Vingt-huit chemises de laine.

Vingt-quatre caleçons de laine.

Vingt-sept gilets de flanelle.

Vingt-quatre vareuses.

Vingt pantalons.

Huit couvertures en fourrure.

Dix-huit couvertures en laine.

Quand chacun eut reçu les articles dont il avait besoin, beaucoup

d'objets restèrent inutiles.

Tout le monde était gai et plein d'entrain, car nous avions abondance

de nourriture et de vêtements; la musique même ne fut pas oubliée,

et le soir, Landertack nous égaya avec son harmonica. On me dressa

une tente-bureau, sur laquelle fut hissé le pavillon de soie. La

température resta aux environs de 23° pendant toute la journée. Les

hommes allèrent visiter le lieu de la catastrophe, où ils trouvèrent

sur la glace une chaise, quelques avirons et des débris de planche.

Chipp était mieux, et Danenhower se montrait plein d'entrain. A 9 h.

45, nous lûmes le service divin.

Lundi, 13 juin (mardi, 14).—Appel général à sept heures du matin;

déjeuner à huit. A neuf heures, nous nous sommes mis à l'œuvre pour

installer les deux canots et la baleinière sur leurs traîneaux. Je

suis décidé à ne pas quitter l'endroit où nous sommes avant d'avoir

entièrement terminé nos préparatifs, afin de ne pas rencontrer

d'entraves à la dernière heure. Nous avons suffisamment de provisions

de bouche pour vivre pendant quelque temps sans entamer les soixante

jours de vivres mis en réserve pour la durée de notre retraite vers

le sud. Nos malades vont mieux et ce délai ne peut que leur être

favorable. Sweetman a visité de nouveau l'endroit où _la Jeannette_

a coulé; il n'y a trouvé qu'un fanal flottant à la surface de l'eau,

le fond renversé. L'air est extrêmement humide et froid. Tous, à

l'exception de Chipp, nous avons joui d'un excellent sommeil pendant

la nuit dernière; l'intérieur des tentes est chaud et confortable.

Pendant l'après-midi, nos embarcations ont été définitivement montées

sur leurs traîneaux et sont prêtes pour le moment du départ. Nous avons

aussi reculé notre campement vers l'ouest, pour nous éloigner du bord

de la banquise, dont nous étions trop rapprochés en cas d'accident. La

tente de Chipp a été placée derrière les autres et du côté du vent,

afin qu'il ne soit pas réveillé par les ronfleurs comme il l'a été la

nuit dernière. Nos trois embarcations ont été rangées en avant des

tentes; devant elles nous avons placé les traîneaux qui contiennent

nos provisions, puis nous nous sommes mis en devoir de souper. Avant

d'abandonner le navire, nous avions retiré toute la provision d'eau

potable qui se trouvait à bord; celle-ci a duré jusqu'à dimanche

soir, et maintenant nous sommes obligés de nous servir de celle que

nous fournit la glace en fondant. Nous choisissons de préférence les

monticules de glace les plus anciens et les plus élevés, et nous

recueillons les particules qui s'en sont détachées, quand nous en

trouvons, pour les faire fondre au soleil; mais celui-ci n'a pas assez

de force, naturellement, pour en fondre beaucoup. La neige ou plutôt la

glace est agréable au goût, mais le docteur l'ayant soumise à l'épreuve

du nitrate d'argent, l'a trouvée beaucoup trop salée. Cependant nous ne

pouvons nous abstenir d'en faire usage, et nous essayons d'en combattre

les mauvais effets en prenant chaque jour une certaine dose de jus de

citron. En ce moment nous vivons comme des princes, notre nourriture

est excellente, notre travail peu pénible; et nous jouirions tous d'une

santé florissante, si quelques-uns ne se ressentaient des effets d'un

empoisonnement par les sels de plomb. La température était, à huit

heures du soir, de 18°, mais l'atmosphère est extrêmement humide.

