«Aussitôt après la cérémonie de prise de possession, dit-il, je fis une

première excursion dans l'île. Le lendemain, je repartis dès le point

du jour avec mon fusil et mon carnet pour continuer l'étude commencée

la veille. Ce jour-là, malgré le brouillard, une légère brise soufflait

au sud; nous eûmes quelques rayons de soleil. Je suivis d'abord le

rivage, où je remarquai un courant rapide près de la côte, en même

temps qu'une élévation de marée de deux pieds. Poursuivant ma course

au-delà d'un rocher auquel nous avions donné le nom de _gouvernail_,

à cause de sa forme, j'essayai d'atteindre le point où les pingouins

et les guillemots avaient coutume de se reposer. Il me fallut, pour

y arriver, gravir une pente de douze cents mètres sur des roches

désagrégées qui cédaient souvent sous le pied. Arrivé au terme de mon

ascension, je pus considérer autour de moi une multitude d'oiseaux de

tous les âges, depuis celui encore couvert de duvet, à celui qui est

déjà parvenu à moitié de sa croissance. Les pingouins étaient assis en

longues files, comme les citoyens de «Cranberry centre» à une réunion

du conseil de la ville, et faisaient un grand vacarme. Imaginez-vous

maintenant des rochers en forme de tourelles, d'un ton brun, riche

et chaud, taillés dans le flanc d'une montagne et couronnés d'une

végétation courte, mais d'un vert éclatant, et vous aurez une idée du

paysage qui s'offrait à mes yeux. Ajoutez sur ces tapis de verdure des

rangées d'oiseaux d'un noir de charbon avec des taches blanches sur les

ailes et des pieds d'un rouge éclatant, surveillant silencieusement

l'intrus qui s'introduisait dans leur domaine et vous aurez un tableau

complet de la scène où je me trouvais, à moins que votre imagination ne

puisse s'égarer jusqu'à se représenter un goëland au plumage d'un blanc

pur passant à tire d'aile au fond du tableau, et faisant résonner de

ses cris discordants chaque anfractuosité des rochers qui constituaient

le décor de cette scène. L'ascension avait été relativement aisée,

malgré la raideur de la pente; mais la descente fut difficile et même

périlleuse; en maints endroits, il me fallut creuser un trou pour y

appuyer la pointe de mes pieds, ou enfoncer mon poignard jusqu'à la

garde dans la terre meuble pour me soutenir pendant que je me laissais

glisser. A un certain endroit, je manquai cette marche improvisée et

me mis à dégringoler. Heureusement je ne descendis qu'une vingtaine

de pieds, n'y laissant que mes ongles et une partie de mes habits,

déjà usés. Quelques minutes plus tard, j'entendis une voix me crier:

_Look out sir!_ (Prenez garde!); au même instant, je vis arriver une

avalanche de pierres et de terre. Heureusement un rocher faisant

saillie se trouvait près de moi; je me blottis dessous, et l'avalanche

passa roulant comme une trombe sur la place que je venais de quitter.

C'était Shawell qui me valait cette alerte. Au bas de la montagne, il

me raconta que jamais il n'avait espéré s'en tirer.

»Depuis lors, j'ai eu maintes aventures périlleuses, desquelles je me

suis tiré; mais ce pauvre Shawell, mon compagnon de ce jour-là, n'est

plus, hélas! C'était un brave camarade, toujours gai, et dont l'heureux

caractère a puissamment contribué à entretenir la bonne harmonie dans

notre camp.

»Deux jours plus tard, je me rendis à un point dangereux et sauvage,

situé à quelques sept cents mètres sur le flanc d'un rocher, où je tuai

quarante pingouins. On eût dit que chaque détonation de mon fusil, en

ébranlant l'air autour de moi et en se répercutant cent fois au milieu

des rochers qui l'environnaient, allait faire crouler celui qui me

portait.

»Le 1er août, je fis une nouvelle excursion et m'éloignai de sept

à huit milles de notre campement. J'eus, dans cette circonstance,

l'occasion de visiter la plus vaste agglomération de nids que j'aie

jamais vue. L'endroit où elle se trouvait, servait d'asile à des

milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands de toutes espèces.

A chaque détonation, ils s'élevaient en l'air en rangs si serrés, que

la lumière du soleil en était littéralement obscurcie. Ils faisaient

un tel vacarme que je crus que le rocher allait s'écrouler, et, à ce

moment, on eût en vain essayé de se faire entendre à quelques pas.

