remis en marche. Etant partis en avant avec M. Dunbar, nous avons tracé
une étape d'un mille et demi, au bout de laquelle se trouvait une vaste
étendue de glace unie. A la vérité, la route exigeait la construction
de quelques petits ponts, et des travaux pour l'ouvrir et la mettre en
état, ainsi qu'un détour de cinq milles. Néanmoins nous sommes parvenus
à vaincre ces difficultés sans autre accident qu'un traîneau de
Saint-Michel brisé, et la rupture d'une des traverses du traîneau du
premier canot. En maints endroits nous avons rencontré à la surface de
la vieille glace, des flaques d'eau qui m'ont paru de même nature que
celles dont parle le capitaine Nares, lesquelles fournirent constamment
de l'eau potable à l'équipage de l'_Alert_. Voyant quelques-unes de ces
flaques geler par une température de 32°, je me suis imaginé que l'eau
devait en être douce; mais le docteur, l'ayant essayée avec du nitrate
d'argent, a reconnu qu'elle contenait beaucoup de sel.
Vendredi, 1er juillet.—La route que nous avons parcourue était bien
bonne, mais il a commencé à pleuvoir à 6 heures 1/2 du matin. Pendant
tout le temps de notre sommeil, la pluie n'a cessé de tomber par
averses, et quand l'heure du lever est arrivée, on pouvait entendre le
bruit des gouttes d'eau sur notre tente. Naturellement nos sacs sont
mouillés, et quelques-uns, celui d'Erickson, et le mien en particulier,
sont trempés comme des éponges. Erickson, Boyd et Knack se sont couchés
avec des chaussures sèches, mais en se relevant, ils étaient mouillés
jusqu'aux genoux. Je me suis arrangé de façon à ramener mes pieds
dans un endroit sec, et alors j'ai pu dormir assez à mon aise pendant
quelques heures, c'est-à-dire jusqu'à ce que mes membres endoloris
aient commencé à me faire ressentir l'infernale dureté de la glace
sur laquelle nous étions couchés. La neige nous offrirait une couche
plus molle, mais la chaleur de notre corps, en la fondant, en aurait
fait un marais. D'un autre côte la fonte des neiges a produit une si
grande quantité d'eau sur la glace qu'il est impossible de trouver
un endroit assez sec pour que notre tapis de caoutchouc nous soit de
quelque utilité. Le moment du dîner est pour nous le plus désagréable
de toute la journée. Après nos premières heures de marche, nos pieds
et nos jambes sont mouillés, mais tant que nous sommes en mouvement,
nous n'y songeons point; c'est seulement pendant la halte que nous
sommés obligés de faire pour prendre notre repas, que nos pieds se
refroidissent et restent dans cet état jusqu'à notre arrivée au lieu du
campement, où nous pouvons changer de chaussures pour nous coucher.
Dimanche, 3 juillet.—Ce n'est qu'à minuit que nous avons rencontré
la glace unie, j'entends par là celle couverte d'une couche de neige
épaisse de deux pieds et à moitié fondue, qui recouvre des trous dans
lesquels nous plongeons souvent jusqu'aux genoux au moment où nous
nous y attendons le moins. Nous nous sommes arrêtés pour dîner. A ce
moment le soleil a voulu percer à travers les nuages et le brouillard,
mais la température a paru s'abaisser; aussitôt, afin d'éviter le vent
autant que possible, nous avons étendu nos tentes, et nous nous sommes
entassés derrière pour prendre nos repas.
A 9 heures du matin, j'ai lu aux hommes les articles du code maritime
et ensuite le service divin. Une demi-heure plus tard, nous sommes
allés nous coucher. Excepté Chipp et Danenhower, tout le monde est gai
et plein d'entrain, et tous semblent jouir d'une excellente santé.
Nous avons des vivres en abondance et bon appétit, nous dormons bien,
et J. Cole dit «que chaque jour il lui semble devenir plus alerte.»
Mes observations nous placent par 77° 31´ de latit. N. et 151° 41´
de longit. E.; soit, depuis le 25 juin, un changement de position de
treize milles au sud et de trente vers l'ouest. Comme d'après nos
calculs nous avons fait douze milles, il semblerait que nous n'avons
pas eu de courant contre nous. Toutefois je n'oserais l'affirmer. Il
se peut que notre mouvement de dérive ait été arrêté pendant ces trois
jours par le vent du nord, il me faut donc accepter la position telle
qu'elle est et pousser vers la bordure des glaces.
