prêt, nous aidâmes Melville et Leach à monter dans la baleinière; puis,
après avoir cargué la voile à cause du vent, je me mis au gouvernail,
tandis que Bartlett se tenait à l'avant pour sonder le lit de la
rivière avec une perche. Ces dispositions prises, nous nous éloignâmes
de la rive pour gagner la rive opposée qui se trouvait un peu sous
le vent. Cette manœuvre nous présenta quelque difficulté; cependant
nous réussîmes à l'exécuter. En remontant la rivière, nous aperçûmes
sept rennes sur les collines qui bordaient la rive, mais nous ne nous
arrêtâmes point pour essayer d'en tuer.
Vers onze heures, deux huttes s'offrirent à nos yeux sur la rive
occidentale, et comme l'endroit me paraissait propice pour débarquer,
je proposai d'y faire halte et de faire sécher nos vêtements, qui en
avaient grand besoin. Ce jour-là était un dimanche; ce fut en réalité
notre premier jour de repos depuis bien longtemps. En débarquant,
nous trouvâmes deux belles huttes d'été, aux parois inclinées sous
un toit ayant la forme d'une pyramide tronquée avec une ouverture
pour le passage de la fumée. Les Russes donnent le nom de _palatka_
à ces sortes de huttes, que les Tongouses désignent sous le nom
d'_orasso_. Pendant toute la journée, le soleil brilla dans tout son
éclat, de sorte que nous pûmes ouvrir tous nos sacs et faire sécher
notre garde-robe. Ce temps superbe et la certitude que les secours
dont nous avions besoin ne pouvaient se faire attendre, furent cause
que nous passâmes ce dimanche dans l'allégresse. Nous en profitâmes
aussi pour écrire une relation succincte de l'arrivée de la baleinière
à l'embouchure de la Léna. Nous enterrâmes ce document au pied d'une
perche au sommet de laquelle nous laissâmes un drapeau américain, afin
d'attirer l'attention et de faire reconnaître la place de notre dépôt.
En arrivant, nous avions trouvé, dans une des huttes, quelques débris
de poisson, ainsi qu'un morceau de pain noir dont notre Indien s'était
régalé. Dans chacune d'elles, on voyait, en outre, les cadres sur
lesquels les Tongouses font sécher leurs filets et leur poisson.
Nous repartîmes le lendemain, lundi, 19 septembre, continuant toujours
à remonter le cours de la rivière. Chacun de nous avait alors ses
attributions; ainsi les hommes formaient deux équipes de rameurs qui
se relevaient toutes les deux heures; Melville, assis à l'arrière,
commandait la manœuvre; moi-même j'étais assis au gouvernail et
Bartlett, debout à l'avant, sondait avec une perche. Tout allait à
merveille: un vent faible aidait nos rameurs; nous espérions donc
atteindre, avant la tombée de la nuit, la première station indiquée sur
les cartes, lorsque nous tombâmes au milieu de bas-fonds et de bancs de
sable qui barraient le lit de la rivière, et à une heure, nous étions
encore à plus d'un mille de la rive occidentale, où se trouvait le
village que nous cherchions.
Apercevant une pointe de terre, je proposai d'y aborder pour y
installer nos compas prismatiques et prendre quelques relèvements
pendant qu'on préparerait le dîner. Après deux heures d'un travail
opiniâtre, pour vaincre le courant, nous atteignîmes la rive, et notre
cuisinier était en train d'allumer le feu, quand, à notre grande
surprise, comme aussi à notre grande joie, nous aperçûmes trois
indigènes. Ceux-ci étaient montés dans des canots qu'ils manœuvraient
avec de doubles pagaies pour doubler la pointe de terre où nous nous
trouvions. Nous sautâmes aussitôt dans la baleinière pour aller à leur
rencontre; mais notre vue sembla les intimider, car ils commencèrent à
rebrousser chemin. Laissant alors les avirons, nous leur montrâmes du
pemmican. Après beaucoup d'hésitation, le plus jeune, qui avait environ
dix-huit ans, finit par approcher et prit le morceau de pemmican que
nous lui tendions. Il appela ensuite ses deux compagnons qui vinrent à
leur tour. Nous les décidâmes à nous suivre à l'endroit de la rive où
nous venions de débarquer; nous y fîmes du feu pour préparer notre thé.