L'espèce la plus commune, parmi ces oiseaux, était la mouette tachetée.

J'arrivai quelquefois jusqu'à six ou huit pieds des nids avant que la

mère ne l'abandonnât. En vérité, j'enviais à ces jolies créatures leur

tranquille demeure.

»Le site le plus charmant que je rencontrai dans cette île, est une

vallée qui se prolonge jusqu'au bord de la mer. Au centre coule un

torrent d'une eau pure et glacée, qui baigne, en passant, le pied d'un

groupe de rochers, qui s'élève à mi-côte et dont l'aspect rappelle

les grands castels des temps jadis. Sans doute j'étais le premier

être humain dont le pied foulât cette enceinte. Involontairement je

m'arrêtai comme pour attendre que quelque gigantesque chevalier sortît

de son donjon pour me demander de quel droit je me permettais d'envahir

son domaine. Je ne rapportai de cette excursion que quelques œufs et

quelques oiseaux, mais une ample provision de cochléaria.»

»Pendant la nuit du 3 août, nous fûmes témoins d'un vaste éboulement.

Une partie de la côte s'écroula près de notre camp avec un bruit

formidable. D'énormes rochers furent précipités du flanc de la montagne

jusque dans la mer. Les flots, rejaillissant alors à une hauteur

prodigieuse, vinrent retomber autour de nous en une pluie fine.

»Pendant que chacun errait ainsi à son gré, le capitaine ne restait

point inactif, il avait établi un observatoire à la pointe méridionale

de l'île, à laquelle il avait donné le nom de cap Emma, en l'honneur

de Mme de Long, et prenait les hauteurs du soleil pour rectifier

les erreurs de nos chronomètres. Malheureusement, le temps presque

constamment brumeux ne fut guère favorable à ce genre d'observations.

»D'un autre côté d'autres observations étaient faites sur les mouvements

de la marée, très sensibles en cet endroit, et l'on peut même dire

extraordinaires pour cette partie du globe. La glace sur laquelle nous

étions campés était continuellement en mouvement et semblait s'abaisser

régulièrement avec le flux et le reflux. Une échelle de marée avait été

installée au rocher du gouvernail, où Bartlett et Ninderman allaient à

chaque heure noter le niveau de la mer. Autant que je puis me rappeler,

la plus grande élévation du flot observée fut de trois pieds. Les

mouvements de va et vient de la mer se succédaient régulièrement à six

heures d'intervalle.

»Outre ces observations et les objets d'histoire naturelle amassés

par M. Newcomb, nous avions recueilli, pendant notre séjour à l'île

Bennett, une caisse d'échantillons, minéralogiques, qui a pu être

sauvée, car cette caisse a été retrouvée dans la cachette faite par le

capitaine à l'embouchure de la Léna, et se trouve aujourd'hui en ma

possession. Parmi les échantillons les plus précieux, il faut citer

certaines améthystes et certaines opales devant lesquelles le docteur

ne cessait de s'extasier. Malheureusement, ceux-ci sont probablement

perdus.

»Avant de quitter l'île Bennett, j'avais remarqué que la mer était plus

libre au sud et à l'ouest qu'à l'est. Cette remarque me fait supposer

que dans les saisons favorables un vaisseau pourrait aborder cette île

et y trouverait une excellente base d'opérations pour une exploration

au nord.

»Jusqu'à présent nous avons eu peu d'occasions de parler de nos chiens,

dont quelques-uns nous rendaient de véritables services; mais plus

de la moitié, soit faute de nourriture, soit faiblesse naturelle,

n'étaient plus propres à rien. De quarante que nous avions pris en

partant de Saint-Michel, seize étaient morts de leur mort naturelle ou

avaient été étranglés par les autres pendant les deux hivers que nous

venions de passer dans les glaces. Quand la provision de nourriture

que nous avions apportée pour elles fut épuisée, commença une longue

période de disette pour ces pauvres bêtes, car le gibier était rare.

Chaque homme de l'équipage avait, il est vrai, son favori, avec lequel

il eût volontiers partagé sa ration, si elle eût été suffisante; mais

malheureusement il n'en était pas ainsi. A l'île Bennett, nous en

avions encore vingt-trois; mais la veille de notre départ, nous dûmes

nous résoudre à sacrifier les plus mauvais. Onze, je crois, furent tués

dans cette circonstance. Nous prîmes le reste à bord des canots, mais

il furent pour nous la cause de bien des ennuis. La plupart, en effet,

sautaient sur les blocs de glace que nous cotoyions et nous finîmes

par les perdre. Seuls, Kasmalka et Suvoyer, furent assez dociles pour

rester avec nous jusqu'au bout.

