Le lendemain nous partîmes en rangeant la côte méridionale jusque vers

midi. Cette côte est d'une élévation moyenne et présente quelques

petites plages. De loin en loin, nous y apercevions un gros hibou

blanc, silencieux et solitaire, perché sur le sommet d'une falaise.

A midi, il nous fallut entreprendre un _portage_ laborieux, pendant

lequel M. Dunbar tomba épuisé sur la glace, souffrant de violentes

palpitations. Quand nos embarcations furent remises à flot, nous

reprîmes notre route et nous nous arrêtâmes seulement à minuit, pour

camper, sur la côte, dans un endroit découvert et stérile.

Le lendemain, 7 septembre, nous prîmes la direction de l'île Stobovoï,

qui gît à cinquante milles au sud-ouest de la pointe méridionale

de Koltenoï. Ce jour-là, nous eûmes une brise fraîche, et il nous

fallut passer la nuit dans un endroit fort dangereux, où, à plusieurs

reprises, les glaces menacèrent de nous écraser.

Le 8, nous passâmes en vue de Stobovoï sans nous y arrêter. Cette île

nous parut aride et dénudée, et ne pas mériter la peine d'être visitée;

d'ailleurs, nous ne la vîmes que de loin.

Dans la soirée du 9 septembre, nous avions atteint l'extrémité

septentrionale de l'île Semenowski; nos canots furent hissés sur une

île de glace, où notre campement fut installé pour la nuit.

Le 10, la pointe septentrionale de Semenowskii fut doublée de bonne

heure. Nous continuâmes notre route en rangeant la côte occidentale;

vers midi, le capitaine donna l'ordre d'aborder pour dîner et visiter

l'île. Plusieurs pistes de rennes ayant été signalées dans la direction

du sud, il suggéra l'idée à nos chasseurs de se déployer en tirailleurs

pour faire une battue dans toute la largeur de l'île et de s'avancer

dans cet ordre jusqu'à l'extrémité méridionale. Il espérait que

quelques-uns d'entre nous parviendraient ainsi à mettre bas quelques

pièces de gibier.

Ce plan étant adopté, nous partîmes donc au nombre de dix pour le

mettre à exécution. Avec Kuehne, je suivais le rivage, tandis que

Johnson, Bartlett, Noros, M. Collins et les deux Indiens faisaient le

tour des collines, quand un renne femelle, accompagnée de son faon, se

leva devant nous; et ces deux animaux prirent aussitôt la direction

du nord de toute la vitesse de leurs jambes, car ils avaient aperçu

les canots qui côtoyaient le rivage; néanmoins nous leur envoyâmes nos

balles, mais les honneurs de la journée revinrent à Noros, qui abattit

la mère. Celle-ci fut aussitôt apportée au rivage, d'où nous la fîmes

parvenir à Chipp en la laissant glisser du haut d'une falaise. Celui-ci

la fit aussitôt dépecer; alors le capitaine donna l'ordre de débarquer

de nouveau, et, dans la soirée, il expliqua à Melville les motifs qui

le faisaient agir ainsi en lui disant que ses gens, aussi bien que

lui, étaient épuisés de fatigue et avaient besoin de repos et de se

rassasier. A vrai dire, tous les jours précédents, c'est-à-dire depuis

plus de vingt jours, nous avions été strictement rationnés, et n'avions

pu rassasier notre faim une seule fois. Melville lui dit néanmoins que

tous les hommes du canot étaient en parfaite santé et désiraient perdre

le moins de temps possible.

Le renne fut alors distribué tout entier, et le départ remis au lundi,

c'est-à-dire à trente-six heures plus tard. Malgré les pronostics

presque certains de l'arrivée d'une tempête.

En effet, le vent soufflait du nord-est depuis deux ou trois jours, et

nous avions observé qu'en pareille circonstance nous étions à peu près

sûrs d'essuyer une violente tempête; nous avions donc à craindre qu'un

coup de vent ne vînt nous assaillir le lundi ou le mardi.

Le même soir, Chipp me pria de l'accompagner à la chasse aux ptarmigans

qui n'étaient pas rares dans ces parages. J'acceptai son invitation

et partis avec lui. Nous trouvâmes quelques bandes de ces volatiles,

mais il nous fut impossible d'en abattre un seul. Ce fut la dernière

fois que j'eus l'occasion de me trouver en tête à tête avec Chipp. Sa

santé s'était considérablement améliorée, et il se montra très gai;

néanmoins, il envisageait l'avenir sous les couleurs les plus sombres.

