d'ici deux jours, mais la terre me paraît toujours aussi éloignée...
Un plongeon que j'ai fait aujourd'hui à travers la glace nous a révélé
une curieuse ruse chez les morses. L'amphibie, cause de mon malheur,
avait deux trous conduisant à la mer et communiquant ensemble par une
galerie recouverte de neige et d'une mince couche de glace.
Je suppose qu'il se ménageait ainsi un réduit au cas où un ours serait
venu à lui couper la retraite près du trou où il venait respirer; il
y avait en effet une cavité où il s'était couché et gratté, car elle
était toute tapissée de poil.
A partir de cette date, jusqu'au mardi 26 juillet, les notes du
capitaine de Long s'étendent sur les difficultés d'avancer sur la
glace. Plus les naufragés approchent de la terre et plus l'état de la
glace qu'il faut traverser devient chaotique. Pendant ce temps, ils ont
tué un phoque, un ours, un walrus. MM. Collins et Chipp ont signalé
une apparence de terre, mais les indices en étaient si vagues que de
Long n'a pas jugé prudent de se détourner de sa route pour en vérifier
l'existence. Enfin, il raconte que le 26 juillet, M. Collins s'étant
levé pendant que les autres dormaient, a pu voir, en face du camp, une
vallée dans l'île et distinguer de l'eau entre la plaine de glace où se
trouvent les naufragés et une ceinture de glace qui entoure la terre.
Je crois que nous sommes assez à l'ouest pour n'avoir point à redouter
d'être entraînés par le courant de glaces flottantes, à moins que nous
ne soyons dans un tourbillon créé par ce courant et qui nous pousserait
plus près de terre. Comme il est impossible de rien distinguer, ce
serait une folie de se lancer au milieu de ce chaos d'où l'on ne
pourrait sortir; j'attendrai donc jusqu'à ce que je puisse profiter de
quelque occasion favorable pour aborder.
Je n'oublierai jamais, je crois, la journée d'hier: nulle part au monde
on ne peut rencontrer une série de difficultés et de contre-temps
pareille à celle que nous avons eue, ni assister à un tel changement à
vue dans la position des glaçons et des canaux qui les séparaient. A
peine avions-nous commencé à manœuvrer nos embarcations le long d'une
crevasse où nous croyions trouver une route sûre et commode, qu'elle se
fermait. Quand nous étions sur la glace c'était pis encore. Tantôt elle
rompait sous nous, tantôt elle s'éloignait, s'en allant à droite quand
nous voulions aller à gauche et _vice versa_; aussi chaque fois que
nous étions parvenus à mettre en sûreté nos bagages en traversant une
crevasse, c'était comme si nous les avions sauvés de la destruction;
ajoutez à cela que pendant tout ce temps nous avions la terre à moins
d'un demi-mille. Cette terre, comme pour nous tenter, semblait nous
inviter à aller nous mettre à l'abri sur son sol immuable et reposer
nos membres fatigués sur la pente de ses collines couvertes de mousse.
Hier matin, quand je pris la résolution d'aborder, décidé à lutter
au besoin pendant vingt-quatre heures pour triompher de toutes les
difficultés qui se présenteraient, nous avions tant de voies ouvertes
devant nous que j'étais embarrassé du choix, car toutes paraissaient
devoir nous conduire à la côte; mais un quart d'heure après, je
n'avais plus devant les yeux qu'un dédale inextricable de glaçons et
de canaux. Il n'est pas besoin de dire que quand, à six heures du
soir, j'abandonnai mon projet, nous étions tous épuisés et incapables
d'un nouvel effort. Nous étions tous mouillés jusqu'aux genoux, et
les crampes que nous ressentions dans nos jambes raidies, ont persisté
encore pendant une heure ou deux après que nous avons été plongés
dans nos sacs. D'ailleurs, nous étions tous trop fatigués pour goûter
le repos dont nous avions besoin. Néanmoins nous sommes tous très
bien portants ce matin, et personne ne se ressent de ses fatigues.