L'un de ces indigènes nous fit alors présent d'une oie et d'un poisson,
c'est-à-dire de tout ce qu'ils possédaient pour le moment.
Pendant qu'on préparait notre dîner, nous examinâmes leurs canots que
nous trouvâmes très propres et remplis de filets. Ayant remarqué qu'un
de ces indigènes portait un vêtement gris avec un collet de velours, je
le lui indiquai du doigt tout en l'interrogeant du regard. Il prononça
alors le nom de Boulouni. Lui ayant montré de la même façon le couteau
qu'il portait à sa ceinture et qu'il nommait boaktah, il répéta le
nom de Boulouni. J'en conclus qu'il me désignait ainsi le nom de la
localité où il avait acheté ces objets.
Nous nous mîmes alors joyeusement en devoir de faire honneur à l'oie
et au poisson que ces gens nous avaient donnés, tout en savourant
notre thé avec délices, car nous vîmes que l'heure de délivrance avait
enfin sonné. Après le repas, les trois indigènes nous montrèrent tous
leurs engins de chasse et de pêche, tandis que, de notre côté, nous
leur faisions voir notre boussole, le chronomètre et nos fusils, ce
qui parut leur faire un extrême plaisir. Ils firent ensuite le signe
de la croix, et, nous tendant les mains, nous dirent «_Pas hec bah_»,
puis ils nous montrèrent leurs croix qu'ils baisèrent. Heureusement,
j'étais encore en possession d'un certain talisman, qu'un de mes amis
catholiques, de San Francisco, m'avait envoyé avant mon départ, en
me recommandant de le conserver précieusement, me disant que si je
le portais, je reviendrais sain et sauf de mon voyage: c'était une
médaille qu'il avait fait bénir exprès pour moi. Bien que je n'eusse
pas, à la vérité, une foi inébranlable dans les vertus de cette
médaille, je la montrai aux indigènes qui vinrent immédiatement y
déposer dévotement un baiser.
C'était là le seul objet que nous eussions à montrer à ces braves gens,
pour leur faire voir que nous étions chrétiens. Aussi vous pouvez
vous imaginer les sentiments qui nous animaient tous à la vue de ces
gens qui étaient les premiers que nous vissions depuis près de deux
ans; et j'avoue que jamais, auparavant, je n'avais ressenti autant
de reconnaissance pour les missionnaires, que ce jour-là, qui nous
ramenait au milieu des peuplades chrétiennes.
CHAPITRE VIII.
Parmi les Tongouses.
Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et
leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les
quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de
guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour
remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur
leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la
nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils
avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles
coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour
aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux
de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à
Gemovyalack—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du
village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers
le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite
des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah
Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse
hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville
ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses
dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower
retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni,
et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des
deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à
Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize
jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la
troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros
adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de
Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la
baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce
dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman
et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous
rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me
donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de
recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de
Danenhower.
La vue de la bienheureuse médaille avait achevé de faire disparaître
la méfiance entre les indigènes et les naufragés; les craintes des
premiers étant complétement dissipées, les rapports entre eux devinrent
plus libres; aussi les derniers en profitèrent pour se procurer
immédiatement un gîte. Nous leur fîmes signe, continue M. Danenhower,
que nous avions besoin de dormir, en posant notre tête entre nos mains
et en faisant mine de ronfler. Ils nous comprirent, et, nous faisant
suivre la rive où nous avions fait halte, nous conduisirent au pied
d'une colline de soixante à soixante-dix pieds d'élévation. Cette
colline se trouve à l'embouchure du petit bras de la Léna, et nous
avons appris depuis qu'elle fait partie du cap Borchaya, qu'on dit être
à cent quarante verstes ou environ quatre-vingt-quinze milles du cap
Bykoff. Nous y trouvâmes quatre maisons et plusieurs magasins, mais
tous assez délabrés, à l'exception d'une maison, qui était en très bon
état. Tout près, on voyait un cimetière avec un grand nombre de croix.