Lundi, 4 juillet.—A deux heures moins le quart du matin, nous
avons fait halte pour dîner. A trois heures, nous nous sommes remis
péniblement en route, et bien que nous devions nous attendre à quelque
confusion parce que le _Walrus_ s'est engagé hors du chemin tracé, nous
avons évité néanmoins toute perte de temps considérable. A six heures
20 du matin, tous nos bagages étaient à un mille plus loin. Aujourd'hui
nous avons donc franchi deux milles et un quart en huit heures 20
minutes, ce qui ne nous était pas encore arrivé.
Pendant le dernier quart de mille nous avons rencontré une belle glace
dure et unie, le long d'un canal étroit, de sorte que nous avons pu
faire avancer deux traîneaux en même temps; nous avons même traîné
ensemble la baleinière et le second canot, laissant le premier canot
pour un autre voyage. En réduisant ainsi le nombre des voyages de sept
à quatre, nous faisons une grande économie de temps, quoique nous ne
puissions le faire que pour de courtes étapes, car un tel travail met
bientôt les hommes hors d'haleine. Depuis seize jours que nous sommes
en route, nous avons fait une brèche sensible à la masse des provisions
traînées par nos chiens, aussi leurs traîneaux arrivent-ils au bout de
l'étape un peu en avance sur les autres. J'ai donc ordonné de faire une
nouvelle répartition des fardeaux...
L'avenir ne nous apparaît pas sous de trop sombres couleurs. Je
remarque que nous ne consommons pas nos rations journalières
de pemmican. Celles-ci sont d'une livre par homme et, chose
extraordinaire, les chiens eux-mêmes ne mangent pas entièrement les
leurs. Tous, nous aimons cette nourriture que nous mangeons froide,
trois fois par jour, comme une véritable friandise; néanmoins il semble
qu'une ration d'une livre soit trop forte. Mais le grand régal est
l'infusion d'extrait de Liebig que nous prenons matin et soir. Notre
ration journalière est d'une once par homme, ce qui est suffisant
pour nous fournir à chacun une pinte de bouillon le matin et le soir.
Je ne connais rien d'aussi rafraîchissant et en même temps d'aussi
nourrissant pour ces régions que ce breuvage, quand il est chaud. Dans
quelques tentes on réserve l'once entière pour le dîner, mais sous la
nôtre nous préférons la prendre en deux fois: au commencement et à la
fin de notre travail.
Nous avons arboré nos pavillons en l'honneur de ce jour, qui, pour
moi, est bien triste. Il y a trois ans, en effet, aujourd'hui, nous
baptisions _la Jeannette_ au Havre; que de beaux projets, que de
beaux rêves formés alors, qui se sont évanouis avec le navire! Je
ne pensais point que trois ans plus tard, le 4 juillet me trouverait
sur la glace, cherchant à regagner ma patrie, où m'attendent ceux
qui m'accompagnaient de leurs vœux, et ce, sans avoir rien fait, et
n'ayant à raconter que l'histoire de la perte d'un bâtiment. Mon devoir
envers ceux qui m'ont suivi est de les ramener sains et saufs dans leur
patrie; je leur dois donc toutes mes forces et toute mon intelligence;
à moi seul incombe le fardeau de les soutenir jusqu'au bout, ce qui
m'oblige à désirer aussi mon retour; mais si ces deux devoirs ne
s'imposaient point à moi, je crois qu'il me serait indifférent d'être
disparu avec _la Jeannette_. Comme les résultats ne répondent pas
toujours aux bonnes intentions, je dois me forcer d'envisager mon
malheur en face et d'apprendre à en tirer tout le parti possible.
Néanmoins, ce sera une rude épreuve pour moi d'attacher à mon nom la
renommée d'un homme qui, après avoir entrepris une expédition polaire,
a laissé couler son navire sous le 77e parallèle.
