A aucune époque de l'année, dit de Long, la marche n'est plus pénible

que maintenant. Si, pendant les mois d'hiver et du printemps, le froid

est pénible, du moins il fait sec. L'automne ou la fin de l'été sont

les moments les plus favorables pour voyager dans ces régions, parce

qu'alors la neige a disparu, et la surface de la glace est excellente.

Mais actuellement on enfonce dans la neige ramollie, de sorte qu'il

est presque impossible d'avancer, et s'il survient une série de jours

pluvieux, la misère de l'infortuné voyageur est à son comble. Les

chiens eux-mêmes se réfugient sous les canots pour y trouver un abri

ou viennent pleurer à l'entrée des tentes pour qu'on leur permette

d'y entrer. Lorsqu'on est à terre, le bruit des gouttes d'eau que le

vent fouette contre les vitres, ne manque pas d'un certain charme,

mais ici celui de la pluie qui frappe sur la toile de nos tentes,

en est complétement dépourvu. Point de feu naturellement autre que

celui de notre cuisine, et pas un fil de nos vêtements qui soit sec.

En outre de petits filets d'eau qui vous tombent sur le dos, par les

trous ménagés pour la ventilation de la tente, viennent encore ajouter

à notre humidité. Nos haltes répétées et nos arrêts prolongés m'ont

fait remarquer que plusieurs membres de la troupe avaient emporté des

objets en dehors de ceux portés sur la liste réglementaire. Je suis

étonné du nombre d'objets d'un poids insignifiant qui ont pu se glisser

ainsi furtivement dans nos bagages; mais ce qui me surprend encore plus

c'est le poids qu'ils ajoutent à notre charge. Une nouvelle inspection

devient donc nécessaire avant d'aller plus loin.

Mardi, 21 juin (mercredi, 22), à deux heures du matin, la pluie a

cessé. M. Dunbar est envoyé en avant pour tracer une route et placer

les guidons. A 3 h. 1/2, je partis accompagné de Knack, avec un

traîneau attelé de neuf chiens, pour porter en avant quatre cent

cinquante livres de pemmican et cinquante livres d'extrait de Liebig.

M. Dunbar nous a tracé deux routes, l'une au milieu de glaçons

amoncelés, l'autre à travers une plaine ravinée. Sur un point, le

chemin est affreux; nous devons y rencontrer une crevasse qui, si elle

s'élargit, nous forcera d'établir un pont, ou d'avoir recours à un

radeau de glace pour la passer. Nous avons donc une rude journée en

perspective.

Tout le monde est debout à six heures du soir. A sept heures et demie,

nous nous mettons en route. Melville part en avant avec les traîneaux

nº 1 et nº 2; Erickson et Leach retournent à notre ancien campement

avec deux traîneaux attelés de chiens, pour en rapporter le reste des

provisions. Nous laissons nos tentes debout, avec nos couchettes et

notre batterie de cuisine ici pour le cas où nous serions obligés d'y

revenir pour dîner. Le docteur et les malades restent naturellement

avec les tentes. A 8 h. 1/2, Melville revient avec sa troupe après

avoir conduit les deux traîneaux jusqu'au bord de la crevasse dont j'ai

parlé ce matin, car celle-ci s'est élargie comme je l'avais prévu. A 9

heures un second convoi se met en marche; à 9 1/2, je l'ai suivi avec

le reste de la troupe. Comme Dunbar était resté près de la crevasse

avec deux hommes afin d'amener un gros glaçon pour établir un pont,

j'avais donné l'ordre à Melville, au cas où le premier aurait réussi

dans son entreprise de faire passer immédiatement nos effets de l'autre

côté de la crevasse: comme il ne revenait pas, j'en conclus qu'il

exécutait cet ordre. Impatient de voir par moi-même l'état des choses,

je renvoyai en arrière Erickson et Leach qui étaient de retour, pour

prendre avec un traîneau attelé de trois chiens, le youyou que nous

avions encore laissé au campement, et, plaçant la batterie de cuisine

du nº 1 dans l'autre traîneau à chiens, je partis en avant. Il était

minuit, nous étions donc arrivé au mercredi 22 juin (jeudi 23.) A

peine avais-je fait un quart de mille, que j'arrivai sur le bord d'une

crevasse. Là, malgré mes efforts, les chiens sautèrent chacun sur un

glaçon en renversant le traîneau, et m'entraînant moi-même après

avoir éparpillé toute la batterie de cuisine; puis, quand ils furent

arrivés sur l'autre bord, ne pouvant plus avancer à cause du traîneau,

ils s'assirent sur leur derrière et se mirent à hurler tout leur soûl.