Nous nous établîmes tous dans cette maison. Les indigènes furent très
bons pour nous; ils allèrent jeter leurs filets dans la rivière et
en rapportèrent du poisson. Ils en firent griller une partie devant
le feu et nous en offrirent les meilleurs morceaux. De notre côté,
nous en fîmes bouillir quelques-uns, de sorte que nous pûmes faire un
très bon repas. Pendant que nous mangions, l'un des indigènes, que les
autres nommaient Caranie, s'en était allé, laissant avec nous le jeune
garçon que nous appelions Tomat et l'invalide que nous avions baptisé
du nom de Théodore. L'absence de Caranie me fit supposer que d'autres
indigènes habitaient le voisinage et que celui-ci était allé les
informer de notre arrivée.
Le lendemain matin, nous retournâmes à notre canot et pendant que
nos hommes étaient occupés à le charger j'allai faire quelques
observations; je voulais m'assurer de l'heure locale et connaître la
direction du vent et l'orientation générale du pays. Auparavant, je
m'étais entretenu, par signes, bien entendu, avec Tomat, qui m'avait
tracé sur le sable le cours du fleuve, et indiqué que la distance de
Boulouni était de sept jours. Il me marquait chaque station où nous
devions nous arrêter pour passer la nuit, en faisant mine de ronfler
bruyamment.
Il me parut parfaitement disposé à nous servir de pilote pour aller à
Boulouni.
A mon retour, Melville me pria de me hâter parce qu'il désirait
partir. Je fus surpris et lui demandai où étaient les deux indigènes
qui étaient restés avec nous. Il me répondit qu'ils étaient partis
et avaient refusé de nous accompagner. Le priant alors de m'attendre
quelques minutes, je retournai à la hutte pour tâcher de les décider
à nous suivre. En y arrivant, je vis le jeune Tomat qui était grimpé
sur le sommet et avait l'air profondément triste et comme hors
de lui-même. Quand je lui fis signe de me suivre, il me répondit
tristement: «Sok! Sok! Sok!» ce qui signifie: «non! non!» et alors
essaya de m'expliquer quelque chose que je ne pus comprendre en
répétant souvent le mot «kornado», qui, comme je l'appris plus tard,
signifie «père». Cela me contraria pour le jeune garçon; je lui donnai
un mouchoir de poche de couleur et quelques bagatelles, puis je revins
près de Melville. Nous partîmes alors, nous abandonnant à notre sort,
et essayâmes de marcher au sud, c'est-à-dire vers Boulouni, au milieu
des îlots de boue; mais nos efforts furent inutiles. A cinq heures
du soir nous tînmes conseil; alors j'insistai pour qu'on se décidât
immédiatement à passer la nuit à la belle étoile ou à retourner en
arrière. Je conseillai fortement de retourner en arrière et d'obliger
les indigènes à nous suivre. Nous avions deux remingtons et un fusil
de chasse; or, avec ces armes, j'étais certain que nous arriverions
facilement à nos fins. Comme Bartlett avait sondé le long du chemin,
je lui demandai s'il pourrait reconnaître la route pour retourner
en arrière. «Oui, me répondit-il», et nous reprîmes le chemin que
nous venions de parcourir. Jusqu'à la nuit, tout alla pour le mieux,
mais le vent s'éleva et commença à souffler en tempête. Les eaux peu
profondes où nous nous trouvions rendaient la situation périlleuse pour
notre bateau. Heureusement nous pûmes le conduire sous le vent d'un
banc de vase, où nous l'amarrâmes avec une ligne à trois des pieux
de notre tente enfoncés dans la boue. Nous restâmes dans cet endroit
pendant toute la nuit: le froid était rigoureux, et quelques-uns
d'entre nous eurent les pieds et les jambes cruellement attaqués par
