midi. Cette côte est d'une élévation moyenne et présente quelques
petites plages. De loin en loin, nous y apercevions un gros hibou
blanc, silencieux et solitaire, perché sur le sommet d'une falaise.
A midi, il nous fallut entreprendre un _portage_ laborieux, pendant
lequel M. Dunbar tomba épuisé sur la glace, souffrant de violentes
palpitations. Quand nos embarcations furent remises à flot, nous
reprîmes notre route et nous nous arrêtâmes seulement à minuit, pour
camper, sur la côte, dans un endroit découvert et stérile.
Le lendemain, 7 septembre, nous prîmes la direction de l'île Stobovoï,
qui gît à cinquante milles au sud-ouest de la pointe méridionale
de Koltenoï. Ce jour-là, nous eûmes une brise fraîche, et il nous
fallut passer la nuit dans un endroit fort dangereux, où, à plusieurs
reprises, les glaces menacèrent de nous écraser.
Le 8, nous passâmes en vue de Stobovoï sans nous y arrêter. Cette île
nous parut aride et dénudée, et ne pas mériter la peine d'être visitée;
d'ailleurs, nous ne la vîmes que de loin.
Dans la soirée du 9 septembre, nous avions atteint l'extrémité
septentrionale de l'île Semenowski; nos canots furent hissés sur une
île de glace, où notre campement fut installé pour la nuit.
Le 10, la pointe septentrionale de Semenowskii fut doublée de bonne
heure. Nous continuâmes notre route en rangeant la côte occidentale;
vers midi, le capitaine donna l'ordre d'aborder pour dîner et visiter
l'île. Plusieurs pistes de rennes ayant été signalées dans la direction
du sud, il suggéra l'idée à nos chasseurs de se déployer en tirailleurs
pour faire une battue dans toute la largeur de l'île et de s'avancer
dans cet ordre jusqu'à l'extrémité méridionale. Il espérait que
quelques-uns d'entre nous parviendraient ainsi à mettre bas quelques
pièces de gibier.
Ce plan étant adopté, nous partîmes donc au nombre de dix pour le
mettre à exécution. Avec Kuehne, je suivais le rivage, tandis que
Johnson, Bartlett, Noros, M. Collins et les deux Indiens faisaient le
tour des collines, quand un renne femelle, accompagnée de son faon, se
leva devant nous; et ces deux animaux prirent aussitôt la direction
du nord de toute la vitesse de leurs jambes, car ils avaient aperçu
les canots qui côtoyaient le rivage; néanmoins nous leur envoyâmes nos
balles, mais les honneurs de la journée revinrent à Noros, qui abattit
la mère. Celle-ci fut aussitôt apportée au rivage, d'où nous la fîmes
parvenir à Chipp en la laissant glisser du haut d'une falaise. Celui-ci
la fit aussitôt dépecer; alors le capitaine donna l'ordre de débarquer
de nouveau, et, dans la soirée, il expliqua à Melville les motifs qui
le faisaient agir ainsi en lui disant que ses gens, aussi bien que
lui, étaient épuisés de fatigue et avaient besoin de repos et de se
rassasier. A vrai dire, tous les jours précédents, c'est-à-dire depuis
plus de vingt jours, nous avions été strictement rationnés, et n'avions
pu rassasier notre faim une seule fois. Melville lui dit néanmoins que
tous les hommes du canot étaient en parfaite santé et désiraient perdre
le moins de temps possible.
Le renne fut alors distribué tout entier, et le départ remis au lundi,
c'est-à-dire à trente-six heures plus tard. Malgré les pronostics
presque certains de l'arrivée d'une tempête.
En effet, le vent soufflait du nord-est depuis deux ou trois jours, et
nous avions observé qu'en pareille circonstance nous étions à peu près
sûrs d'essuyer une violente tempête; nous avions donc à craindre qu'un
coup de vent ne vînt nous assaillir le lundi ou le mardi.
Le même soir, Chipp me pria de l'accompagner à la chasse aux ptarmigans
qui n'étaient pas rares dans ces parages. J'acceptai son invitation
et partis avec lui. Nous trouvâmes quelques bandes de ces volatiles,
mais il nous fut impossible d'en abattre un seul. Ce fut la dernière
fois que j'eus l'occasion de me trouver en tête à tête avec Chipp. Sa
santé s'était considérablement améliorée, et il se montra très gai;
néanmoins, il envisageait l'avenir sous les couleurs les plus sombres.