Le lundi matin, 12 septembre, nous partîmes de Semenowski pour nous

diriger droit au sud, en longeant la côte occidentale d'une autre

île qui se trouve au sud, et vers onze heures du matin, nous nous

engageâmes dans un champ de glaces flottantes, en suivant le sillage

du canot nº 1, qui nous précédait. Nous étions presque sortis de ce

passage dangereux, et n'avions plus qu'à franchir un étroit canal entre

deux îles de glace pour nous trouver en eaux libres, lorsque par suite

d'une manœuvre mal exécutée, la baleinière heurta le glaçon que nous

avions sous le vent. Le choc fut si violent qu'une pointe de glace fit

un trou dans le flanc de la baleinière du côté de tribord. L'eau fit

alors irruption avec tant de violence que c'est à peine si nous eûmes

le temps de nous amarrer à la glace. Heureusement nous pûmes clouer

rapidement une feuille de plomb sur l'orifice du trou et le danger fut

bientôt conjuré. A partir de ce moment nous ne rencontrâmes plus de

glaces flottantes. Ce fut pendant qu'on réparait notre avarie que j'eus

mon dernier entretien avec M. Collins, qui vint nous rejoindre sur

l'île de glace; il se montra aussi aimable que de coutume et eut comme

toujours quelque histoire drolatique à nous conter. Le docteur fut

aussi très affable et s'enquit particulièrement de ma santé.

Dès que la baleinière fut remise en état, nous reprîmes notre route en

appuyant un peu au sud-est. Le capitaine qui tenait la tête, marchait

vent arrière. Les deux autres embarcations venaient derrière lui, mais

comme la baleinière était meilleure voilière que son canot, il nous

était difficile de nous tenir dans la position qui nous était assignée;

c'est-à-dire en arrière et à portée de voix. Chipp occupant le second

rang hiériarchique, fermait la marche et formait l'arrière-garde.

Le vent fraîchit alors rapidement et la mer grossit. Vers cinq heures,

notre position était perdue, et nous nous trouvions à neuf cents mètres

environ du quart de vent du premier canot. Melville m'ayant demandé

alors si nous pouvions reprendre notre place sans trop de danger,

comme la chose était possible, je lui indiquai les manœuvres à faire,

mais il m'invita à les faire exécuter. Je pris donc le commandement de

l'embarcation.

J'empannai soigneusement pour arriver dans le sillage du premier

canot, puis répétai la même manœuvre une seconde fois, en ayant soin

d'amener la voile à chaque fois et en tenant deux avirons dehors, afin

d'éviter de gagner de l'avant. C'est alors que je plaçai à la barre du

gouvernail le matelot Leach, qui était notre meilleur timonier, car

mes yeux ne me permettaient pas de m'y placer moi-même. Nous rangeâmes

ensuite le premier canot au-dessus du vent, puis nous prîmes des ris,

afin de ne pas nous éloigner de lui, mais cette manœuvre permit aux

lames d'embarquer. Vers le soir, mes compagnons virent le capitaine se

lever dans son canot et agiter les bras, comme pour nous faire signe de

nous éloigner, mais je ne vis point ce geste. On me dit aussi que Chipp

amenait sa voile.

A ce moment, Melville me consulta sur ce que nous avions à faire. Je

lui dis que nous pouvions continuer d'aller vent arrière jusqu'à la

nuit, mais qu'après nous serions menacés de rencontrer de jeunes glaces

au milieu des ténèbres. En même temps, je lui conseillai de préparer

une bonne semelle. Il me dit alors de prendre le commandement et d'agir

à ma guise, ce que fis. J'ordonnai donc à Cole et à Manson de prendre

trois des pieux de la tente, qui étaient longs d'environ huit pieds,

et de les lier fortement deux à deux, par les extrémités, de façon

à former un triangle, dont l'intérieur fut rempli avec un morceau de

toile à voile. Leur donnant ensuite le câbleau du bateau, je leur en

fis faire une drague, semblable à l'attache d'un cerf-volant, au milieu

de laquelle fut attaché notre palan. L'extrémité des pieux étant garnie

de cuivre, je pensais que leur poids, joint à ceux de la toile mouillée

et du double cordage, rendrait notre semelle (drag.) assez lourde pour

la faire descendre au fond de l'eau, me réservant, au cas contraire,

d'y joindre notre pot-à-feu de rechange et le seau du bateau.