»Nous quittâmes l'île Bennett le 6 août, c'est-à-dire cinquante-trois

jours environ après le commencement de notre retraite. A partir de ce

moment, notre marche devint plus rapide, car nous pûmes nous servir de

nos embarcations. Néanmoins, la prévoyance nous empêcha d'abandonner

nos traîneaux.

»Ce ne fut que deux jours plus tard, c'est-à-dire le 8, que nous les

laissâmes sur un glaçon avec une partie de nos provisions et tous

les objets qui ne nous étaient pas absolument indispensables. C'est

aussi à partir de cette époque que nous commençâmes à voyager pendant

le jour. A l'île Bennett, le docteur Ambler, qui jusque-là avait fait

partie de notre troupe, fut adjoint à celle du capitaine, en même

temps que Melville recevait le commandement de mon canot, c'est-à-dire

de la baleinière. En le lui conférant, de Long lui avait remis des

instructions écrites, lui indiquant la conduite à suivre, quels que

fussent les événements postérieurs.»

Bien que ces instructions ne soient que mentionnées dans le récit de

Danenhower, nous croyons devoir les reproduire ici in-extenso.

Expédition arctique américaine.

Cap Emma, île Bennett, par 76° 38´ latitude nord et 148° 20´ longitude

est.

5 août 1881.

A Monsieur Geo. W.-Melville, aide-ingénieur de la marine des

États-Unis.

Monsieur, nous quitterons l'île Bennett demain, et poursuivrons notre

route (sur la glace ou sur l'eau, suivant les circonstances) dans

la direction du sud magnétique. Si, à un moment donné, nous nous

embarquons dans nos canots, je vous ordonne de prendre le commandement

de la baleinière et de le conserver jusqu'au moment où je vous en

relèverai ou vous assignerai d'autres fonctions. Chacun des hommes

soumis à mon autorité qui prendra place dans cette embarcation, à

quelque moment que ce soit, entrera sous votre responsabilité et

devra se soumettre à vos ordres. De votre côté, vous devrez mettre

tous vos soins et toute votre sollicitude pour assurer le salut de

vos subordonnés aussi bien que celui de votre canot. Autant que les

circonstances le permettront, vous devrez vous tenir aussi près que

possible de mon propre canot; mais si, par malheur, nous venions à

être dispersés, tous vos efforts devraient tendre à poursuivre votre

route vers le sud, jusqu'à ce que vous ayez atteint la côte de

Sibérie, et à longer celle-ci vers l'ouest jusqu'à la

Léna.—L'embouchure de ce fleuve est le point vers lequel nous nous

dirigeons.—Arrivé là, vous auriez, en cas de dispersion des canots, à

remonter le fleuve jusqu'à une station russe, d'où vous pourriez

communiquer avec une ville, ou même y être envoyé pour mettre votre

parti en sûreté. Au cas où mon canot viendrait à être séparé des deux

autres, vous vous trouveriez par là même sous l'autorité du lieutenant

C.-W. Chipp, et tant que vous resteriez près de lui, vous devriez vous

soumettre à ses ordres.

George-W. DE LONG,

Lieutenant de la marine des Etats-Unis, commandant de l'expédition.

Après la retraite de mon commandement, je reçus néanmoins l'ordre de

rester dans la baleinière en qualité de simple passager, et de prêter

mon concours, comme marin, dans les moments difficiles. Pendant tout le

reste du voyage, je portai moi-même mes bagages personnels et fis tout

ce qui était en mon pouvoir pour aider mes compagnons.

M. Dunbar fut aussi détaché de sa troupe et adjoint à celle du

lieutenant Chipp.

Jusqu'au 20 août, notre marche fut assez rapide. Ce jour-là, de larges

canaux s'ouvraient devant nous et nous offraient une route facile, qui

nous faisait envisager l'avenir avec sécurité. La brise était fraîche

et favorable; le premier canot, suivi de près par la baleinière et

le second canot, avait réussi à se frayer heureusement un chemin au

milieu des glaçons flottants. Tout semblait donc marcher à souhait,

lorsque Chipp fut subitement enserré par deux îles de glaces et n'eut

que le temps de hisser son canot sur l'une d'elles. Ce contre-temps le

retarda, car il lui fallut traverser cette île de glace pendant plus

d'un mille entraînant son canot derrière lui avant de le remettre à

flot.