Le lundi matin, 12 septembre, nous partîmes de Semenowski pour nous
diriger droit au sud, en longeant la côte occidentale d'une autre
île qui se trouve au sud, et vers onze heures du matin, nous nous
engageâmes dans un champ de glaces flottantes, en suivant le sillage
du canot nº 1, qui nous précédait. Nous étions presque sortis de ce
passage dangereux, et n'avions plus qu'à franchir un étroit canal entre
deux îles de glace pour nous trouver en eaux libres, lorsque par suite
d'une manœuvre mal exécutée, la baleinière heurta le glaçon que nous
avions sous le vent. Le choc fut si violent qu'une pointe de glace fit
un trou dans le flanc de la baleinière du côté de tribord. L'eau fit
alors irruption avec tant de violence que c'est à peine si nous eûmes
le temps de nous amarrer à la glace. Heureusement nous pûmes clouer
rapidement une feuille de plomb sur l'orifice du trou et le danger fut
bientôt conjuré. A partir de ce moment nous ne rencontrâmes plus de
glaces flottantes. Ce fut pendant qu'on réparait notre avarie que j'eus
mon dernier entretien avec M. Collins, qui vint nous rejoindre sur
l'île de glace; il se montra aussi aimable que de coutume et eut comme
toujours quelque histoire drolatique à nous conter. Le docteur fut
aussi très affable et s'enquit particulièrement de ma santé.
Dès que la baleinière fut remise en état, nous reprîmes notre route en
appuyant un peu au sud-est. Le capitaine qui tenait la tête, marchait
vent arrière. Les deux autres embarcations venaient derrière lui, mais
comme la baleinière était meilleure voilière que son canot, il nous
était difficile de nous tenir dans la position qui nous était assignée;
c'est-à-dire en arrière et à portée de voix. Chipp occupant le second
rang hiériarchique, fermait la marche et formait l'arrière-garde.
Le vent fraîchit alors rapidement et la mer grossit. Vers cinq heures,
notre position était perdue, et nous nous trouvions à neuf cents mètres
environ du quart de vent du premier canot. Melville m'ayant demandé
alors si nous pouvions reprendre notre place sans trop de danger,
comme la chose était possible, je lui indiquai les manœuvres à faire,
mais il m'invita à les faire exécuter. Je pris donc le commandement de
l'embarcation.
J'empannai soigneusement pour arriver dans le sillage du premier
canot, puis répétai la même manœuvre une seconde fois, en ayant soin
d'amener la voile à chaque fois et en tenant deux avirons dehors, afin
d'éviter de gagner de l'avant. C'est alors que je plaçai à la barre du
gouvernail le matelot Leach, qui était notre meilleur timonier, car
mes yeux ne me permettaient pas de m'y placer moi-même. Nous rangeâmes
ensuite le premier canot au-dessus du vent, puis nous prîmes des ris,
afin de ne pas nous éloigner de lui, mais cette manœuvre permit aux
lames d'embarquer. Vers le soir, mes compagnons virent le capitaine se
lever dans son canot et agiter les bras, comme pour nous faire signe de
nous éloigner, mais je ne vis point ce geste. On me dit aussi que Chipp
amenait sa voile.
A ce moment, Melville me consulta sur ce que nous avions à faire. Je
lui dis que nous pouvions continuer d'aller vent arrière jusqu'à la
nuit, mais qu'après nous serions menacés de rencontrer de jeunes glaces
au milieu des ténèbres. En même temps, je lui conseillai de préparer
une bonne semelle. Il me dit alors de prendre le commandement et d'agir
à ma guise, ce que fis. J'ordonnai donc à Cole et à Manson de prendre
trois des pieux de la tente, qui étaient longs d'environ huit pieds,
et de les lier fortement deux à deux, par les extrémités, de façon
à former un triangle, dont l'intérieur fut rempli avec un morceau de
toile à voile. Leur donnant ensuite le câbleau du bateau, je leur en
fis faire une drague, semblable à l'attache d'un cerf-volant, au milieu
de laquelle fut attaché notre palan. L'extrémité des pieux étant garnie
de cuivre, je pensais que leur poids, joint à ceux de la toile mouillée
et du double cordage, rendrait notre semelle (drag.) assez lourde pour
la faire descendre au fond de l'eau, me réservant, au cas contraire,
d'y joindre notre pot-à-feu de rechange et le seau du bateau.