La tempête était alors arrivée au plus haut degré de sa violence: les

vagues grossissaient et s'abattaient sur nous avec fureur. Leach,

toujours à son poste, s'acquittait admirablement de sa tâche, mais

malgré son adresse ne pouvait empêcher les vagues d'embarquer plus

ou moins. Aussi quatre d'entre nous étaient constamment occupés à

les rejeter à mesure qu'elles entraient, sinon le canot eût été

rempli au bout de quelques minutes. Quand la semelle fut terminée,

je la fis placer en avant du mât, en état d'être jetée à l'eau, et

j'enroulai moi-même le câble, de façon à ce qu'il se déroule sans

difficulté. Malheureusement les hommes étaient épuisés, et notre bateau

ne possédait que deux matelots capables de tenir l'aviron dans une

manœuvre aussi difficile que celle que je méditais, surtout au milieu

des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; tous les autres,

en effet, à l'exception de Leach, étaient trop inexpérimentés. Pendant

longtemps j'observai les vagues et vis qu'elles se succédaient par

séries de trois, et après la troisième, qui était la plus forte, se

produisait quelques instants d'accalmie. Alors j'assignai à chacun son

rôle: Wilson et Manson devaient se mettre aux avirons et maintenir le

bateau sur la crête de la vague; Cole devait se tenir à la drisse pour

baisser la voile, qu'Anequin et le cuisinier devaient se tenir prêts

à serrer aussitôt. Enfin Bartlett était chargé de lancer la semelle.

Quant à Leach, il restait au gouvernail. J'avais ensuite expliqué

la manœuvre avec précision. A ces mots: «_Lower away_» (amenez), le

gouvernail devait être tourné à tribord, la voile abaissée, le rameur

de babord devait nager avec son aviron, tandis que son compagnon

sillerait avec le sien. Toutes ces dispositions prises, j'attendis

pendant plus de cinq minutes l'instant favorable, car notre vie à tous

dépendait du succès de la manœuvre; quand je le crus arrivé, je criai:

«_Lower away_» (amenez), et chacun fit son devoir; le canot vira de

bord en faisant un terrible plongeon et fut hors de danger, tête à

la mer. Nous laissâmes alors les avirons, et la semelle fut lancée;

mais comme elle ne produisait point tout l'effet que j'en attendais,

je la chargeai avec le pot-à-feu et le seau. Cole me suggéra ensuite

l'idée de jeter à la mer un sac de toile peinte en lui maintenant la

gueule ouverte, celui-ci, en s'emplissant, devait nous rendre le même

service qu'une semelle. C'est, en effet, ce qui arriva. Nous restâmes

dans cette position pendant toute la nuit. La plupart des hommes se

couchèrent sous la voile. Melville qui était épuisé et dont les jambes

étaient extraordinairement enflées, s'endormit aussi à côté du mât, me

laissant la direction du canot.

Leach et Wilson gouvernèrent avec une rame pendant toute la nuit.

Quant à moi, je m'assis à leurs pieds pour veiller. Le tenon supérieur

du gouvernail ayant été enlevé, nous prîmes celui-ci à bord. A ce

moment, nous n'avions plus d'eau douce, la nôtre ayant été gâtée par

les paquets de mer que nous avions embarqués. Mais le soir qui précéda

notre départ de Semenowski, Newcomb nous avait rapporté plusieurs

ptarmigans, que les gens des autres tentes avaient rebutés; après les

avoir plumés et dressés, nous les mîmes dans notre marmite, et nous les

trouvâmes délicieux le lendemain.

Le 13 septembre, vers dix heures du matin, je remarquai que les vagues

changeaient de direction, et ne nous venaient plus droit du nord. J'en

conclus que le vent était passé au sud-est, ce qui me laissait espérer

de le voir devenir plus maniable. Vers midi, la mer commença à rouler

affreusement à babord, et le bateau plongeait du côté de l'arrière.