Peut-être notre position est-elle meilleure, au reste, que si nous
avions poursuivi nos efforts, car si nous n'étions pas arrivés à terre
après un travail continuel de vingt-quatre heures, nous nous serions
probablement trouvés entraînés pendant la nuit par la force du courant
à plusieurs milles de la terre. Aujourd'hui le brouillard s'est levé
à midi, et nous a permis de voir la terre pendant quelques instants.
La pression de la glace, en tournant autour de la pointe orientale de
l'île, nous a refoulés dans la baie, et entre le glaçon qui nous porte
et le rivage existe un espace presque libre de deux milles environ de
largeur. Je suppose que les nombreux blocs et monticules de glace qui
entourent notre glaçon nous offriraient de sérieuses difficultés pour
lancer nos embarcations. En dehors de ces amas de glace, la mer brise
avec force; en outre le vent souffle par rafales. La tente nº 6 a déjà
été renversée deux fois. Je veux donc attendre l'après-dîner pour voir
la tournure que prendront les choses.
A midi et demi, un ragout d'ours nous a offert un excellent repas. A
une heure et demie, le brouillard nous a, de nouveau, caché la terre.
D'ailleurs, rien n'était changé dans notre situation. Si je n'avais
suivi que mes désirs, j'aurais donné désormais l'ordre de marcher en
avant, mais la prudence m'a forcé d'attendre que le vent se modérât.
Le baromètre a baissé; la pluie est tombée par grains, et il était
impossible de rien distinguer au milieu du brouillard. J'ai donc pris
la résolution d'attendre que le temps s'améliore: alors je lancerai le
second canot afin d'essayer de porter quelques provisions à terre.
En un moment la sonde nous indique trente brasses, sans révéler
l'existence du moindre courant. Notre glaçon supporte évidemment une
forte pression qui le tient solidement en place. Probablement à la
première occasion, l'amas de glaces brisées qui nous enserre va se
disperser sans laisser l'espace nécessaire pour lancer nos canots, au
cas même où notre glaçon ne serait pas poussé impétueusement vers la
côte.
Pendant l'après-midi, l'apparence de la glace a changé constamment.
A un moment, elle paraissait aller de notre glaçon à la côte. A un
autre, nous apercevions des canaux libres de glace. Notre glaçon s'est
même trouvé isolé comme une île pendant un instant, de sorte qu'il
eût été possible de lancer les embarcations pour atteindre le rivage.
J'avoue que j'ai été tenté de le faire, mais j'ai réfléchi que la
baleinière ne peut prendre autre chose que son équipage avant que ses
gabords ne soient réparés, et que, dans ces conditions, les deux canots
auraient six ou sept voyages à faire pour transporter tous nos bagages.
D'ailleurs, avant que notre premier bateau eût été à l'eau, la glace
s'est montrée entre la terre et nous, et la voie nous était fermée une
fois de plus.
On croirait que la Providence dirige elle-même nos mouvements, car le
glaçon sur lequel nous avons passé la nuit, est le seul de quelque
étendue; partout autour de nous règnent la confusion et le chaos. Si
j'en avais choisi un pour m'arrêter, il est difficile de dire où nous
serions maintenant.
Nous sommes entraînés lentement vers l'ouest, dans la direction de la
côte que nous longeons, à un mille ou un mille et demi de distance, et
à l'heure actuelle (sept heures du matin), nous nous trouvons en face
d'un large glacier, qui peut avoir vingt pieds de haut, et dont, avec
une lunette, nous pouvons distinguer les bords déchiquetés. Pendant
toute la journée, j'ai cherché attentivement un point pour atterrir,
sans en trouver aucun. La côte n'est formée partout que de falaises
abruptes ou de glaçons, et n'offre aucune place commode pour aborder.
Le baromètre se tient immobile, et, quoiqu'il pleuve par instants et
que nous n'apercevions qu'un ciel sombre, partout où le brouillard ne
nous le voile pas, je compte sur une amélioration pour cette nuit. Un
ragout d'ours fait les frais de notre souper, à six heures du soir, et
nous allons nous coucher à neuf heures.
Mercredi, 27 juillet.—Appel général à six heures. Déjeuner à sept.