le froid. Pendant la soirée, la neige tombait par rafales, et j'avais
été forcé de donner la barre à Leach, parce que mes lunettes étaient
à chaque instant couvertes de neige, ce qui m'empêchait de voir. Au
point du jour, je priai Bartlett et Wilson de se tenir debout dans le
canot et d'examiner soigneusement la rive. Bartlett me dit qu'il ne
le reconnaissait pas, mais Wilson m'assura que nous nous trouvions à
l'endroit où nous avions rencontré les indigènes. Bartlett dit alors
que si nous pouvions doubler un banc de vase qu'il indiqua, nous
aurions ensuite un chemin facile: c'est pourquoi nous prîmes un ris; je
me mis à la barre et dirigeai le canot au vent de ce banc. Alors nous
eûmes un vent arrière et pûmes atterrir. Newcomb tua quelques goëlands
que nous mangeâmes à notre déjeuner pour économiser les quelques
livres de pemmican qui nous restaient. Wilson prétendait avec beaucoup
d'assurance qu'en moins d'une demi-heure il pourrait retourner à la
hutte où nous avions couché l'avant-veille. Nous nous mîmes presque
tous à rire de lui; mais je lui dis cependant d'aller avec Manson et
de voir, pendant que j'enverrais deux hommes en reconnaissance du côté
opposé. Très peu de temps après, Wilson et Manson revinrent. Il nous
apprirent, à notre grande joie, qu'ils avaient aperçu la hutte. Nous
rappelâmes aussitôt nos éclaireurs et nous rembarquâmes. Nous doublâmes
la pointe et fûmes reçus à notre ancien gîte par les indigènes qui nous
accueillirent de la façon la plus cordiale. A leur tête se trouvait
un autre indigène d'un âge avancé, qui ôta son chapeau en nous disant:
«Drasti! drasti!» et en même temps nous serra la main. Il s'approcha
ensuite de Melville, qui était presque perclus et l'aida à sa rendre
à la hutte. Nous déchargeâmes le bateau et emportâmes nos couchettes.
Quand les indigènes aperçurent deux goëlands, dont nous nous proposions
de faire notre nourriture, ils les jetèrent à terre avec dégoût et
nous apportèrent à la place de la chair de renne. Le vieillard, qui se
nommait Veo Wassili, se montra très bienveillant pour nous et consentit
volontiers à nous servir de pilote jusqu'à Boulouni; il alla mesurer le
tirant d'eau de la baleinière, nous montrant ainsi sa prévoyance, et,
en outre, qu'il connaissait son métier. Ce vieux Tongouse Wassili ou
Koolgiyark ou encore Wassili aux oreilles coupées, comme on l'appelait,
me faisait sans cesse penser à feu le commodore Foxholl A. Parker.
Cet homme se montra toujours digne et complaisant et fit preuve d'un
certain raffinement de manières, qui était vraiment remarquable.
Nous devinâmes immédiatement que c'était cet homme que Caranie était
allé chercher pour nous; et qu'en outre c'était la raison pour laquelle
le jeune Tomat n'avait pas voulu nous accompagner jusqu'à ce que son
père ne fût de retour. J'obtins de Wassili qu'il nous traçât la carte
de la route que nous avions à suivre et le croquis ci-dessous en est la
copie avec la ligne par laquelle il se proposait de nous conduire[2].
Il y indiqua aussi les points où nous devions nous arrêter pendant la
nuit pour nous reposer.
[2] Voir aux gravures.
Le lendemain nous étions suffisamment reposés et prêts à partir avec
Wassili, Bartlett et moi. Nous demandâmes à Melville de partir en
avant pour envoyer du secours de Boulouni et répandre la nouvelle de
l'arrivée probable des deux autres canots; mais Melville préféra que
nous restassions tous réunis, craignant sans doute que seuls nous ne
puissions encore nous tirer d'affaire.