Je me hâtai de rassembler mon bien ainsi dispersé, puis, redressant

le traîneau, je lui fis franchir la crevasse, et alors mes chiens ne

sentant plus de résistance, reprirent leur route; mais cet accident

me fit perdre une heure et quand j'arrivai près de Melville, je le

trouvais embarqué avec tous les canots et tous les traîneaux, sur un

radeau de glace, aucun de nos bagages n'étant encore de l'autre côté de

l'ouverture. Je lui criai de dîner, lui disant que je le rejoindrais

un peu plus tard quand le youyou serait arrivé. Mais, étant parvenu

à prendre possession d'un bloc de glace, il vint me chercher et me

transporta avec mes chiens et mon traîneau jusque sur son radeau.

Alors, nous nous mîmes immédiatement en devoir d'établir un pont, et

avant de nous asseoir pour dîner, nous avions déjà fait passer deux

traîneaux sur la glace solide. Il était 1 h. 1/2 quand nous prîmes

notre repos. Erickson et Leach arrivèrent à 2 h. avec le youyou. A 2 h.

20 nous nous remîmes à la besogne et bientôt la baleinière et le second

canot eurent rejoint nos premiers bagages sur la glace solide. Pendant

que Melville et sa troupe retournaient en arrière pour chercher le

premier canot, je partais avec Erickson et Leach et les deux attelages

de chiens pour conduire le pemmican et le biscuit au bout de l'étape. A

notre retour sur le bord de la crevasse, nous trouvâmes le docteur et

les malades embarqués sur un glaçon, car les deux bords de l'ouverture

s'étant écartés pendant notre absence, notre pont avait été détruit;

nous en construisîmes un second en amenant de nouveaux blocs de glace

et tout chancelant qu'il fût, nos malades purent s'y aventurer et nous

rejoindre; nous passâmes ensuite les médicaments, et enfin, après tant

de travaux nous nous trouvâmes tous campés à 6 heures du matin, sur

un banc de glace solide où Melville était venu nous rejoindre avec le

premier canot qu'il avait dû mettre à l'eau pour lui faire traverser

l'ouverture de la glace. A 7 heures nous commencions à souper. Il eût

été impossible de trouver des gens plus fatigués et plus affamés que

nous ne l'étions. Aussitôt notre repas terminé nous nous couchâmes.

Pendant ces dix heures d'un travail accablant nous n'avions parcouru

qu'un demi-mille.

Mercredi, 22 juin (jeudi, 23).—Nous ne nous sommes relevés qu'à 6

heures du soir. L'état de nos malades n'est que passable: Chipp a eu

une mauvaise nuit, c'est du reste, celui d'entre nous qui peut le moins

résister à la fatigue. Quant à Alexis, la moindre douleur d'estomac

l'abat et le rend incapable de tout effort. Landertack a la mine d'un

homme qui se rend à un enterrement il compose son visage pour la

circonstance. Danenhower est toujours à moitié aveugle. De son côté,

M. Dunbar recommence à se fatiguer; je lui ai conseillé de prendre des

précautions pendant quelques jours, afin de ne pas épuiser complètement

ses forces.

Notre départ s'est opéré comme d'habitude; mais à 11 heures 55, nous

avons atteint notre première halte. C'est la première fois qu'il nous

arrive d'être en avance; il est vrai nous n'avons rencontré que de la

glace solide.

Jeudi, 23 juin (vendredi, 24).—A minuit un quart, notre dîner était

prêt; à 1 heure un quart, nous nous remettions en marche. Vers 2

heures, le ciel s'est éclairci et le soleil s'est mis à briller de tout

son éclat; alors le brouillard s'est dissipé comme par enchantement. A

7 heures, nous atteignions le dernier guidon. Voici la première journée

où nous ayons réellement fait quelques progrès, cependant je ne crois

pas avoir franchi plus d'un mille et demi, malgré un travail opiniâtre

de sept heures. La surface de la glace me semble extrêmement raboteuse

dans la direction du sud. Je crains que notre prochaine étape soit

courte. Mais nous allons dormir jusqu'à ce soir, et nul ne sait ce qui

se passera d'ici-là, peut-être notre réveil nous ménage-t-il quelque

surprise.