Le vent a tourné à l'est et s'apaise. J'ai attendu, pendant toute la
matinée, une éclaircie, avec patience. J'étais plein d'espérance,
mais en ce moment (1 heure du matin), un brouillard impénétrable nous
environne. Le baromètre a monté, la température est à 30°. Nos sondes
accusent seize brasses d'eau. Je crains que nous n'ayons été entraînés
trop à l'ouest de la baie où nous trouvions hier treize brasses, pour
espérer de pouvoir y aborder. Dans ce cas, nous ouvririons la côte
ouest de l'île. Le dernier espoir qui nous reste de rencontrer une voie
ouverte dans le voisinage de cette île serait alors évanoui. Cependant
nous avons lieu de nous estimer heureux. Chacun de nous jouit d'une
excellente santé, malgré les terribles efforts qu'il nous a fallu faire
pendant quarante et un jours consécutifs de marche sur la glace. Notre
appétit est extraordinaire, et pendant la nuit, nous avons un sommeil
réparateur et ininterrompu. Nous avons fait une telle brèche à la chair
de notre ours, que nous aurons, pour souper, la ration ordinaire. (En
cinq repas nous avons absorbé environ 250 livres de chair d'ours. Le
poids brut de l'animal devait être de 450 livres.) La seule trace,
qui nous reste de notre longue marche, est que nos pieds sont devenus
sensibles, sans doute parce que nous les avons eus trop souvent humides.
Nous avons dérivé le long de la côte depuis hier soir, et le glacier
qui se trouvait alors en face de nous est maintenant sur notre droite.
Mais nous nous trouvons à la hauteur d'un énorme banc de glace qui
s'étend sans doute jusqu'au rivage, et dont nous ne sommes séparés
que par quelques petits canaux insignifiants. L'occasion était trop
belle pour la laisser passer. Tout le monde s'est mis à l'œuvre. A
sept heures un quart, nous partions avec quatre traîneaux à la fois.
Les officiers eux-mêmes tiraient sur les traits; les embarcations sont
enlevées à leur tour, et dans une heure tout notre bagage est amené
sur le banc de glace. Mais nous découvrons bientôt que nous avons
commis une erreur. Nous sommes encore sur une île de glace d'un mille
et demi de large, et séparée du rivage par un chenal d'un demi-mille
et rempli de glace brisée, formant un véritable dédale de canaux. J'ai
reconnu aussitôt que nous ne pourrions surmonter cet obstacle pendant
la nuit et que nous ferions mieux d'y consacrer un jour entier. Le vent
ayant tourné à l'est-sud-est, soufflant avec une certaine violence, la
pluie s'est ensuite mise à tomber avec persistance, et quand, à onze
heures du soir, j'ai donné l'ordre d'établir le camp sur le glaçon, je
crois que j'ai agi avec prudence.
Jeudi, 28 juillet.—Appel général à sept heures et déjeuner à huit.
Temps brumeux et désagréable, avec un vent de l'est-sud-est. Nous
entrevoyons la terre de temps en temps. Nous avons un peu dérivé vers
l'ouest; le baromètre indique une baisse considérable de pression
atmosphérique; le thermomètre est à 30°. En route à neuf heures moins
dix. Envoyé M. Dunbar en avant, et quelque temps après nous avons
réussi à traverser le bras de glace qui nous a arrêté hier, pour passer
sur un petit glaçon que nous nous hâtons de traverser. Le brouillard
nous enveloppe d'un voile impénétrable; je crains que nous ne soyons
arrivé à un moment périlleux. M. Dunbar, revenu, m'annonce néanmoins
qu'après avoir quitté ce glaçon, nous ne trouverons plus que de larges
blocs de glace séparés par des canaux et s'étendant jusqu'à la ceinture
qui entoure ce rivage large de deux pieds seulement. Pour nous, c'est
une bonne fortune que nous ne pouvons laisser échapper; nous marchons
donc en avant. Mais, malgré la hâte que nous employons à traîner notre
dernier convoi à travers ce glaçon, quand nous atteignons le bord, tout
est changé. La glace s'est brisée et nous nous trouvons en présence
d'innombrables blocs de glace, se mouvant avec rapidité. Beaucoup de
ces glaçons flottants ressemblent à de petites montagnes arrachées du
pied d'un glacier, et avec leurs sommets arrondis et leurs arêtes à
angle droit me font l'effet d'icebergs.