Nous nous sommes couchés à neuf heures du matin; appel à 6 heures
du soir; déjeuner à sept; en marche à huit. A trois cents mètres du
camp, nous sommes arrivés sur le bord d'une ouverture de 150 pieds de
large, qui nous barrait le passage. Comme maintenant nous doublons
nos convois, c'est-à-dire que nous emmenons deux traîneaux en même
temps, un canal de cette largeur eût été cause de bien des ennuis
pour nous. Cependant, apercevant un glaçon peu épais au milieu de ce
canal, il m'est venu à l'idée de l'utiliser afin de ne pas perdre de
temps. J'ai envoyé le youyou, qui a réussi à l'amener et nous avons
pu nous en servir comme de radeau pendant qu'on allait chercher les
autres embarcations. Les deux canots et les deux traîneaux ont été
ensuite transbordés, ainsi que le reste de nos bagages. Un peu plus
loin, nous avons eu à recommencer la même opération, et à construire
encore plusieurs ponts avant d'atteindre la glace solide que j'avais
visitée le jour précédent avec M. Dunbar. La glace que nous avions
trouvée auparavant sans solution de continuité, se trouvait remplie de
crevasses et s'en allait à la dérive. Ce n'a été que le lendemain, à
une heure du matin, que nous avons jugé tous nos bagages suffisamment
en sécurité pour nous arrêter et prendre notre repas. La neige tombait
à ce moment là en larges flocons, qui nous ont forcés de tirer nos
tapis de caoutchouc de nos canots pour nous en faire des abris,
de sorte que, comme le disaient quelques-uns d'entre nous, notre
campement, pendant le dîner, ressemblait à une foire de campagne. Mais
je ne pus m'empêcher de rappeler que ce jour-là, à Hoboken, bien des
gens faisant une partie de pique-nique auraient accueilli avec plaisir
une partie de la fraîcheur que nous ressentions; mais cette idée
paraissant faire naître de tristes pensées, je n'en ai pas dit plus
long.
A deux heures du matin, nous nous sommes remis en marche. Les
crevasses de la glace nous ont causé encore quelques ennuis, mais
nous nous sommes mis courageusement à établir des ponts. Pendant que
nous y travaillions, on eût dit que tout le champ de glace entrait
en mouvement, et l'agitation et les secousses qui se sont succédé
pendant un quart d'heure ne nous en ont donné une preuve que trop
sensible. De gros blocs de glace, qui auparavant étaient retenus en
dessous, se trouvant dégagés, se sont relevés et sont venus émerger à
la surface, comme de monstrueuses baleines. Quand les bords des îles
de glace venaient à se rencontrer, d'énormes blocs en étaient détachés
et restaient debout. Parfois ils atteignaient jusqu'à vingt-cinq et
trente pieds de haut. Une masse de blocs séparés se trouvant réunis,
ont été chassés sur un énorme glaçon, où ils se sont entassés et ont
formé un monceau ressemblant à un édifice de trente pieds au-dessus de
la surface du glaçon. Au milieu de grincements et de sourds grondements
que nous entendions de tous côtés, s'élevaient insensiblement au-dessus
de la surface de la glace de gros sillons semblables à d'immenses talus
de neige. Quand de longues aiguilles de glace se trouvaient élevées
à trente pieds, elles s'inclinaient en arrière, puis se brisaient en
gros fragments qui retombaient, qui glissaient d'eux-mêmes à la surface
de la banquise à des distances énormes. Cependant nous avons quitté,
je crois, la glace paleocrystique. Depuis hier, nous marchons sur un
champ de glace qui ressemble à la banquise dans laquelle nous sommes
entrés près de l'île Herald, et presque partout me paraît plus âgée
d'une année. Si je ne me trompe, nous pouvons être sortis du courant
des glaces mobiles, et nous trouver sur celles qui enserrent les îles
Liakoft. Dans ce cas, nous ne serons pas longtemps, j'espère, avant de
trouver un canal dont nous pourrons tirer parti.
Chipp est loin d'être aussi fort qu'il voudrait nous le faire croire.
Hier le docteur, afin de se rendre compte de son état, a essayé de lui
supprimer le whisky. Or, pendant la nuit dernière (c'est-à-dire pendant
le temps que nous consacrons au sommeil), Chipp n'a rien mangé et n'a
pu dormir. En outre, pendant tout le temps, il frissonnait et poussait
des gémissements. Nous tenons ce fait de Dunbar, car Chipp affirme
qu'il est parfaitement portant, et prie Dunbar de ne pas le démentir
quand le docteur le questionne. Il est assez fou, en effet, pour
désirer reprendre son service, se croyant capable de travailler.
Vendredi, 8 juillet.—Cette journée a débuté par le trajet le plus
écœurant après la journée la plus décourageante que nous ayons eue
jusqu'ici. Un vent du nord-ouest a disloqué la glace dans toutes les
directions, excepté dans celle que nous désirions, de sorte que notre
travail n'a été qu'une succession de transbordements à l'aide de
radeaux ou d'établissement de ponts. Le vent était pénétrant, puis sont
survenus le brouillard et la pluie habituelle, de sorte que nous étions
mouillés et transis de froid. A deux heures du matin, nous n'avions pas
encore dîné. Il nous a fallu six heures pour parcourir notre dernier
demi-mille; il était sept heures quand nous nous sommes arrêtés pour
installer notre camp, et à 7 heures 1/2, nous nous sommes mis en devoir
de souper. Le baromètre était à 29. 58, et le thermomètre marquait
31°. Nous sommes allés nous coucher à 9 heures du matin.