Notre longitude est 152° est.

Nous nous sommes glissés dans nos sacs à huit heures et demie du

matin; à six heures, tout le monde était debout. Nous nous sommes mis

immédiatement en devoir de déjeuner. A sept heures, M. Dunbar est parti

en avant pour reconnaître la glace et nous indiquer le meilleur chemin.

A huit heures il est de retour, et «en avant!»

Pour ne plus me répéter, je vais donner ici, une fois pour toutes,

notre ordre de marche. Nous avions, en effet, abandonné notre plan

primitif de retraite: d'abord parce qu'il était impossible à un moment

donné de prévoir l'état de la glace pendant celui qui allait suivre;

ensuite parce qu'il était impossible également aux hommes de soutenir

ce travail de dix heures sans tomber épuisés avant longtemps. A mesure

que notre charge diminuera, nous pourrons modifier notre plan actuel et

revenir au premier; mais pour l'heure présente, il ne peut plus être

question de le suivre.

Melville avec sa troupe s'attelle au traîneau nº 1, déjà surnommé le

«Walrus», lequel demande l'emploi de toutes leurs forces. Celui-ci,

rendu à destination, il revient prendre les autres qu'il amène

ordinairement deux à deux. Erickson et Leach avec leurs traîneaux

attelés de chiens parcourent la même distance à plusieurs reprises;

d'ailleurs leur journée n'est qu'un va-et-vient continuel.

Quand Melville a fini avec les traîneaux, il revient avec ses hommes

chercher les embarcations. C'est alors que je fais partir le docteur

avec les malades qu'il doit conduire jusqu'au lieu de la halte,

tandis que je suis moi-même avec leur traîneau. Pendant ce temps-là,

les embarcations arrivent; et tandis que les cuisiniers préparent le

dîner, Melville et son monde conduisent les traîneaux à la prochaine

étape. Vient ensuite le dîner: c'est ordinairement vers minuit. Une

heure plus tard, nous nous remettons en route. Les embarcations vont

rejoindre les traîneaux; le docteur arrive ensuite avec ses malades,

et nous continuons à avancer dans le même ordre jusqu'à cinq heures

et demie ou six heures du matin. C'est l'heure où j'arrive moi-même

avec l'arrière-garde. Pendant que les cuisiniers préparent le souper

et que les chiens amènent la dernière charge, les tentes sont plantées

et nous nous mettons à souper à sept heures. A huit heures, nous nous

couchons pour ne nous relever qu'à six heures du soir. Nous travaillons

donc pendant neuf heures par jour; il nous en reste dix pour dormir

et nous reposer, trois pour prendre nos repas, et deux pour installer

notre camp et préparer notre nourriture, plier nos tentes, et tracer

notre itinéraire.

Toutefois, je dois dire ici qu'il n'est pas de travail plus pénible que

celui de tirer nos traîneaux. De mon côté, mes deux officiers étant

malades, j'ai autant de besogne que j'en peux faire. Heureusement

j'ai dans Melville un appui solide, qui peut les remplacer, et tant

qu'il restera en bonne santé, tout ira bien. De son côté, le docteur

s'emploierait volontiers à tirer le traîneau comme un simple matelot,

mais je le crois nécessaire auprès des malades, et lui ai ordonné de

rester près d'eux.

Aujourd'hui nous avons fait une bonne journée, car nous avons avancé

d'un mille et 1/4 au moins, malgré la glace qui, deux fois, s'est

ouverte devant nous, et nous a donné quelque ennui pour faire passer

nos chiens et leurs traîneaux. Heureusement les grands traîneaux

étaient déjà passés. Un des premiers s'étant à moitié renversé dans une

crevasse, nous avons été obligés de couper le trait des chiens pour

empêcher ceux-ci de se noyer et en même temps retenir le traîneau par

derrière. Le chemin que nous aurons à parcourir pour notre prochaine

étape se présente sous un aspect favorable. Nous nous trouvons sur

un champ de vieille glace qui semble avoir encore plusieurs milles

d'étendue. Cependant la journée d'aujourd'hui a été extrêmement

désagréable à cause des flaques d'eau que nous avons rencontrées à la

surface de cette glace. A maintes reprises les hommes ont eu de l'eau

jusqu'aux genoux, et tirer un traîneau dans de semblables conditions

est un travail fort pénible. Çà et là autour de nous, l'eau s'est

accumulée sur certains points où elle forme des flaques qui gèlent

pendant la nuit, mais que la chaleur du soleil suffit pour dégeler au

milieu du jour, et c'est à travers ces mares que nous avons à opérer

notre retraite. Dans quelques jours cette eau aura disparu au travers

de la glace, mais nous ne pouvons attendre, car nous ne savons encore

quelle est notre position.