A midi et demi, tous nos bagages étaient arrivés sur le bord du glaçon;
nous nous sommes mis alors à dîner. Le soleil essayait alors de
faire passer ses rayons à travers le brouillard: j'espérais donc une
éclaircie; mais à une heure et demie, quand nous voulûmes nous remettre
à la besogne le brouillard était redevenu aussi épais qu'auparavant. La
situation s'était cependant améliorée, car un grand glaçon se trouvait
alors le long du nôtre et quelques blocs de glace nous offraient les
matériaux pour faire un pont convenable. Nous marchâmes donc en avant,
mais ce glaçon avait une surface peu étendue, et nous eûmes bientôt
atteint le bord opposé. Ici, nouvelle source d'embarras. Heureusement
nous avions devant nous un autre bloc plus étendu sur lequel nous
pouvions passer. Tous nos bagages furent embarqués sur un radeau de
glace, qui devait nous servir de bac, et que nous nous proposions de
haler avec une ligne. Après un travail surhumain, notre radeau était
débarrassé à quatre heures du soir, et nous commencions le halage.
Soudain, de toutes les poitrines s'échappa la même exclamation:
«Regardez!» En face de nous, la terre, comme un immense château-fort,
s'élevait à 2,000 pieds au-dessus de nos têtes, tandis que nous, nous
l'évitions comme si nous nous fussions trouvés entraînés par le courant
d'un moulin. La sonde fut jetée en toute hâte. Dix-huit brasses et
demie. L'instant suivant, nous atteignîmes notre glaçon, et en avant!
Nous y précipitâmes nos traîneaux et nos bateaux; voyant ensuite deux
ou trois blocs de glace qui se touchaient presque, nous y glissons
nos bagages en toute hâte jusqu'à ce que nous soyons arrivés en face
de la ceinture de glace qui environnait l'île. La besogne avait été
rude, car les hommes, avec les tentes et le reste de nos provisions sur
les épaules, avaient eu peine à courir assez vite pour arriver sur le
dernier bloc de glace avant que les autres ne fussent entraînés. Nous
y étions enfin; mais là, notre position devint critique, car nous ne
pouvions atteindre le banc de glace du rivage, dont nous étions séparés
par un canal de dix pieds de large et rempli de glaces flottantes,
tandis que notre radeau s'en allait à la dérive avec une vitesse de
trois milles à l'heure. En outre, celui-ci n'était pas d'une grande
solidité; dans sa course, il pouvait heurter quelques-uns des petits
icebergs qui nous environnaient et se briser en nous séparant les uns
des autres.
Le moment était vraiment dangereux. La pointe sud-ouest de l'île
n'était plus qu'à un demi-mille, et c'était notre dernière planche
de salut. Le fruit de plus de deux semaines de travail et d'efforts
incessants était donc sur le point de nous échapper. Bientôt je
remarquai que notre glaçon commençait à s'ébranler en décrivant un
circuit, et pouvait être conduit par ce tourbillon dans une espèce de
crique formée par la glace solide, et je jugeai que s'il s'y arrêtait
quelques instants, nous aurions le temps de débarquer. «Attention!»
m'écriai-je, et avec les traits de nos traîneaux à la main, nous
guettâmes le moment opportun. Quelques minutes après, le glaçon se
trouva poussé dans la crique, où il s'arrêta. «En avant, Chipp!»
Celui-ci sauta aussitôt sur la glace solide. Le premier traîneau
passa sans encombre, le second faillit verser, le troisième versa en
entraînant Cole avec lui. Il fallut faire un pont pour pousser le
quatrième. J'ordonnai immédiatement de faire passer les traîneaux
de Saint-Michel, mais ils paraissaient retenus par quelque chose.