La tempête était alors arrivée au plus haut degré de sa violence: les
vagues grossissaient et s'abattaient sur nous avec fureur. Leach,
toujours à son poste, s'acquittait admirablement de sa tâche, mais
malgré son adresse ne pouvait empêcher les vagues d'embarquer plus
ou moins. Aussi quatre d'entre nous étaient constamment occupés à
les rejeter à mesure qu'elles entraient, sinon le canot eût été
rempli au bout de quelques minutes. Quand la semelle fut terminée,
je la fis placer en avant du mât, en état d'être jetée à l'eau, et
j'enroulai moi-même le câble, de façon à ce qu'il se déroule sans
difficulté. Malheureusement les hommes étaient épuisés, et notre bateau
ne possédait que deux matelots capables de tenir l'aviron dans une
manœuvre aussi difficile que celle que je méditais, surtout au milieu
des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; tous les autres,
en effet, à l'exception de Leach, étaient trop inexpérimentés. Pendant
longtemps j'observai les vagues et vis qu'elles se succédaient par
séries de trois, et après la troisième, qui était la plus forte, se
produisait quelques instants d'accalmie. Alors j'assignai à chacun son
rôle: Wilson et Manson devaient se mettre aux avirons et maintenir le
bateau sur la crête de la vague; Cole devait se tenir à la drisse pour
baisser la voile, qu'Anequin et le cuisinier devaient se tenir prêts
à serrer aussitôt. Enfin Bartlett était chargé de lancer la semelle.
Quant à Leach, il restait au gouvernail. J'avais ensuite expliqué
la manœuvre avec précision. A ces mots: «_Lower away_» (amenez), le
gouvernail devait être tourné à tribord, la voile abaissée, le rameur
de babord devait nager avec son aviron, tandis que son compagnon
sillerait avec le sien. Toutes ces dispositions prises, j'attendis
pendant plus de cinq minutes l'instant favorable, car notre vie à tous
dépendait du succès de la manœuvre; quand je le crus arrivé, je criai:
«_Lower away_» (amenez), et chacun fit son devoir; le canot vira de
bord en faisant un terrible plongeon et fut hors de danger, tête à
la mer. Nous laissâmes alors les avirons, et la semelle fut lancée;
mais comme elle ne produisait point tout l'effet que j'en attendais,
je la chargeai avec le pot-à-feu et le seau. Cole me suggéra ensuite
l'idée de jeter à la mer un sac de toile peinte en lui maintenant la
gueule ouverte, celui-ci, en s'emplissant, devait nous rendre le même
service qu'une semelle. C'est, en effet, ce qui arriva. Nous restâmes
dans cette position pendant toute la nuit. La plupart des hommes se
couchèrent sous la voile. Melville qui était épuisé et dont les jambes
étaient extraordinairement enflées, s'endormit aussi à côté du mât, me
laissant la direction du canot.
Leach et Wilson gouvernèrent avec une rame pendant toute la nuit.
Quant à moi, je m'assis à leurs pieds pour veiller. Le tenon supérieur
du gouvernail ayant été enlevé, nous prîmes celui-ci à bord. A ce
moment, nous n'avions plus d'eau douce, la nôtre ayant été gâtée par
les paquets de mer que nous avions embarqués. Mais le soir qui précéda
notre départ de Semenowski, Newcomb nous avait rapporté plusieurs
ptarmigans, que les gens des autres tentes avaient rebutés; après les
avoir plumés et dressés, nous les mîmes dans notre marmite, et nous les
trouvâmes délicieux le lendemain.
Le 13 septembre, vers dix heures du matin, je remarquai que les vagues
changeaient de direction, et ne nous venaient plus droit du nord. J'en
conclus que le vent était passé au sud-est, ce qui me laissait espérer
de le voir devenir plus maniable. Vers midi, la mer commença à rouler
affreusement à babord, et le bateau plongeait du côté de l'arrière.