Il ne faudrait cependant pas s'imaginer que cette partie de notre

voyage s'accomplit sans encombre, car nous devions souvent stationner

pour trouver un passage au milieu des glaces qui nous environnaient

de toutes parts, et plus d'une fois il nous arriva de retourner sur

nos pas pour tenter fortune ailleurs. Cette manière de voyager était

pénible, mais cependant bien préférable à celle que nous avions dû

adopter pendant la première partie de notre retraite, pendant laquelle

il fallait emmener avec soi ses embarcations et ses traîneaux.

Cependant l'accident survenu à Chipp nous fut fatal, par suite de

la perte de temps qu'il nous occasionna; car le vent, s'étant élevé

subitement, nous fûmes forcés de chercher un refuge sur un glaçon pour

l'attendre, et, pendant la nuit, les glaces s'accumulèrent en si grand

nombre autour de nous, que nous restâmes pendant dix jours dans notre

prison flottante.

Pendant tout ce temps, nous eûmes en vue une terre dans la direction

du sud-ouest, qui nous avait été signalée, le 16, par M. Collins. Nous

voyions aussi un assez grand nombre d'oiseaux passer au-dessus de nos

têtes, et, de temps en temps, nous apercevions des phoques et des

walrus.

Le capitaine avait d'abord pris cette terre pour une des îles de

l'archipel de la Nouvelle-Sibérie, mais il revint de son erreur et

reconnut que nous étions à la hauteur de l'île Fadiewskii. Les glaces

nous emportèrent le long de la côte orientale de cette île jusqu'au

28 août, et alors nous pûmes reprendre notre marche. Nous donnâmes au

point où nous nous étions trouvés bloqués par les glaces le nom de camp

des Dix-Jours. Cet arrêt nous fit, à la vérité, perdre du temps mais,

nous sûmes en profiter pour répartir nos vivres par tête et pour faire

à nos embarcations les réparations dont elles avaient besoin.

Nous nous étions aperçus, en effet, que nos canots, après avoir été

traînés et heurtés à chaque instant pendant le long parcours que nous

avions fait sur la glace, n'étaient pas assez étanchés pour empêcher

l'infiltration des eaux, de sorte que nous étions obligés de les

vider tous les quarts d'heure; mais, malgré les réparations que nous

leur fîmes, nous ne pûmes empêcher cet état de choses, qui, pour la

baleinière, dura jusqu'au moment où nous abordâmes au village tongouse.

Nous mîmes enfin nos embarcations à flot, dans l'après-midi du

29; mais, après une série de tours et de détours au milieu d'un

labyrinthe de glaces flottantes, nous arrivâmes au fond d'un canal

sans issue, dont nous ne sortîmes qu'après cinq heures de marches

et de contremarches au bout desquelles nous hissâmes nos canots sur

un petit glaçon que le courant entraînait rapidement vers le sud,

dans le canal qui sépare l'île Fadiewskii de la Nouvelle-Sibérie, et

nous nous y établîmes pour passer la nuit. Le lendemain matin, nous

nous trouvâmes au milieu d'une mer libre de glace, ayant la terre à

l'ouest, à sept milles environ. C'est alors que nous doublâmes la

pointe méridionale de l'île Fadiewskii, où nous abordâmes un peu plus

tard. En longeant la côte, nous y remarquâmes des monticules de terre

qui semblaient disparaître rapidement sous l'action des eaux, et faire

place à des bas-fonds. Au-delà, s'étendait une tundra humide; c'est là

que nous allâmes établir notre camp. Aussitôt nos tentes installées,

chacun partit à la chasse. Les empreintes de pieds de rennes étaient

nombreuses, mais on n'aperçut aucun de ces animaux. En rentrant au

camp, Bartlett raconta qu'il avait vu, sur le sable, des empreintes de

bottes qui indiquaient clairement qu'un homme civilisé avait abordé

dans cette île, quelque temps auparavant. De son côté, le cuisinier

avait rencontré, à deux milles environ à l'ouest du camp, une hutte

dans laquelle il avait trouvé un morceau de pain noir, une petite

défense et une courbe de canot taillée dans le bois d'un renne.

M. Newcomb revint à son tour, pliant sous le poids de deux os de la

jambe d'un mammouth (le tibia et le péroné) qu'il rapportait sur son

épaule; il avait, en outre, trois canards (_H. Gacialis_) et une

douzaine d'autres oiseaux.