Surveillant attentivement notre glaçon, je m'aperçus qu'il allait
s'éloigner. «En avant avec le bateau!» Aussitôt dit, aussitôt fait, les
embarcations sont à l'eau. Les hommes quittèrent les traîneaux pour se
jeter dans les canots, et juste au moment où l'on commençait à hisser
le canot nº 1 sur l'autre bord, notre gâteau de glace m'emportait avec
Melville, Iverson, Anequin, ainsi que six de nos chiens. Wilson avait
emmené une partie de ceux-ci dans le youyou, mais nous ne pouvions le
faire revenir pour prendre le reste. Chipp était sur la glace solide
avec les canots, et je savais qu'il pouvait veiller à tout; en outre,
j'étais presque certain que tous nos bagages étaient en sûreté. Quant
à nous, qui étions sur notre radeau de glace, lequel s'en allait à la
dérive, j'avais bien un peu d'inquiétude pour notre propre sort; mais
un des coins de ce glaçon, venant à s'approcher d'un bloc de glace
solide par un bond, nous eût bientôt mis en sûreté.
Enfin! mais quoique nous fussions sur la glace solide, nous n'étions
pas encore à la rive. La ceinture de glace qui entourait l'île
s'étendait loin du rivage et entre celui-ci et le point où nous nous
trouvions, la banquise n'était qu'une masse confuse de blocs entassés
et empilés les uns sur les autres et formant une chaîne de monticules
ou se trouvant juxtaposés comme des rayons de miel: c'était donc une
barrière infranchissable pour nos traîneaux. Mais pourvu que la base
fût solide et que nous pussions y planter nos tentes, peu m'importait
le reste. C'était assez pour moi de l'avoir trouvée à six heures et
demie; j'ordonnai donc d'installer le camp (notre premier traîneau
était arrivé sur la banquise à cinq heures), après avoir traîné tous
nos bagages aussi près que possible de la terre, c'est-à-dire à une
cinquantaine de pieds. La paroi de la falaise était littéralement
animée par la multitude d'oiseaux de mer qui s'y tenaient perchés.
Le souper eut lieu à sept heures et demie du soir. A huit heures et
demie, je réunis tous mes hommes pour la revue, et les conduisis tous
sur le rivage où nos couleurs nationales furent arborées. Alors, les
réunissant tous autour de moi, je leur dis:
«Cette terre que nous avons eu tant de peine à atteindre est une
nouvelle découverte. J'en prends donc possession au nom du président
des États-Unis et lui donne le nom d'île Bennett. Je vous propose, en
outre, de consacrer cette prise de possession par trois hurrahs!»
Jamais hurrahs plus formidables ne sortirent de poitrines humaines. Me
tournant ensuite vers le lieutenant Chipp, je lui dis: «Lieutenant,
accordez aux hommes de l'équipage toute la liberté que vous pouvez leur
accorder sur une terre américaine». Trois autres hurrahs furent alors
poussés en mon honneur. Maintenant, je corrige la date et rappelle qu'à
huit heures et demie du soir, le 29 juillet, j'ajoutai l'île Bennett au
domaine des États-Unis. Je baptisai du nom de cap Emma, la pointe de
terre sur laquelle nous avions pris terre. Nous allâmes nous coucher
à neuf heures du soir. Un vent violent soufflait de l'est, tandis
qu'un épais brouillard nous enveloppait et que les glaces flottantes
passaient rapidement le long de la côte dans la direction de l'ouest.
Pendant toute la nuit, les oiseaux firent un vacarme assourdissant,
mais néanmoins nous dormîmes profondément.
CHAPITRE VII.
L'île Bennett.—La séparation.