Nous étions complétement mouillés et nos couvertures étaient tellement
trempées et gonflées qu'elles tenaient sous les traverses et ne
pouvaient être remuées ni arrangées autrement, pour mieux équilibrer le
bateau. J'imaginai alors de tendre le tapis de caoutchouc, et, pendant
sept heures, je tins dans cette position avec le maître d'équipage,
qui le maintenait par l'autre bout. Nous réussîmes ainsi à empêcher
une grande quantité d'eau d'embarquer. A quatre heures et demie du
soir, je dis à Melville qu'il était temps de se remettre en route. La
mer était encore grosse à ce moment-là, mais commençait à s'apaiser,
et en mettant le cap à l'ouest, nous pouvions porter graduellement au
sud-ouest, pendant qu'elle tomberait.
Quoique la mer fût encore démontée, nous virâmes de bord, sans
embarquer une goutte d'eau; nous mîmes d'abord le cap à l'ouest, mais à
huit heures, nous prenions la direction du sud-ouest, que nous gardâmes
toute la nuit. Le temps étant devenu meilleur; Melville me releva, et
je pus alors me coucher en avant du mât; mais au bout d'une heure,
voyant qu'il m'était impossible de dormir, je repris ma place.
Le 14, à six heures du matin, je donnai l'ordre de préparer le
déjeuner, mais quelques minutes plus tard, nous fûmes fort surpris de
toucher par deux pieds d'eau. Il fallut donc reculer; je recommandai
alors de courir dans la direction de l'est. D'après mes calculs, nous
étions, au moment où nous avions viré de bord pour quitter le capitaine
à cinquante milles environ de Barkin, notre point de ralliement; je
supposais également que la tempête nous avait emportés à quinze milles
au moins vers le sud-ouest; mais comme pendant la nuit nous avions
parcouru environ vingt-cinq milles, nous devions donc nous trouver
sur les bas-fonds au nord de Barkin. Toutes ces réflexions me firent
dire à Melville que si nous continuions notre route à l'ouest nous
n'avions aucune chance de trouver un point pour débarquer; tandis que
si nous mettions le cap à l'est pour atteindre une eau profonde et
diriger ensuite notre course droit au sud vers les points élevés qui se
trouvent sur la côte, nous trouverions un endroit d'un abord facile. Ce
conseil fut suivi, car Melville, tout en conservant le commandement,
m'écoutait volontiers en toute circonstance.
A un autre moment, Bartlett nous dit qu'il apercevait une terre basse
couverte de troncs d'arbres. Invité à regarder une seconde fois et à
examiner sérieusement si c'était la côte, il reconnut s'être trompé: ce
qu'il avait pris pour une terre n'était qu'une flaque d'eau entourée de
bas-fonds.
Nous avions cependant l'occasion de remarquer qu'autour de nous l'eau
n'était plus qu'à demi-salée; en outre, elle était recouverte d'une
mince pellicule de jeune glace. Cette remarque ne nous empêcha point,
toutefois, de poursuivre notre route vers l'est, appuyant de temps
en temps au sud; mais, chaque fois que nous tentions d'avancer dans
cette direction, nous étions arrêtés par des bas-fonds. Je remarquai
bientôt qu'un fort courant nous portait à l'est, tandis que les vents
soufflaient faiblement du sud. Pendant la nuit entière, nous appuyâmes
vers l'est-sud-est, et de très bonne heure, le lendemain matin, la
sonde nous donna neuf brasses d'eau. J'engageai aussitôt Melville à
se diriger droit au sud; mais comme il manifestait le désir d'aller
au sud-ouest, comme l'avait recommandé le capitaine, je fis gouverner
dans cette direction, que nous conservâmes jusqu'au 17 septembre au
matin. A ce moment, le vent était si faible que souvent, pour avancer,
nous étions obligés de reprendre nos rames. Au point du jour, la sonde
nous donnait dix pieds d'eau, et à partir de ce moment, nous eûmes
la terre presque constamment en vue. A deux reprises, nous essayâmes
d'aborder en traversant des brisants qui nous barraient le passage,
mais nous ne pûmes approcher à plus d'un mille du rivage. Voyant la
terre se prolonger du sud au nord, j'en conclus que nous nous trouvions
au sud de Barkin, et, le vent d'est nous favorisant, je proposai de
remonter au nord. Ma proposition étant acceptée, le cap fut mis dans
la direction du nord, où nous nous attendions trouver le capitaine et
le lieutenant Chipp; nous espérions, en tous les cas, atteindre Barkin
avant la tombée de la nuit.