Nous étions complétement mouillés et nos couvertures étaient tellement

trempées et gonflées qu'elles tenaient sous les traverses et ne

pouvaient être remuées ni arrangées autrement, pour mieux équilibrer le

bateau. J'imaginai alors de tendre le tapis de caoutchouc, et, pendant

sept heures, je tins dans cette position avec le maître d'équipage,

qui le maintenait par l'autre bout. Nous réussîmes ainsi à empêcher

une grande quantité d'eau d'embarquer. A quatre heures et demie du

soir, je dis à Melville qu'il était temps de se remettre en route. La

mer était encore grosse à ce moment-là, mais commençait à s'apaiser,

et en mettant le cap à l'ouest, nous pouvions porter graduellement au

sud-ouest, pendant qu'elle tomberait.

Quoique la mer fût encore démontée, nous virâmes de bord, sans

embarquer une goutte d'eau; nous mîmes d'abord le cap à l'ouest, mais à

huit heures, nous prenions la direction du sud-ouest, que nous gardâmes

toute la nuit. Le temps étant devenu meilleur; Melville me releva, et

je pus alors me coucher en avant du mât; mais au bout d'une heure,

voyant qu'il m'était impossible de dormir, je repris ma place.

Le 14, à six heures du matin, je donnai l'ordre de préparer le

déjeuner, mais quelques minutes plus tard, nous fûmes fort surpris de

toucher par deux pieds d'eau. Il fallut donc reculer; je recommandai

alors de courir dans la direction de l'est. D'après mes calculs, nous

étions, au moment où nous avions viré de bord pour quitter le capitaine

à cinquante milles environ de Barkin, notre point de ralliement; je

supposais également que la tempête nous avait emportés à quinze milles

au moins vers le sud-ouest; mais comme pendant la nuit nous avions

parcouru environ vingt-cinq milles, nous devions donc nous trouver

sur les bas-fonds au nord de Barkin. Toutes ces réflexions me firent

dire à Melville que si nous continuions notre route à l'ouest nous

n'avions aucune chance de trouver un point pour débarquer; tandis que

si nous mettions le cap à l'est pour atteindre une eau profonde et

diriger ensuite notre course droit au sud vers les points élevés qui se

trouvent sur la côte, nous trouverions un endroit d'un abord facile. Ce

conseil fut suivi, car Melville, tout en conservant le commandement,

m'écoutait volontiers en toute circonstance.

A un autre moment, Bartlett nous dit qu'il apercevait une terre basse

couverte de troncs d'arbres. Invité à regarder une seconde fois et à

examiner sérieusement si c'était la côte, il reconnut s'être trompé: ce

qu'il avait pris pour une terre n'était qu'une flaque d'eau entourée de

bas-fonds.

Nous avions cependant l'occasion de remarquer qu'autour de nous l'eau

n'était plus qu'à demi-salée; en outre, elle était recouverte d'une

mince pellicule de jeune glace. Cette remarque ne nous empêcha point,

toutefois, de poursuivre notre route vers l'est, appuyant de temps

en temps au sud; mais, chaque fois que nous tentions d'avancer dans

cette direction, nous étions arrêtés par des bas-fonds. Je remarquai

bientôt qu'un fort courant nous portait à l'est, tandis que les vents

soufflaient faiblement du sud. Pendant la nuit entière, nous appuyâmes

vers l'est-sud-est, et de très bonne heure, le lendemain matin, la

sonde nous donna neuf brasses d'eau. J'engageai aussitôt Melville à

se diriger droit au sud; mais comme il manifestait le désir d'aller

au sud-ouest, comme l'avait recommandé le capitaine, je fis gouverner

dans cette direction, que nous conservâmes jusqu'au 17 septembre au

matin. A ce moment, le vent était si faible que souvent, pour avancer,

nous étions obligés de reprendre nos rames. Au point du jour, la sonde

nous donnait dix pieds d'eau, et à partir de ce moment, nous eûmes

la terre presque constamment en vue. A deux reprises, nous essayâmes

d'aborder en traversant des brisants qui nous barraient le passage,

mais nous ne pûmes approcher à plus d'un mille du rivage. Voyant la

terre se prolonger du sud au nord, j'en conclus que nous nous trouvions

au sud de Barkin, et, le vent d'est nous favorisant, je proposai de

remonter au nord. Ma proposition étant acceptée, le cap fut mis dans

la direction du nord, où nous nous attendions trouver le capitaine et

le lieutenant Chipp; nous espérions, en tous les cas, atteindre Barkin

avant la tombée de la nuit.