Le mercredi matin, 21 septembre, nous partîmes avec Wassili et deux
autres indigènes qui nous firent suivre la route que nous avions déjà
parcourue la veille vers le sud et l'est; au milieu des bancs de vase,
notre guide marchait en avant avec ses deux hommes placés à ses côtés,
lesquels sondaient constamment avec leurs pagaies. Leurs bateaux ou
viatkies ont environ quinze pieds de long et vingt pouces de large.
Ils ont à peu près la forme de nos canots de course en papier et sont
pourvus d'une pagaie. Le rameur est tourné de côté de l'arrière et
bat l'eau alternativement à droite et à gauche, le centre d'appui de
sa pagaie étant un point imaginaire situé entre ses deux mains. Le
mouvement de leur rame est très gracieux, et ils obtiennent avec leur
canot une très grande rapidité tout en sondant à chaque coup d'aviron
quand ils sont au milieu des bas-fonds. Wassili trouva un chenal au
milieu des bancs de vase par lequel notre canot, qui tirait alors
vingt-six pouces d'eau, put passer. Nous continuâmes notre route
pendant toute la journée en nous dirigeant au sud et à l'est. Vers huit
heures du soir nous abordâmes sur une plage basse où nous établîmes
notre campement pour la nuit. Wassili nous donna alors du poisson pour
notre souper. Le temps était extrêmement froid et sombre, et le vent
soufflait avec force; ce qui remplissait notre pilote d'inquiétude
au sujet de l'état du fleuve, car il craignait que nous ne fussions
arrêtés par la jeune glace. En effet, le lendemain, une frange de jeune
glace bordait chacune des rives du fleuve, mais nous pûmes cependant
nous ouvrir un chemin et continuer notre route, et, quand le soleil eût
achevé de fondre cette glace, nous nous engageâmes dans un dédale de
petits canaux que nous suivîmes pendant toute la journée. Nous vîmes
sur notre route plusieurs huttes de chasse. Le soir nous couchâmes
dans deux cabanes situées sur la rive, et le lendemain matin nous
entrâmes dans un large cours d'eau que nous pensions être le fleuve
lui-même. Vers midi, nous atteignîmes une pointe de terre sur laquelle
était un village abandonné, composé de six huttes bien bâties et de
nombreux magasins. Wassili nous conduisit à une de ces huttes et nous
dit _couche ou mange_. Je remarquai alors que l'un des indigènes s'en
allait avec son canot. Je me promenai un peu dans le village pour
l'examiner. Les maisons étaient en bon état: on y voyait à l'intérieur
de nombreuses auges pour les chiens et des ustensiles de cuisine. Les
portes n'en étaient pas verrouillées, mais celles des magasins étaient
soigneusement fermées avec des cadenas en fer d'une forme particulière.
Les circonstances semblaient donc prendre une tournure favorable,
car je tenais pour certain que les indigènes qui habitent ces maisons
pendant l'hiver ne pouvaient être bien loin. Profitant de ces quelques
heures de repos, j'examinai les pieds et les jambes de Leach et de
Landertack. Les pieds de Leach étaient devenus noirs et Landertack
avait les jambes dans un état déplorable, elles étaient fortement
enflées et dans quelques endroits la peau était déchirée sur une grande
longueur. Nous les pansâmes le mieux que nous pûmes avec du liniment
tant que j'en eus, et ensuite avec de la graisse empruntée à la boîte
du bateau. Une heure après environ, nous vîmes arriver un bateau dont
les gens débarquèrent près du village et vinrent dans la maison se
placer près de nous.