Mardi, 14 juin (mercredi, 15).—Appel général à 7 heures, suivi du

déjeuner. A 9 heures, nous nous mettons à l'ouvrage. Deux hommes de

chaque tente sont désignés pour emballer nos soixante jours de vivres,

sous la direction de Melville. De son côté, le docteur, avec un aide,

prépare le jus de citron. Dunbar s'occupe, avec deux hommes, d'examiner

les trois traîneaux Mac-Clintock, pour leur faire les réparations dont

ils pourraient avoir besoin et les mettre en état de recevoir leur

charge. Le reste de l'équipage continue à faire des chaussures de

rechange et à rétrécir les sacs-lits.—Aucune amélioration dans l'état

de nos malades, au contraire. Pendant la nuit, Alexis s'est plaint de

douleurs d'entrailles et a été pris de vomissements violents. Kuehne

souffre toujours beaucoup, et l'un et l'autre restent couchés. Chipp

paraît mieux.

Journée claire et agréable. A 10 heures du matin, le thermomètre

marquait 20° à l'ombre; température minima de la nuit, 12°. Un léger

brouillard transparent, que nous apercevons vers le sud et que le vent

emporte avec lui, nous indique des solutions de continuité dans la

nappe de glace de ce côté. Le baromètre marque 30° 37´, mais j'ai des

doutes sur l'exactitude de mon baromètre de poche.

A 2 heures, nous commençâmes à charger nos provisions sur nos cinq

traîneaux. Plus de 3,960 livres de pemmican et 200 gallons sont

répartis entre ces traîneaux et, à mesure que les sacs contenant nos

rations de la semaine sont prêts, nous les y entassons, afin de finir

de les remplir. La ration journalière de chaque homme est: une once de

thé, deux onces de café et deux onces de sucre.

D'après une observation faite à 6 heures, ce soir, nous nous trouvons

sous le 153° 58´ 45´´ de longitude, soit, depuis le 12, une dérive de

treize milles et demi. Jusqu'ici, tout va bien. Chacun est gai et plein

d'entrain. Notre camp présente un aspect animé. La figure ci-jointe en

fait voir la disposition[1].

[1] Voir le plan du camp aux gravures.

Après le souper, nous nous sommes bornés à mettre de côté deux

carabines pour chaque tente,—soit dix en tout.—Ces armes seront

réparties comme suit entre les trois canots: le premier en recevra

quatre; le deuxième, un nombre égal; et la baleinière, deux seulement.

Mercredi, 15 juin (jeudi 16).—Atmosphère lourde, épaisse et brumeuse,

ce matin; mais, après 10 heures, le ciel s'est éclairci, et nous avons

eu une belle journée ensoleillée. La nuit a été froide (10°). J'ai mal

dormi, n'ayant pu réussir à amener mon sac-lit jusque sur mes épaules;

le reste de la troupe a bien dormi.—Chipp est mieux; ayant bien dormi,

il se sent frais et dispos. Danenhower circule par le camp avec un œil

bandé, s'occupant de maints détails. Alexis a passé une mauvaise nuit;

ce matin, il était très souffrant. Kuehne reste toujours couché sous la

tente.

Pendant la matinée, nous avons ensaché autant de thé et de café que

nous avons pu, et nous avons réparti les charges entre les cinq

traîneaux. Cette besogne était finie à 11 heures; alors nous nous

sommes mis à l'œuvre pour attacher et assujettir ces charges. Chaque

traîneau porte:

nº 1 nº 2 nº 3 nº 4 nº 5

765 livres de pemmican. 720 720 720 720

40 gallons d'alcool. 40 40 40 40

36 livres d'extrait de Liebig. 36 — — 18

61 livres de sucre cassé. — — — 61

60 — — extra. — — — —

4 sacs de biscuit. 4 4 4 4

30 livres de café broyé. 30 — 30 —

90 — de thé. — — 60 —

10 — de sucre extra. — — — —

—— —— —— —— ——

1659 1318 1252 1342 1325

Il nous reste encore, sur la glace, 30 livres de café brûlé, 30

livres de café broyé, 1 sac de biscuit, pour lesquels il nous faut

trouver une place dans les canots. En outre de nos soixante jours de

vivres, nous avons encore 315 livres de pemmican, 43 livres de thé,

55 livres de sucre et 37 livres de café. Nous serons donc obligés de

laisser derrière nous une grande quantité de provisions, ainsi que nos

deux _dingies_ et l'un des traîneaux de Saint-Michel. Comme nous ne

marcherons nécessairement que fort lentement, je crois que, pendant

la première semaine qui suivra notre départ, nous serons encore assez

rapprochés pour envoyer chaque jour un traîneau à chiens en arrière,

chercher nos vivres pour la journée du lendemain. En agissant ainsi,

nous éviterons de déranger l'arrimage de nos traîneaux.

Nous avons dîné à une heure; nous nous sommes remis à la besogne à

deux, et tous nos traîneaux sont ficelés. Remarquant que le traîneau

nº 2 porte déjà un guidon sur lequel est inscrit le nom de «Lizzie»,

je fais observer à Ninderman que le nôtre n'en a point encore. Il me

répond qu'on est en train de le préparer et qu'il a l'intention de lui

donner le nom de «Sylvie». Naturellement, je n'ai aucune objection à

faire à cette dénomination.

Nos observations nous placent par 77° 17´ de latitude nord et 153° 42´

30´´ de longitude est; c'est-à-dire que nous avons été entraînés depuis

hier de trois milles et trois quarts de mille, 72° nord. Ce soir, à 6

heures, nous avions une température de 19°, avec vent du nord-est.

Dans le courant de l'après-midi, je publiai l'ordre du jour suivant:

Cutter américain _Jeannette_,

Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 17´ de latitude nord

et 153° 42´ de longitude est.

15 juin 1881.

Ordre:

Au moment du départ avec les traîneaux pour opérer notre retraite dans

la direction du sud, chaque officier et chaque homme de l'équipage n'a

droit d'emporter que les habits dont il est vêtu et ceux contenus dans

son havre-sac. Chacun peut, avant le départ, revêtir ses vêtements

de fourrure, si tel est son bon plaisir; mais il ne pourra revenir

sur cette détermination une fois qu'il l'aura prise. Tout vêtement de

surcroît est expressément interdit. Les mocassins de rechange seront

seuls tolérés.

Le contenu réglementaire du havre-sac est le suivant:

Deux paires de demi-couvertures.

Deux paires de bas.

Une paire de mocassins.

Un béret.

Deux paires de mitaines.

Un gilet de flanelle.

Un pantalon.

Un bonnet.

Un caleçon.

Une paire de lunette de neige.

Un paquet de tabac.

Une pipe.

Deux cartouches.

Vingt-cinq allumettes en cire.

Le savon, les serviettes, le fil et les aiguilles à discrétion, une

paire supplémentaire de mocassins (ce qui fera cinq en tout), pourront

être enfermés dans les sacs-lits, mais aucun autre objet ne peut y

être introduit. Chaque officier devra veiller à ce que ce règlement

soit fidèlement observé par tout le monde.

Le traîneau nº 1 contiendra les sacs-lits, une tente, les havre-sacs

et la batterie de cuisine du 1er canot.

Le traîneau nº 2 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.

Le traîneau nº 3 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.

Le traîneau nº 4 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.

Le traîneau nº 5 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.

Au cas où nous serions obligés de monter dans nos embarcations:

L'équipe du traîneau nº 1 montera dans le 1er canot.

Celle du traîneau nº 2 montera dans le 2e canot.

Celle du traîneau nº 3 montera dans la baleinière.

Celle du traîneau nº 4 montera dans le 1er canot.

Le chirurgien, M. Cole et le boulanger prendront place dans la

baleinière. Les autres dans le 2e canot.

Cet ordre du jour pourra être modifié selon les besoins.

George W. DE LONG.

Lieutenant de la marine des États-Unis,

commandant de l'expédition arctique.