Nous étions alors dans une condition déplorable. Il faut dire que

depuis quatre-vingt-seize heures nous n'avions pas quitté notre canot

et que pendant tout ce temps nos vêtements avaient été constamment

humides. J'avais cependant eu la précaution d'ôter de temps en temps

mes mocassins et de me frictionner les jambes pour rétablir la

circulation. En outre, je battais la semelle presque continuellement.

En vain j'avais invité mes compagnons à suivre mon exemple, mais ils

n'avaient point voulu m'écouter. Aussi Leach et Landertack avaient les

jambes considérablement enflées et la peau crevée en maints endroits;

les autres n'étaient guère en meilleur état, tandis que le lendemain

j'étais le plus ingambe de toute la bande.

Nous remontions au nord depuis une demi-heure environ, quand nous

remarquâmes deux langues de terre basses et marécageuses qui

s'avançaient vers la mer, indiquant clairement l'embouchure d'un cours

d'eau peu profond. Cette vue nous fit tenir conseil, et, pour ma part,

je fus d'avis que nous devions aborder le plus tôt possible, afin de

faire sécher nos vêtements. Cet avis fut écouté et suivi immédiatement.

Nous mîmes le cap sur l'intervalle qui séparait les deux langues de

terre et entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec vent arrière;

mais le courant était très fort. Au milieu, nous trouvions jusqu'à

cinq brasses d'eau, tandis que sur les côtés la profondeur allait en

diminuant rapidement, de sorte que la rivière, ayant de quatre à cinq

milles de large, nous ne pûmes approcher à plus d'un mille de la rive.

Je proposai néanmoins de la remonter jusqu'à midi, afin de voir ce

que nous avions à faire. Cette heure arrivée, je ne pus m'empêcher

de manifester l'opinion que nous étions dans quelque rivière sortant

d'un marais et débouchant dans l'Océan à trente ou quarante milles au

sud de Barkin. Je fis remarquer, en outre, que si nous retournions en

arrière, le vent soufflant de l'est, nous aurions à lutter contre lui,

mais qu'alors le courant serait pour nous, et qu'enfin si une tempête

survenait, nous serions à l'abri des brisants.

Ces réflexions avaient décidé Melville à revenir sur ses pas et à

suivre la côte jusqu'à Barkin; mais Bartlett, prenant alors la parole,

dit qu'à son avis nous devions être dans une des branches latérales de

la Léna.

—Qu'en pensez-vous? me demanda Melville.

—Bartlett peut avoir raison, lui répondis-je, mais il me semble que

si cela était, nous devrions avoir une terre plus élevée à babord.

Cependant la direction de cette rivière correspond assez exactement à

celle d'une des branches du fleuve. Mais pour nous convaincre de son

identité il nous faudrait trouver une île qui existe à une trentaine de

milles de son embouchure.

—Mais remarquez, reprit Bartlett, qu'un cours d'eau aussi

considérable, dont le volume est plus fort que celui du Mississippi à

son embouchure, ne peut être le simple déversoir d'un marais.

Je maintins néanmoins l'opinion que j'avais émise au début,

reconnaissant, toutefois, que les rives de ce cours d'eau pouvaient

nous offrir une excellente place pour débarquer avant la nuit.

Nous continuâmes donc de remonter le courant, et, vers sept heures,

nous pûmes débarquer près d'une hutte nommée _Orasso_, qui, pendant

l'été, servait d'abri aux chasseurs qui fréquentent ces parages.

Cent huit heures s'étaient écoulées depuis notre départ de Semenowski;

et pendant tout ce temps nous n'avions pas mis le pied hors de la

baleinière. Aussitôt à terre, notre premier soin fut d'allumer du feu,

autour duquel les hommes se groupèrent immédiatement sans même prendre

la précaution de faire un peu d'exercice pour rétablir la circulation

dans leur membres engourdis. Aussi la plupart eurent-il à s'en

repentir, car la nuit fut pour eux une véritable nuit d'agonie pendant

laquelle il leur semblait qu'on leur enfonçait des millions d'épingles

dans les bras et dans les jambes. Bartlett m'avoua le lendemain que

cette nuit avait été l'instant le plus cruel qu'il eût passé de sa vie.