Chipp est toujours très faible: il a peine à se rendre d'une étape à

l'autre même en faisant de fréquentes haltes. Je crains sérieusement

pour lui. Landertack est guéri et a repris son service hier. Alexis,

encore malade, est incapable de tout travail.

Star, qui souvent se distrait en lisant ce qui est écrit sur les

papiers servant d'enveloppe à nos provisions, m'apporte une lettre

qu'il a trouvée hier sur du café; elle est ainsi conçue:

«Je vous écris afin de vous exprimer les souhaits que je forme pour

votre grande entreprise. J'ai l'espoir qu'en parcourant ces lignes,

elles vous rappelleront le confort que vous laissez derrière vous

dans la patrie pour les progrès de la science. Si vous le pouvez,

adressez-moi quelques mots; mon adresse est: G. J. K. Post office box,

New-York city.»

Le samedi, 25 juin, nous surprend à minuit, au moment où nous

préparons notre dîner. A une heure, nous sommes à table. J'ai pris

l'altitude du soleil à minuit. Quelle stupeur! Mes calculs donnent

77° 46´ de latitude nord. Cependant, je suis sûr de mon observation.

Je reprends donc mes calculs et les refais une demi-douzaine de fois.

Toujours le même résultat; à chaque fois, j'obtiens 77° 46´. J'examine

alors mon sextant; il était en parfait état, et plus je l'examinai,

plus ma stupeur augmente. Partir du 77° 18´ nord, marcher dans la

direction du sud pendant une semaine et, au bout de ce temps, se

trouver à vingt-huit milles plus au nord que son point de départ,

n'est-ce pas suffisant pour rendre quelqu'un anxieux et perplexe?

Longtemps je médite ce résultat, lui cherchant une cause d'erreur; un

moment je suis porté à attribuer cette erreur à un effet extraordinaire

de réfraction; mais, jetant les yeux sur les notes que j'ai prises

pendant mon observation du 23, et dont je ne me suis pas servi, il faut

bien me laisser convaincre que c'est 77° 46´. Aussi mon anxiété est à

son comble. Cependant, à 4 heures 1/2 et à 7 heures 1/2 du matin, je

fais de nouvelles observations. Cette fois, c'est 77° 43´. Plus inquiet

que jamais, je prends la résolution d'attendre midi, afin de prendre la

plus grande altitude du soleil, car je me défie des résultats donnés

par des observations faites quand le soleil est près de l'horizon. Mais

l'observation de midi, au moment où le soleil passait au méridien,

me donna de rechef 77° 42´. Il ne reste donc plus de doute: mes

observations du matin étaient exactes; celle de minuit n'était même

entachée d'erreur que par suite de la plus grande réfraction, causée

elle-même par la basse latitude où nous nous trouvions. Il me faut donc

accepter la position et modifier mes plans en conséquence. Au lieu de

marcher droit au sud, j'appuierai plus au sud-ouest, car la direction

de notre mouvement de dérive étant nord-ouest, nous la couperons plus

rapidement qu'en allant droit au sud, et nous arriverons ainsi plus

vite sur la bordure des glaces.

Pour diriger sa route, une région aussi accidentée que celle qui

s'étend devant nous, mérite un examen plus sérieux que celui qu'on peut

faire en poussant une pointe en avant; j'ai donc expédié M. Dunbar

pour nous chercher un chemin, afin de sortir de l'endroit difficile

où nous nous trouvions, tandis que je reste au camp, prêt à partir au

premier signal. Après la pénible journée d'hier, ces quelques heures

supplémentaires de repos n'étaient pas hors de saison, et, si nous

trouvions une route commode, nous pourrons faire une longue étape cette

après-midi.