Tout le monde était debout à 6 heures du soir. Brise fraîche du
nord-ouest. De trois à cinq heures, le ciel s'est découvert par
endroits et le soleil s'est montré. A 8 heures, rafales de neige. A 8
heures 1/2, nous nous mettons en marche; grâce à un bon chemin, nous
faisons une bonne étape jusqu'à minuit cinq.
Samedi, 9 juillet.—Nous avons encore transporté tous nos bagages un
quart de mille plus loin, et nous avons fait halte pour dîner. Le
chemin parcouru aujourd'hui va nous dédommager de tous nos déboires et
de tous nos contre-temps d'hier. Quand la glace n'est point disloquée,
notre marche est assez rapide; mais ces infernales crevasses nous
font perdre beaucoup de temps. D'ordinaire, quand nous avons avancé
d'un mille, les hommes en ont fait sept. Les allées et les venues,
les marches en avant pour reconnaître la route, mon retour en arrière
pour amener l'arrière-garde me font parcourir trois fois la route le
soir et le matin; aussi la fatigue que j'éprouve me fait comprendre
avec quel plaisir Melville et ses hommes doivent voir arriver l'heure
du campement. Le vent du nord-ouest a persisté, et bien que nous nous
soyons mis à l'abri de nos canots pour dîner, nous avons eu froid, et
notre condition était vraiment misérable. Le brouillard de chaque jour
est encore venu empirer la situation; aussi je crois que personne n'a
été fâché, quand à une heure dix j'ai donné le signal du départ.
Dimanche, 10 juillet.—Nous avons rencontré un nombre considérable de
ces glaçons de forme bizarre auxquels Parry a donné le nom d'aiguilles
de glace, et dont il attribue la formation à la chute des pluies sur
les glaçons. Pour nous, ces aiguilles sont le résultat de la fonte plus
rapide du sel sur certains points des glaçons que sur d'autres. Quand
ces parties sont fondues, ce qu'il en reste affecte la forme de longs
épis, dont un rayon de miel coupé en deux peut donner une idée assez
exacte.
J'ai obtenu une bonne observation, ce matin, qui m'a permis de
déterminer notre position. D'après mes calculs, nous sommes par 77°
8´ 3´´ de latitude nord et par 151° 38´ de longitude est,—soit un
changement de position de 26 milles 1/4 dans la direction sud 30° est.
D'après notre estime, nous avions fait seize milles au sud-ouest; ce
qui démontre avec combien peu de certitude on agit dans les conditions
où nous sommes. Tout ce que nous pouvons faire est de continuer de
marcher dans la même direction. Si notre longitude est exacte, c'est,
en effet, au sud-ouest, à mon avis, que nous atteindrons le plus tôt la
bordure de glace.
Nous avions soupé à sept heures et demie; j'ai lu l'office divin à neuf
heures moins un quart, et à neuf heures nous sommes allés nous coucher.
Après notre souper, le cri de terre est venu susciter un peu d'émotion
parmi nous. Nous découvrions, en effet, quelque chose an sud-ouest,
qui, à vrai dire, avait l'apparence de la terre; mais le brouillard
prend si souvent des formes trompeuses que nous ne pouvions être sûrs
de rien. Or, comme la plus rapprochée des îles de la Nouvelle-Sibérie
est à 120 milles de nous, à moins que nous ne devions découvrir une
île nouvelle, ce n'est point une terre que nous avons vue aujourd'hui.
J'estime que nous avons parcouru trois milles et demi dans la journée,
c'est-à-dire en neuf heures et demie.
Nous sommes partis à huit heures un quart; à neuf heures j'ai pris les
devants et j'ai rencontré Anequin, qui revenait en toute hâte pour
chercher un fusil, disant que M. Dunbar avait vu un ours. Arrivant en
tête de la troupe, j'ai, en effet, trouvé M. Dunbar, qui, réellement,
avait rencontré maître Bruin, et, en homme prudent, car pour toutes
armes il n'avait qu'un bâton, il avait pris ses jambes à son cou. Mais
à un détour il s'était trouvé à trente mètres de la bête, qui l'a
poursuivi pendant une certaine distance. Enfin, celle-ci s'est arrêtée
pour le regarder et s'est tenue à une distance respectueuse jusqu'au
moment où Anequin est apparu avec son arme.