L'île Bennett.—Excursions de M. Newcomb dans l'île.—Observations
astronomiques et hydrographiques.—Les marées de l'île Bennett.—Un
mot sur nos chiens.—Départ de l'île.—Melville reçoit le
commandement de la baleinière en remplacement de Danenhower.—Ses
instructions.—En vue de l'île Fadiewski—«Le camp des
Dix-Jours.»—Nos embarcations.—Accident arrivé à la baleinière.—On
perd de vue le canot de Chipp.—Celui-ci nous rejoint au bout de deux
jours.—Koltenoï—Semenowski.—Une chasse au renne.—Nouvel accident
survenu à la baleinière.—La tempête.—Position respective des trois
canots.—Les trois canots sont séparés par la tempête.—Continuation
du voyage de la baleinière.—Une manœuvre difficile.—La tempête
s'apaise peu à peu.—Nous gouvernons à l'est.—La terre.—Difficultés
pour aborder.—Nous entrons dans une rivière.—Discussion au sujet
de cette rivière.—Nous continuons à la remonter.—Nous abordons
enfin.—Les bas-fonds entravent notre marche en remontant la
rivière.—Une journée agréable à terre.—Trois indigènes.—Nous
sommes sauvés. La bienheureuse médaille.
Avec la prise de possession de l'île Bennett, nous en avons fini avec
le premier des fragments du journal de de Long qui ont vu le jour. Nous
allons donc reprendre la suite du récit du lieutenant Danenhower.
La première des libertés octroyée aux gens de l'équipage par le
lieutenant Chipp fut celle, pour chacun, de disposer de son temps
au gré de son humeur pendant la journée du lendemain. D'ailleurs, le
capitaine, sur l'avis du docteur, avait résolu de séjourner pendant
plusieurs jours à l'île Bennett, afin de reposer ses hommes. En
outre, nos embarcations avaient besoin de réparations, la baleinière
principalement. Celle-ci, à cause de sa longueur, étant fort difficile
à manœuvrer rapidement au milieu des glaçons, nous étions obligés de
présenter son étambot dès que nous prévoyions un choc, il en était
résulté que ses gabords étaient brisés. Le corps de cette embarcation
avait beaucoup souffert, de sorte qu'il était devenu souple comme un
panier. Nous ne pouvions donc repartir avant de l'avoir réparée. Ce
délai nous permit de visiter les côtes de l'île ainsi que l'intérieur.
Deux expéditions furent envoyées le long des côtes: l'une, composée
de M. Dunbar et de deux Indiens, partit à l'est du point où nous nous
trouvions, et revint au bout de deux jours, après avoir touché à la
pointe nord-est. M. Dunbar nous raconta, à son retour, qu'il avait
vu, le long de cette partie de la côte, plusieurs vallées couvertes
de gazon, et dans lesquelles il avait trouvé de vieux bois de rennes,
du bois flotté, ainsi qu'une multitude d'oiseaux. A son avis, cette
partie offrait plus de ressources que celle où nous avions abordé. La
seconde de ces expéditions, sous la direction du lieutenant Chipp et
de M. Collins, s'était dirigée vers le sud, et, après avoir visité les
côtes sud et ouest, nous en fit un tableau attrayant; il rapportait,
en outre, quelques échantillons de lignite pris sur différents points
du rivage. Ceux-ci furent essayés par M. Melville, qui déclara qu'on
pourrait s'en servir pour chauffer les chaudières à vapeur.
Pendant que ces deux expéditions accomplissaient leurs missions
respectives, d'autres membres de notre petite troupe pénétraient dans
l'intérieur de l'île, et allaient à la chasse ou à la recherche du bois
flotté, afin d'économiser notre provision de combustible.
Les matelots nous rapportèrent plusieurs centaines d'oiseaux qu'ils
avaient tués en quelques heures soit avec des pierres, soit avec des
bâtons. Ces oiseaux furent partagés entre nos différents groupes, mais
leur chair produisit sur tous, y compris le docteur, absolument le
même effet qu'eût produit de la viande de veau tué trop jeune. Je fus
le seul à échapper à cet inconvénient, sans doute parce que je mangeai
chaque jour la valeur d'une demi-botte de cochléaria. Aussi, chacun se
remit avec plaisir à notre ancien régime du pemmican; au reste, nous
nous étions rassasiés bien vite de la chair de ces oiseaux.
Nous allons maintenant emprunter quelques détails sur l'intérieur de
l'île à M. Newcomb qui l'a spécialement visitée.