Nous étions alors dans une condition déplorable. Il faut dire que
depuis quatre-vingt-seize heures nous n'avions pas quitté notre canot
et que pendant tout ce temps nos vêtements avaient été constamment
humides. J'avais cependant eu la précaution d'ôter de temps en temps
mes mocassins et de me frictionner les jambes pour rétablir la
circulation. En outre, je battais la semelle presque continuellement.
En vain j'avais invité mes compagnons à suivre mon exemple, mais ils
n'avaient point voulu m'écouter. Aussi Leach et Landertack avaient les
jambes considérablement enflées et la peau crevée en maints endroits;
les autres n'étaient guère en meilleur état, tandis que le lendemain
j'étais le plus ingambe de toute la bande.
Nous remontions au nord depuis une demi-heure environ, quand nous
remarquâmes deux langues de terre basses et marécageuses qui
s'avançaient vers la mer, indiquant clairement l'embouchure d'un cours
d'eau peu profond. Cette vue nous fit tenir conseil, et, pour ma part,
je fus d'avis que nous devions aborder le plus tôt possible, afin de
faire sécher nos vêtements. Cet avis fut écouté et suivi immédiatement.
Nous mîmes le cap sur l'intervalle qui séparait les deux langues de
terre et entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec vent arrière;
mais le courant était très fort. Au milieu, nous trouvions jusqu'à
cinq brasses d'eau, tandis que sur les côtés la profondeur allait en
diminuant rapidement, de sorte que la rivière, ayant de quatre à cinq
milles de large, nous ne pûmes approcher à plus d'un mille de la rive.
Je proposai néanmoins de la remonter jusqu'à midi, afin de voir ce
que nous avions à faire. Cette heure arrivée, je ne pus m'empêcher
de manifester l'opinion que nous étions dans quelque rivière sortant
d'un marais et débouchant dans l'Océan à trente ou quarante milles au
sud de Barkin. Je fis remarquer, en outre, que si nous retournions en
arrière, le vent soufflant de l'est, nous aurions à lutter contre lui,
mais qu'alors le courant serait pour nous, et qu'enfin si une tempête
survenait, nous serions à l'abri des brisants.
Ces réflexions avaient décidé Melville à revenir sur ses pas et à
suivre la côte jusqu'à Barkin; mais Bartlett, prenant alors la parole,
dit qu'à son avis nous devions être dans une des branches latérales de
la Léna.
—Qu'en pensez-vous? me demanda Melville.
—Bartlett peut avoir raison, lui répondis-je, mais il me semble que
si cela était, nous devrions avoir une terre plus élevée à babord.
Cependant la direction de cette rivière correspond assez exactement à
celle d'une des branches du fleuve. Mais pour nous convaincre de son
identité il nous faudrait trouver une île qui existe à une trentaine de
milles de son embouchure.
—Mais remarquez, reprit Bartlett, qu'un cours d'eau aussi
considérable, dont le volume est plus fort que celui du Mississippi à
son embouchure, ne peut être le simple déversoir d'un marais.
Je maintins néanmoins l'opinion que j'avais émise au début,
reconnaissant, toutefois, que les rives de ce cours d'eau pouvaient
nous offrir une excellente place pour débarquer avant la nuit.
Nous continuâmes donc de remonter le courant, et, vers sept heures,
nous pûmes débarquer près d'une hutte nommée _Orasso_, qui, pendant
l'été, servait d'abri aux chasseurs qui fréquentent ces parages.
Cent huit heures s'étaient écoulées depuis notre départ de Semenowski;
et pendant tout ce temps nous n'avions pas mis le pied hors de la
baleinière. Aussitôt à terre, notre premier soin fut d'allumer du feu,
autour duquel les hommes se groupèrent immédiatement sans même prendre
la précaution de faire un peu d'exercice pour rétablir la circulation
dans leur membres engourdis. Aussi la plupart eurent-il à s'en
repentir, car la nuit fut pour eux une véritable nuit d'agonie pendant
laquelle il leur semblait qu'on leur enfonçait des millions d'épingles
dans les bras et dans les jambes. Bartlett m'avoua le lendemain que
cette nuit avait été l'instant le plus cruel qu'il eût passé de sa vie.