Dimanche, 26 juin, 1 heure 15 du matin.—M. Dunbar étant revenu, je

suis parti en tête de la troupe. Melville est tombé dans l'eau par

accident et a été trempé jusqu'à la ceinture. Pendant la matinée, le

Walrus (traîneau nº 1) a failli s'enfoncer, en plongeant de l'avant,

sous la glace. Néanmoins, on a pu l'arrêter à temps et le retirer.

Quoique la route ait été généralement meilleure qu'hier, comme il

nous a fallu construire au moins cinq ponts, nous n'avions fait qu'un

demi-mille dans la direction du sud-ouest au moment de faire halte,

c'est-à-dire à six heures et demie du matin. Depuis minuit, la chaleur

avait été accablante, quoique le thermomètre marquât seulement 23°

au soleil. Le ciel était sans nuage; une légère brise soufflait du

sud-sud-ouest. Nous avons tellement souffert de la chaleur que nos

mains et nos visages étaient gonflés et bouffis. Pour ma part, je

souffrais considérablement des mains. A sept heures et demie du matin,

le dîner était prêt. A huit heures et demie, j'ai lu le service divin,

et à neuf heures, nous nous sommes glissés dans nos sacs pour dormir.

Lundi, 27 juin, 1 heure du matin.—Nous nous sommes mis en marche

à 2 heures 5 du matin, et, depuis ce moment jusqu'à 7 heures, nous

avons eu à accomplir la tâche la plus rude que nous ayons encore eue.

Cependant nous n'avons franchi qu'un demi-mille dans la direction

du sud-sud-ouest, ce qui nous fait pour onze heures d'un travail

ininterrompu un mille et un quart seulement. En quittant le lieu de

notre halte, nous nous sommes trouvés en présence d'une crevasse de

vingt pieds de largeur, qu'il nous fallait traverser, mais, pendant

que nous y établissions un pont, elle s'est élargie de plus du double.

Enfin, au prix des plus grands efforts, nous sommes parvenus à

rassembler trois larges fragments de glace sur lesquels nous avons eu

des peines inouïes à faire passer nos traîneaux et la baleinière. Quant

aux deux autres embarcations nous avons été obligés de les mettre à

l'eau. A environ un tiers de mille plus loin, nous sommes arrivés sur

le bord d'une autre ouverture de soixante pieds de largeur. Cette fois,

il nous a fallu remorquer et tenir en place une véritable île de glace

épaisse de trente pieds; mais à peine cette besogne était-elle finie,

que les deux bords de l'ouverture se sont éloignés l'un de l'autre, de

sorte que nous nous sommes vus forcés d'aller à la recherche d'autres

blocs de glace pour rétablir notre pont mobile. La glace semble se

ramollir partout et s'en aller à la dérive sans résistance. Cependant

la saison n'est pas encore assez avancée pour que nous puissions

espérer trouver des canaux de quelque longueur, quant aux crevasses

et autres solutions de continuité, nous en trouvons assez qui nous

causent beaucoup d'ennuis. Travailler comme des nègres, pendant dix

ou onze heures chaque jour, pour n'avancer que d'un mille est au

moins décourageant; mais encore, savoir d'un autre côté qu'on est

vraisemblablement entraînés de trois milles dans le nord-nord-ouest,

quand on fait un mille au sud-ouest est vraiment capable d'inspirer

des inquiétudes à un homme. Melville et le docteur sont seuls de

notre troupe à qui j'ai fait connaître la latitude sous laquelle nous

nous trouvons, mais je veux que nul autre n'en soit instruit. Sans

doute, cette désagréable nouvelle jetterait le découragement parmi

nos hommes qui se laisseraient peut-être aller au désespoir. J'évite

donc brusquement toutes les questions que Chipp, Danenhower et Dunbar

peuvent m'adresser à ce sujet. Jusqu'ici tout le monde est gai et plein

d'entrain, on entend même les hommes chanter le long de la route.

Puissions-nous ainsi conserver longtemps notre santé et notre ardeur.

L'état de Chipp s'améliore.

