'était guère meilleur; c'était la

première fois que Bartlett se trouvait hors de service. Nous partîmes

néanmoins ce matin-là, et vers midi nous débarquâmes au village de

Gemovyalack que nous avons su depuis se trouver au cap Bykoff. Nous y

fûmes reçus de la façon la plus cordiale par une douzaine d'hommes, de

femmes et d'enfants. A notre arrivée, on nous conduisit à la hutte du

chef de ce village lequel s'appelait Nicolaï Chagra.

Quelques minutes plus tard, nous vîmes entrer dans la hutte un jeune

homme mince et élancé que nous reconnûmes de suite pour un Russe

ou un Cosaque. C'était en effet un Russe exilé dans le village. Il

s'appelait Yaphem Kopsloff. Cet homme nous rendit, par la suite, de

grands services. A l'époque de notre arrivée, il ne savait pas d'autres

mots d'anglais que: bravo! qui, dans sa pensée, signifiait bon; c'était

donc le seul mot que nous comprissions tous les deux; mais, au bout

de quinze jours, il m'avait appris assez de russe pour comprendre mon

langage, dans lequel je mélangeais le russe et le tongouse.

Nous passâmes la nuit chez Nicolaï. Sa femme nous servit pour notre

souper du poisson auquel nous fîmes le plus grand honneur. Nous

profitâmes de cette occasion pour essayer de faire comprendre ce qui

était arrivé à nos trois bateaux, ajoutant que nous ne savions pas ce

qu'étaient devenus les deux autres; nous exprimâmes ensuite le désir

de nous rendre à Boulouni. Nicolaï nous fit alors comprendre que cette

ville se trouvait à quinze jours de marche.

Il est peut-être bon que j'explique pourquoi nous étions allés au cap

Bykoff, qui se trouvait presque à l'opposé de Boulouni, par rapport

au lieu où nous avions débarqué. La raison est, comme nous l'avons su

plus tard, que le vieux Wassili devait avant tout nous remettre entre

les mains de son chef, Nicolaï Chagra; quant à lui, nous ne l'avons

rencontré que par hasard. Mais je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi

on ne nous avait pas conduits à Boulouni, comme on nous l'avait promis.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 12 / 24 段