Des nuages que nous avions aperçus au sud-ouest sont pour nous un
indice plus certain de la présence de l'eau libre que tout ce que nous
avons vu jusque-là. Je les ai fait remarquer à M. Dunbar, qui m'a dit
qu'à son avis ces nuages ne se trouvaient point au-dessus de la glace.
Voulant m'en assurer, j'ai grimpé sur un monticule de glace élevé
d'une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de l'eau, et, examinant
soigneusement l'horizon avec une lunette, j'ai vu très distinctement
de la terre et de l'eau. C'était donc bien une terre que nous avions
aperçue hier. En tous les cas, j'affirme avoir vu de la terre et de
l'eau. Mais quelle est cette terre? Personne ne peut encore le dire.
Est-elle nouvelle? ou nos calculs de longitude étant inexacts, est-ce
quelque portion de la Sibérie? Ce ne peut guère être, en tous les cas,
une des îles Liakoff. Heureuse coïncidence: la nouvelle direction
que nous suivons nous y conduit tout droit. En voulant sortir plus
rapidement des glaces j'ai donc fait sagement de quitter la direction
du sud pour celle du sud-ouest. M'en rapportant à mon jugement, je peux
estimer la distance de cette terre à dix ou quinze milles, et comme
j'ai pu distinguer de vastes nappes d'eau libre en même temps qu'une
longue bordure de glace, il serait possible qu'arrivés sur la limite
du champ de glace que nous traversions si laborieusement, nous nous
trouvions en face d'une mer ouverte qui pourra nous donner passage
jusqu'à la côte de Sibérie, vérifiant ainsi en partie les affirmations
des explorateurs russes. Nous avons renversé tant de théories émises
par nos devanciers, qu'il serait difficile de nous faire croire que
nous pouvons avoir laissé la glace derrière nous près du cercle
arctique. Voilà un mois que _la Jeannette_ a disparu, et je ne peux
imaginer aucun travail plus pénible que celui qui nous est incombé
depuis. Au reste, le fait est incontestable, et il n'est pas un de
nous qui ne reconnaisse que c'est la plus terrible besogne qu'il ait
faite de sa vie. Traîner, toujours traîner, et nul ne sait combien. Les
faux pas sur un terrain glissant, les soubresauts et les saccades de
la courroie du traîneau sont terriblement agaçants, et le travail à la
pioche sur la glace flottante fait mal dans tous les os.
Mardi, 12 juillet.—Nous n'avons pu distinguer de nouveau la terre
aperçue hier. L'horizon était couvert de brume au sud-ouest. Nous
avons vu de nombreux guillemots, quelques goëlands, un pingouin,
et, fait extraordinaire, le docteur a pris un papillon vivant, que
j'ai conservé; celui-ci n'est point un _habitué_ des glaces, et a
certainement été apporté par le vent du sud-est ou par celui du
sud-ouest qui lui a succédé.
Le lieutenant de Long continue ensuite de raconter jour par jour
les incidents survenus pendant la retraite, signalant tous les
transbordements sur des radeaux de glace et la construction de tous les
ponts. Il ajoute ensuite qu'on a revu de nouveau au sud-ouest ce qu'on
a pris pour une terre, et que plusieurs hommes de la troupe affirment
avoir aussi découvert de l'eau.
Le 14 juillet, il ajoute: La semelle des bottes de nos hommes s'use si
rapidement sur les angles de la glace que nous traversons, que notre
provision de peaux de réserve ne suffit plus aux réparations. J'ai déjà
permis d'enlever pour cet usage le cuir des avirons du youyou, et, ce
matin, j'ai dû faire enlever la garniture du gouvernail du premier
canot. Ce cuir durera plus longtemps que des morceaux de peau, mais
j'espère que bientôt mon esprit sera délivré de ce souci...
Vendredi, 15 juillet.—Nous marchons toujours au sud-ouest; nous avons
encore aperçu la terre. Au reste, tout me fait croire à son voisinage
et à celui de l'eau libre. Pendant notre dîner (vers 2 heures 20 ou
22 du matin), la lune s'est montrée pour la première fois, je crois,
depuis deux mois. Une autre vue qui nous a fait plus de plaisir est
celle d'un phoque dans un canal, tout près de nous, et que M. Collins
a tué. Cette fois, le youyou est arrivé à temps pour l'empêcher de
couler à fond. Ce phoque est venu juste à temps pour varier notre
nourriture. A sept heures et quart, nous nous sommes assis dans la
tente nº 1 pour faire un souper réellement délicieux. Après notre long
régime de pemmican, cette variante n'est ni plus ni moins qu'un extra.