Mercredi, 29 juin.—Étant parti en avant avec M. Dunbar et les deux

attelages de chiens, nous sommes arrivés subitement sur le bord d'une

nappe d'eau, qui, autant que le brouillard nous a permis d'en juger,

nous a paru former un canal d'une certaine longueur. Je suis revenu

en toute hâte chercher le youyou pour m'en assurer. Mais, hélas! j'en

ai été pour ma peine. Ce canal dont nous avions espéré nous servir se

terminait brusquement, et une autre ouverture semblable de vingt-cinq

pieds de large lui succédait, et pour traverser celle-ci nous fûmes

obligés d'y établir un pont. Notre bonne fortune voulut cependant qu'un

large glaçon se trouvât sous notre main, de sorte qu'après un rude

effort, Dunbar, Shawell et moi, nous réussîmes à le mettre en place, et

un rapprochement heureux des deux bords de la crevasse nous en fit un

pont solide. Malheureusement les crevasses se succédaient, ce qui nous

obligea à construire un certain nombre de ces ponts. Jamais pareille

malchance ne nous avait poursuivis. Nous n'avions pas plus tôt traversé

une crevasse qu'une autre s'ouvrait plus loin; à un moment nous en

étions entourés. Le pis est que toutes étaient dans la direction de

l'est à l'ouest. Il semblait que pas une ne pût se former du nord au

sud pour ouvrir un chemin à nos embarcations, et toutes celles que

nous voyons de l'est à l'ouest serpentent et se terminent en fissures

étroites au milieu de fragments de glaces amoncelées, entre lesquels il

est impossible de frayer un passage pour les bateaux. Souvent il nous

est arrivé d'avoir à faire des ponts sur trois ou quatre de ces canaux

dans l'espace d'un demi-mille; et quand je songe que Melville et ses

hommes ont chaque jour six et souvent sept fois à parcourir la même

route, aller et retour, je ne peux me défendre d'un sentiment d'effroi

à l'idée du chemin qu'ils parcourent. Si on ajoute à cela les voyages

que font les chiens, et le transport des malades, on ne trouvera pas

extraordinaire que nous redoutions la rencontre de ces crevasses. Le

champ sur lequel nous marchons actuellement est composé de vieille

glace, fort dure, qui certainement ne fond jamais. J'ai mesuré un

glaçon auquel j'ai trouvé trente-deux pieds neuf pouces d'épaisseur, et

sur les points où il n'est pas sali par la boue, sa tranche rappelle la

blancheur de l'albâtre. La route est assez bonne sur cette glace, et

les traîneaux ne sont pas trop difficiles à tirer. J'ai rencontré un

autre bloc de seize pieds d'épaisseur qui, à mon avis, était le produit

d'une année, car il ne montrait pas la moindre trace de soudure de

couches superposées.

Danenhower m'a demandé aujourd'hui, avec insistance, de lui permettre

de s'employer à quelque chose, prétendant qu'il était capable d'aider à

tirer les traîneaux, etc. Mais, comme je le crois absolument incapable

de faire quoi que ce soit, et qu'à mon avis son œil le rendrait plus

nuisible qu'utile, s'il tentait de faire quelque chose, j'ai repoussé

sa demande en la remettant à l'époque où il ne serait plus porté sur la

liste des malades. Chipp semble reprendre des forces. La température

s'est maintenue à 30° pendant toute la journée, mais elle paraissait

beaucoup plus basse, car pendant toute la journée nous avons eu un

brouillard intense qui nous pénétrait jusqu'aux os. Chaque jour nous

avons les pieds mouillés dès le matin, et nous restons dans cet état

jusqu'à notre dernière halte.

Jeudi, 30 juin.—Vers minuit, nous avons observé sur l'horizon une

ligne de nuages noirs du côté de l'ouest, qui s'étendait du nord-ouest

au sud-ouest. Pendant notre halte, ce nuage s'est étendu comme à

l'ordinaire sur tout l'horizon du nord au sud, et à une heure du matin,

le ciel était entièrement couvert. Le temps est devenu brumeux, et une

pluie fine et pénétrante a commencé à tomber. Le retour journalier de

ce phénomène météorologique me fait croire que nous approchons de l'eau

libre, car je ne peux admettre qu'un pareil brouillard soit produit

par les vapeurs qui s'élèvent des crevasses de la glace. Chaque jour,

vers minuit, le soleil se cache et l'eau perd lentement sa chaleur

sous forme de vapeur, que le vent emporte à travers la plaine de

glace où elle se condense et se dépose sous forme de brouillard, etc.

Généralement, quand nous nous levons à 6 heures du soir, le soleil

brille de tout son éclat, et quand nous nous couchons il recommence

à paraître. Mais entre minuit et l'heure où nous nous arrêtons pour

camper, le ciel est brumeux.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 7 / 24 段