Dès le lendemain, nous reprîmes notre route en nous dirigeant vers

l'ouest, le long de la côte, où nous vîmes plusieurs huttes en ruine et

une énorme quantité de bois flotté. Nous aperçûmes quelques bandes de

canards et d'autres sauvagines. Newcomb parvint à tuer une vingtaine

des premiers qui furent accueillis, avec de véritables transports, par

tout le monde. Pendant la nuit, nous fîmes plusieurs tentatives pour

aborder, mais ce fut en vain, et nous dûmes y renoncer, l'eau manquant

partout de profondeur.

Jusqu'ici, aucun détail n'a été donné sur nos canots. C'est peut-être

l'instant de nous y arrêter, au moment où ils vont devenir nos seuls

moyens de salut, et de vous signaler leurs mérites respectifs. J'y

ajouterai les noms de ceux d'entre nous qui montaient chacun d'eux.

Le canot nº 1 avait à son bord: le capitaine de Long, le docteur

Ambler, M. Collins, Ninderman, Erickson, Gortz, Noros, Dressler,

Iverson, Knach, Boyd, Lee, Ah Sam, Alexis.

Sa plus grande longueur était de vingt pieds quatre pouces; sa largeur

de six pieds, et sa profondeur, du bord supérieur du plat-bord jusqu'à

la naissance de la quille, de deux pieds deux pouces; il tirait

vingt-huit pouces d'eau lorsqu'il était chargé. C'était celle de nos

trois embarcations qui pouvait porter la plus lourde charge. Il était

muni d'un mât et d'une voile à bourcet. En outre, il possédait un

jeu de six avirons. C'était une excellente embarcation pour la mer.

Sa lourde quille en chêne le protégeait quand on était obligé de le

traîner sur la glace, et assurait sa stabilité au milieu des flots.

Le canot nº 2 était commandé par le lieutenant Chipp; il portait, en

outre, M. Dunbar, Sweetman, Staar, Warren, Kuehne, Johnson et Shawell.

Sa plus grande longueur était de seize pieds trois pouces; sa largeur

de cinq pieds un pouce, et sa profondeur, de la partie supérieure des

plats-bords à la naissance de la quille, de deux pieds six pouces.

C'était une mauvaise embarcation pour la mer; elle ne portait que

quatre avirons. Son faible tonnage ne permettait pas à Chipp de prendre

avec lui toutes ses provisions, de sorte que le capitaine avait encore

deux de ses boîtes de pemmican au moment de la séparation. Il résulte

de ce fait que le lieutenant Chipp a dû se trouver promptement à bout

de vivres.

Le canot nº 3, c'est-à-dire la baleinière, dont le commandement avait

été, ainsi que nous l'avons vu, remis à l'ingénieur Melville, portait,

en outre, le lieutenant Danenhower, Cole, Newcomb, Leach, Manson,

Wilson, Bartlett, Landertack, Steward, Anequin.

Sa plus grande longueur était de vingt-cinq pieds quatre pouces, sa

largeur de cinq pieds six pouces, et sa profondeur de deux pieds deux

pouces; son tirant d'eau sous charge était d'environ vingt-quatre

pouces; ce qui était en partie dû à la quille qu'elle possédait

comme les deux autres canots. Comme le nº 1, elle était munie d'un

mât et d'une voile à bourcet avec un jeu d'avirons. Je me rappelle

qu'avant notre départ de Mare-Island, le chef charpentier me dit qu'il

n'avait jamais vu un canot mieux assemblé. Au reste, l'expérience a

suffisamment prouvé que cet homme n'avait pas tort d'avoir une opinion

aussi avantageuse de notre embarcation.

Après cette digression, revenons à notre récit. Après ces tentatives

inutiles, le capitaine se décida à longer le bas-fond qui relie les

îles Fadiewskii à celle de Koltenoï. Nous avions un vent d'est modéré,

mais le capitaine eut la malheureuse idée de vouloir se maintenir par

quatre pieds d'eau. Il en résulta que son canot touchait à chaque

instant, et qu'il nous fallait de pénibles efforts pour le renflouer.

Un peu plus tard, nous prîmes la direction du sud, mais le bateau du

capitaine s'étant engagé au milieu de brisants, il fut à un moment

obligé de nous appeler pour le remorquer avec la baleinière.

A partir de ce moment, la glace ne se montra plus en grande quantité

et sembla même diminuer. Cependant un jour, vers midi, nous nous

engageâmes au milieu d'un rideau de glaces flottantes, où la baleinière

eut le malheur de heurter une pointe de glaçon cachée sous l'eau.