Pour ma part, je me gardai bien d'imiter leur exemple. Avant d'entrer

dans la hutte et même de m'approcher du feu, j'eus soin de marcher

pendant quelques instants, et ne rentrai que pour prendre ma ration

de pemmican et une tasse de thé; et à ce moment, notre ration n'était

plus, depuis la séparation des trois canots, que du quart de la ration

ordinaire. Ensuite, je m'enfonçai dans mon sac, en m'étendant les pieds

dans la direction du feu, où tous mes camarades avaient déjà pris leur

place. Une fois couché je m'endormis comme un enfant et me réveillai le

lendemain frais et dispos.

Dès le point du jour, nous nous mîmes à inspecter les abords de

notre hutte, où nous ne tardâmes pas à trouver des empreintes de

pieds humains, des débris de poisson et des cornes de rennes. Nous

découvrîmes un morceau de bois sculpté représentant un renne portant

un petit enfant sur son dos. Tous ces indices de la présence de nos

semblables nous causèrent une joie immense, car nous ne pouvions tarder

à rencontrer des indigènes.

Vers sept heures, nous nous remîmes en route en remontant la rivière;

mais deux heures plus tard nous fûmes arrêtés par les bas-fonds au

milieu desquels il fut impossible de trouver un chenal assez profond

pour permettre à la baleinière de passer. Bartlett fut alors envoyé

en reconnaissance; mais il n'avait pas fait une centaine de pas, que

m'apercevant qu'il boitait, je courus après lui et le fis revenir au

bateau. Prenant alors sa place, je m'éloignai d'un demi-mille environ

en suivant le cours de la rivière. A cette distance j'aperçus plusieurs

cours d'eau encombrés de bas-fonds qui venaient du nord-ouest. Revenant

alors au canot, j'engageai Melville à faire préparer le thé pendant

que Manson et moi nous opérions une reconnaissance plus étendue. Nous

partîmes donc tous les deux, et nous avançâmes assez loin; Manson,

dans cette circonstance, avait des yeux pour moi. Nous finîmes par

découvrir une éminence juste devant nous, à deux milles environ,

et sur le bord de la rivière. Nous nous y rendîmes. Je le priai

d'examiner soigneusement le cours de cette dernière et de voir s'il

pourrait y découvrir un passage pour arriver jusqu'au point où nous

nous trouvions, car j'étais sûr qu'en cet endroit la rivière devait

être profonde. Manson, après un examen scrupuleux, me dit qu'à son

avis on pourrait trouver le passage que je désirais, sauf sur un court

espace. Nous reprîmes alors le chemin du canot. Le terrain que nous

avions parcouru pouvait être élevé d'une dizaine de pieds au-dessus du

niveau de la mer, et recouvert d'une couche de lichen. Nous y avions

remarqué un nombre considérable de pas de rennes, surtout aux endroits

où ces animaux venaient s'abreuver; nous avions aussi découvert une

autre hutte bâtie dans une petite plaine. De retour à la baleinière,

nous fîmes part à Melville de ce que nous avions vu, et aussitôt tout

le monde remonta dans le bateau. Cette fois la fortune nous favorisa,

car nous trouvâmes un chenal, et, peu de temps après, nous étions en

eau profonde. Chemin faisant, nous rencontrâmes une île, ce qui me fit

croire que Bartlett ne s'était pas trompé dans ses conjectures.

Dans l'après-midi, nous fîmes au moins trente milles, et vers le

crépuscule nous arrivâmes au pied d'un monticule d'une soixantaine

de pieds de hauteur, au-delà duquel nous espérions voir le lit de

la rivière incliner vers le sud. Nos tentes furent plantées en cet

endroit, et nous y passâmes la nuit. Le lendemain, je partis vers

quatre heures avec Bartlett pour faire une nouvelle reconnaissance.

Nous découvrîmes bientôt deux grandes rivières qui se dirigeaient vers

le nord-ouest, tandis qu'une autre encore beaucoup plus considérable

venait du sud.

Nous revînmes ensuite au camp, et réveillâmes nos camarades, puis on

prépara le thé. Un vent frais de l'ouest soufflait alors juste dans la

direction de la rivière, de sorte que nous allions l'avoir à combattre

en même temps que le courant.

Néanmoins, quand notre déjeuner fut terminé, je m'occupai, avec les

quatre hommes restés valides, de charger le canot.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 11 / 24 段