Rompant cette fois avec nos habitudes du bord, nous n'avons point
laissé refroidir notre capture et nous l'avons encore moins pendue pour
plusieurs jours dans notre garde-manger; car, à deux heures, l'animal
recevait le coup de grâce; à quatre heures, il était dépouillé de sa
peau; à sept heures, nous commencions à le manger, et véritablement
nous n'eussions pas fait un pareil festin chez Delmonico. La part
revenant à notre tente fut bouillie dans l'eau avec trois onces et
demie d'extrait de Liebig et un litre de croutons, et ce fut pour nous
une fête dont je me rappellerai longtemps. Le cuisinier de la tente nº
4 fit frire une partie de la ration afférant à cette tente, et Melville
me raconta qu'il avait trouvé à ce mets le goût d'huîtres frites.
Samedi, 16 juillet.—Temps clair et agréable. L'île nous est apparue
plus distinctement qu'hier; mais nous n'avons pu distinguer aucune
trace d'eau libre. M. Collins a tué un autre phoque que nous avons
repêché avec le youyou, ce qui nous a procuré l'occasion d'un nouveau
festin. Dans la soirée, il m'est survenu un petit accident assez
désagréable. Voulant me rendre au sommet d'un monticule de glace
afin de mieux examiner la terre, je suis parti un peu en avant avec
M. Dunbar. Le monticule se trouvant un peu en dehors de la route, il
m'a fallu franchir quelques crevasses assez larges pour y arriver. En
allant, tout se passa au gré de nos désirs, mais, en revenant, ayant à
franchir une crevasse de quatre pieds de large, j'ai choisi pour sauter
un endroit où la glace peu solide m'a crevé sous les pieds, de sorte
que je suis tombé dans l'eau jusqu'au cou. Heureusement, mes habits
m'ont retenu un moment à la surface, et M. Dunbar a pu me saisir par
la tête, croit-il, mais surtout par les favoris, à mon avis; toujours
est-il que j'ai cru qu'il allait m'enlever la tête de dessus les
épaules. Mon sac se trouvant en arrière, aussitôt après avoir rejoint
le youyou, j'ai envoyé me le chercher. Bientôt après, j'avais des
vêtements secs, et, grâce au beau soleil que nous avions, ceux que je
venais de quitter séchèrent rapidement.—Le traîneau attelé de chiens
étant venu à verser, nous avons perdu 270 livres de pemmican...
Mais l'événement de la journée a été la capture d'un beau gros phoque
bien gras, qui nous a fourni des vivres et de la graisse pour nos
bottes. Un autre fait aussi important est l'apparition d'un walrus:
c'est le premier que nous voyons depuis fort longtemps; mais, quoique
blessé par M. Collins et par Ninderman, ce walrus est finalement resté
au fond de la mer.
La terre nous est encore apparue plus distinctement aujourd'hui,
mais il m'a été impossible de distinguer la moindre étendue d'eau
libre. D'après mes observations notre latitude est 76° 44´, et notre
longitude 153° 25´ est,—soit, depuis le 10, c'est-à-dire depuis six
jours, une avance de trente-quatre milles vers le sud-est. Comme la
terre que nous voyons porte à l'ouest et au sud de l'ouest vrai, je ne
peux croire que ce soit une des îles Liakoff, lors même que nos calculs
de longitude seraient erronés.
Notre phoque nous a fourni un déjeuner délicieux à six heures.
Chipp, rayé ce matin de la liste des malades, a repris son service.
C'est un renfort pour Melville, qui n'a plus qu'à s'occuper de préparer
la route et à installer les ponts à la place du docteur, qui passe au
cadre de réserve.
A neuf heures du soir, l'île est plus distincte que jamais. Je sens
renaître l'espoir d'avoir fait une nouvelle découverte.
En repassant mes calculs de longitude, j'ai rectifié notre latitude.
Je trouve actuellement 76° 41´ de latitude et 153° 30´ de longitude
est; soit trente sept milles parcourus dans la direction du sud,
quarante-trois degrés est depuis le 10. La sonde nous accuse
trente-trois brasses...