Aussitôt après le choc, une voie d'eau se déclara et force nous fut

de chercher un bloc de glace pour la hisser dessus, mais nous ne

pûmes y parvenir avant qu'elle ne fût aux deux tiers remplie d'eau.

Heureusement l'avarie fut facile à réparer. Dans l'après-midi nous

eûmes à traverser une vaste étendue d'eau libre où la mer, à la vérité,

était très houleuse, et le vent soufflait avec une certaine violence.

Néanmoins nous nous laissâmes aller au vent pour suivre le sillage du

capitaine; mais les vagues nous secouaient d'une façon terrible.

Vers trois heures, par suite d'une fausse manœuvre du maître

d'équipage, la baleinière fut emportée sous le vent par une grosse

vague qui survint à babord. L'écoute n'étant pas lâchée à temps, le

bateau fut presque couché sur le flanc. Une seconde lame survenant

pendant qu'il était dans cette position l'emplit à moitié. Alors il

commença à vaciller et à s'enfoncer. Chacun se jetant sur tout ce qui

lui tombait sous la main, s'empressa d'épuiser l'eau, et le bateau

revint à flot. Jamais je n'avais eu peur dans un canot, mais j'avoue

qu'en cette circonstance notre position était réellement effrayante.

Nous ne pouvions, en effet, attendre de secours de personne, et si un

autre paquet de mer eût embarqué sur l'instant, c'en eût été fait de

nous.

Ce jour-là le froid était rigoureux. Deux heures après cet accident

nous rencontrâmes encore des glaces au milieu desquelles nous eûmes à

nous frayer un passage. A ce moment, le canot de Chipp étant resté en

arrière et en pleine eau, nous conçûmes de graves appréhensions à son

sujet. Le capitaine voulant l'attendre hissa son canot sur un banc de

glace, où nous le rejoignîmes pour y passer la nuit. Le lendemain la

tempête soufflait toujours. Comme nous n'avions nul indice du second

canot, le capitaine fit hisser un pavillon noir pour indiquer à Chipp

l'endroit où nous nous trouvions et nous nous décidâmes à passer

la nuit sur le même glaçon. Le lendemain matin, Bartlett vint nous

prévenir que la glace se refermait sur nous et que si nous restions

en place, nous serions emprisonnés. Deux heures plus tard, en effet,

toutes les issues étaient fermées. Nous nous trouvions alors en vue de

l'île Koltenoï.

Enfin le deuxième canot fut signalé par Erickson, qui nous fit

remarquer deux hommes qui arrivaient vers nous en marchant sur la

glace: c'étaient Chipp et Kuehne. Ils nous racontèrent que leur canot

s'étant trouvé à moitié rempli d'eau et près de sombrer, ils avaient

pu cependant le conduire jusqu'à un glaçon et le hisser dessus. Ils

ajoutèrent qu'à ce moment Kuehne était le seul d'entre eux en état de

marcher; les autres avaient été dix minutes ou un quart d'heure avant

de pouvoir rétablir la circulation dans leurs jambes percluses.

Ainsi que nous l'avons dit antérieurement, le capitaine avait donné

l'ordre, au commandant de chaque canot, de faire son possible pour

atteindre l'embouchure de la Léna, si on venait à se séparer; mais il

lui avait recommandé, en outre, de toucher à l'île Koltenoï. Chipp

avait heureusement suivi ces instructions, parce qu'il n'avait pas

sa part de vivres. Nous-mêmes, d'ailleurs, avions été obligés de

nous mettre à la demi-ration. En arrivant, Chipp nous prévint qu'en

transportant nos canots pendant l'espace de deux milles à travers le

banc de glace, nous pourrions atteindre la terre. Il retourna ensuite

à son canot et nous envoya ses hommes pour nous aider; de sorte que,

après un travail des plus pénibles qui dura six heures, nous le

rejoignîmes avec nos canots. Le soir, nous prenions terre à la pointe

sud de l'île Koltenoï, et nous établissions notre campement sur un cap,

situé au pied d'une montagne, lequel formait une baie superbe.

Nous étions alors, je crois, au 6 septembre. Nous restâmes sur l'île

pendant trente-six heures. Les traces de rennes y étaient nombreuses.

Nos chasseurs partirent donc à l'envi à la recherche de ces animaux,

mais ils ne rapportèrent que quelques oiseaux, qui, néanmoins, furent

bien accueillis de nous tous. Mais nous n'aperçûmes pas un seul phoque.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 10 / 24 段