Quelques minutes plus tard, Wassili vint nous prier de le suivre,
Melville et moi. Il nous conduisit dans une maison, au propriétaire
de laquelle il serra la main. Cet homme, d'un âge avancé, se nommait
Spiridon; il avait avec lui deux femmes d'un aspect assez désagréable,
et qui, toutes les deux, avaient perdu l'œil gauche. Elles nous
servirent cependant du thé dans des tasses de porcelaine. Elles nous
offrirent en même temps un peu de graisse de renne, ce qui, dans le
pays, est considéré comme une véritable friandise. Ce Spiridon avait
l'aspect d'un pirate de profession. En outre, on remarquait un air
de mystère dans ce village qui me fit dire à Melville que je croyais
notre hôte un vieux coquin auquel je redoutais de me confier. Il nous
donna néanmoins une oie énorme qui fut dressée et farcie de sept
autres oies (?) désossées, mais il nous recommanda de ne la manger
que le lendemain à notre repas du soir. Il nous annonça aussi que
nous partirions le lendemain matin. Newcomb ayant aperçu quelques
gelinottes voler autour des maisons abandonnées, tua quelques-uns de
ces jolis oiseaux qui étaient alors dans leur plumage blanc d'hiver,
avec des plumes depuis le bec jusqu'aux orteils. Le lendemain matin,
on nous donna un nouveau pilote: c'était un jeune homme nommé Kapucan
qui vivait avec Spiridon. Le vieux Wassili était en effet complétement
épuisé, il nous montra à son coude gauche une blessure dangereuse
d'arme à feu, qui n'était pas encore fermée, mais Caranie et Théodore
continuèrent à nous accompagner. Nous en fûmes heureux, car cette
journée-là fut pénible, et nos hommes furent obligés de ramer jusqu'à
huit heures du soir. Afin de rendre le travail moins fatigant, ils
s'étaient divisés en deux équipes et se relevaient d'heure en heure.
Nous passâmes la nuit dans un palatkah. Le lendemain quand nous
voulûmes nous remettre en route, quatre seulement d'entre nous étaient
en état de charger le canot et de l'éloigner de la berge.
Malgré l'état de leurs jambes qui leur refusaient tout service,
puisqu'ils ne pouvaient se tenir debout et qu'on était obligé de les
aider à entrer et à sortir du bateau, Leach et Landertack continuaient
de ramer à chaque fois qu'arrivait leur tour de se mettre aux avirons.
L'état de Melville et de Bartlett n'était guère meilleur; c'était la
première fois que Bartlett se trouvait hors de service. Nous partîmes
néanmoins ce matin-là, et vers midi nous débarquâmes au village de
Gemovyalack que nous avons su depuis se trouver au cap Bykoff. Nous y
fûmes reçus de la façon la plus cordiale par une douzaine d'hommes, de
femmes et d'enfants. A notre arrivée, on nous conduisit à la hutte du
chef de ce village lequel s'appelait Nicolaï Chagra.
Quelques minutes plus tard, nous vîmes entrer dans la hutte un jeune
homme mince et élancé que nous reconnûmes de suite pour un Russe
ou un Cosaque. C'était en effet un Russe exilé dans le village. Il
s'appelait Yaphem Kopsloff. Cet homme nous rendit, par la suite, de
grands services. A l'époque de notre arrivée, il ne savait pas d'autres
mots d'anglais que: bravo! qui, dans sa pensée, signifiait bon; c'était
donc le seul mot que nous comprissions tous les deux; mais, au bout
de quinze jours, il m'avait appris assez de russe pour comprendre mon
langage, dans lequel je mélangeais le russe et le tongouse.
Nous passâmes la nuit chez Nicolaï. Sa femme nous servit pour notre
souper du poisson auquel nous fîmes le plus grand honneur. Nous
profitâmes de cette occasion pour essayer de faire comprendre ce qui
était arrivé à nos trois bateaux, ajoutant que nous ne savions pas ce
qu'étaient devenus les deux autres; nous exprimâmes ensuite le désir
de nous rendre à Boulouni. Nicolaï nous fit alors comprendre que cette
ville se trouvait à quinze jours de marche.
Il est peut-être bon que j'explique pourquoi nous étions allés au cap
Bykoff, qui se trouvait presque à l'opposé de Boulouni, par rapport
au lieu où nous avions débarqué. La raison est, comme nous l'avons su
plus tard, que le vieux Wassili devait avant tout nous remettre entre
les mains de son chef, Nicolaï Chagra; quant à lui, nous ne l'avons
rencontré que par hasard. Mais je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi
on ne nous avait pas conduits à Boulouni, comme on nous l'avait promis.