Pour ma part, je me gardai bien d'imiter leur exemple. Avant d'entrer
dans la hutte et même de m'approcher du feu, j'eus soin de marcher
pendant quelques instants, et ne rentrai que pour prendre ma ration
de pemmican et une tasse de thé; et à ce moment, notre ration n'était
plus, depuis la séparation des trois canots, que du quart de la ration
ordinaire. Ensuite, je m'enfonçai dans mon sac, en m'étendant les pieds
dans la direction du feu, où tous mes camarades avaient déjà pris leur
place. Une fois couché je m'endormis comme un enfant et me réveillai le
lendemain frais et dispos.
Dès le point du jour, nous nous mîmes à inspecter les abords de
notre hutte, où nous ne tardâmes pas à trouver des empreintes de
pieds humains, des débris de poisson et des cornes de rennes. Nous
découvrîmes un morceau de bois sculpté représentant un renne portant
un petit enfant sur son dos. Tous ces indices de la présence de nos
semblables nous causèrent une joie immense, car nous ne pouvions tarder
à rencontrer des indigènes.
Vers sept heures, nous nous remîmes en route en remontant la rivière;
mais deux heures plus tard nous fûmes arrêtés par les bas-fonds au
milieu desquels il fut impossible de trouver un chenal assez profond
pour permettre à la baleinière de passer. Bartlett fut alors envoyé
en reconnaissance; mais il n'avait pas fait une centaine de pas, que
m'apercevant qu'il boitait, je courus après lui et le fis revenir au
bateau. Prenant alors sa place, je m'éloignai d'un demi-mille environ
en suivant le cours de la rivière. A cette distance j'aperçus plusieurs
cours d'eau encombrés de bas-fonds qui venaient du nord-ouest. Revenant
alors au canot, j'engageai Melville à faire préparer le thé pendant
que Manson et moi nous opérions une reconnaissance plus étendue. Nous
partîmes donc tous les deux, et nous avançâmes assez loin; Manson,
dans cette circonstance, avait des yeux pour moi. Nous finîmes par
découvrir une éminence juste devant nous, à deux milles environ,
et sur le bord de la rivière. Nous nous y rendîmes. Je le priai
d'examiner soigneusement le cours de cette dernière et de voir s'il
pourrait y découvrir un passage pour arriver jusqu'au point où nous
nous trouvions, car j'étais sûr qu'en cet endroit la rivière devait
être profonde. Manson, après un examen scrupuleux, me dit qu'à son
avis on pourrait trouver le passage que je désirais, sauf sur un court
espace. Nous reprîmes alors le chemin du canot. Le terrain que nous
avions parcouru pouvait être élevé d'une dizaine de pieds au-dessus du
niveau de la mer, et recouvert d'une couche de lichen. Nous y avions
remarqué un nombre considérable de pas de rennes, surtout aux endroits
où ces animaux venaient s'abreuver; nous avions aussi découvert une
autre hutte bâtie dans une petite plaine. De retour à la baleinière,
nous fîmes part à Melville de ce que nous avions vu, et aussitôt tout
le monde remonta dans le bateau. Cette fois la fortune nous favorisa,
car nous trouvâmes un chenal, et, peu de temps après, nous étions en
eau profonde. Chemin faisant, nous rencontrâmes une île, ce qui me fit
croire que Bartlett ne s'était pas trompé dans ses conjectures.
Dans l'après-midi, nous fîmes au moins trente milles, et vers le
crépuscule nous arrivâmes au pied d'un monticule d'une soixantaine
de pieds de hauteur, au-delà duquel nous espérions voir le lit de
la rivière incliner vers le sud. Nos tentes furent plantées en cet
endroit, et nous y passâmes la nuit. Le lendemain, je partis vers
quatre heures avec Bartlett pour faire une nouvelle reconnaissance.
Nous découvrîmes bientôt deux grandes rivières qui se dirigeaient vers
le nord-ouest, tandis qu'une autre encore beaucoup plus considérable
venait du sud.
Nous revînmes ensuite au camp, et réveillâmes nos camarades, puis on
prépara le thé. Un vent frais de l'ouest soufflait alors juste dans la
direction de la rivière, de sorte que nous allions l'avoir à combattre
en même temps que le courant.
Néanmoins, quand notre déjeuner fut terminé, je m'occupai, avec les
quatre hommes restés valides, de charger le canot.