Nous avons un ciel presque sans nuages, et par suite un soleil brûlant,

dont les rayons, réverbérés sur la surface de la glace, rend notre

situation fort pénible. Nous sommes terriblement éprouvés par les

rayons du soleil, les lèvres et les joues commencent à nous gercer à

tous. Néanmoins nos yeux n'ont pas encore été atteints.

Jeudi, 16 juin (vendredi, 17).—Le capitaine de Long signale de longues

traînées de brouillard au sud et au sud-ouest. Ce jour-là, chaque homme

est autorisé à prendre une demi-couverture en prévision du froid. A

quatre heures et demie, M. Dunbar est envoyé en avant, pour indiquer

le chemin à suivre, tandis que le capitaine prépare l'ordre de marche

suivant:

ORDRE DE MARCHE

Cutter américain _Jeannette_,

Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 18´ de latitude nord

et 153° 25´ de longitude est.

15 juin 1881.

Nous nous mettrons en marche vers le sud le vendredi, 17 juin (samedi,

18), à 6 heures du soir, nos marches devant s'exécuter désormais de

six heures du soir à six heures du matin. Nous suivrons l'ordre de

marche suivant:

1º Tous les hommes se réuniront pour emmener le premier canot, pendant

que les chiens seront attelés au traîneau nº 1.

2º L'équipe de tribord prendra ensuite le second canot, celle de

babord, le traîneau nº 4 et les chiens le traîneau nº 2.

3º Enfin, l'équipe de babord emmènera la baleinière; celle de tribord,

le traîneau nº 3, et les chiens, le traîneau nº 5.

Les trois chiens d'Alexis seront attelés au traîneau de Saint-Michel;

tandis que Kuehne, Charles Long Sing et Alexis accompagneront le

lieutenant Chipp.

Distribution du temps:

Appel général à 4 heures 30 du soir.

Déjeuner à 5 heures du soir.

Départ à 6 heures du soir.

Halte à 11 heures 30 du soir.

En route à 1 heure du matin.

Dîner à 12 heures.

Halte, suivie de l'installation du camp, à 6 heures.

Distribution de jus de citron et souper à 6 heures 30.

Établissement d'une garde et coucher à 7 heures.

Direction de notre marche: sud par l'est 1/2 est magnétique.

Aussi longtemps qu'il sera possible, le traîneau de Saint-Michel

reviendra en arrière chaque matin pour prendre des provisions laissées

ici. Mais, aussitôt que nous entamerons celles chargées sur nos

traîneaux, la ration journalière sera:

_Déjeuner._

4 onces de pemmican.

1 once de jambon.

3 livres de biscuit.

3 onces de café.

2-3 onces de sucre.

_Dîner._

8 onces de pemmican.

1 once d'extrait de Liebig.

1/2 once de thé.

2-3 onces de sucre.

_Souper._

4 onces de pemmican.

1 once de langue.

1/2 once de thé.

2-3 onces de sucre.

1/2 livre de biscuit.

George W. DE LONG,

Lieutenant de la marine des Etats-Unis,

commandant de l'expédition arctique.

Le capitaine de Long continue: durant l'après-midi, chacun des

traîneaux et des embarcations a été pourvu d'un pavillon.

_La Jeannette_ porte mon pavillon de soie.

Le second canot, _Hiram_, porte son nom sur le guidon.

La baleinière, _Rosey_, également.

Le traîneau nº 1 porte un guidon bleu, carré, avec le nom de «_Sylvie_»

et la devise «_Nil desperandum_».

Le traîneau nº 2 a deux pointes avec le nom de _Lizzie_.

Le guidon du nº 3 ne porte aucun nom.

Le nº 4 a un guidon avec une croix de Malte et la devise «_In hoc signo

vinces_».

Enfin le nº 5 porte inscrit sur son guidon «_Maud_» avec la devise

«_Comme je trouve_».

Tous les hommes furent ensuite réunis pour l'inspection et pour

entendre la lecture de l'ordre de marche.

Tous les préparatifs étant terminés, le départ fut définitivement fixé

au lendemain soir à 6 heures. Le traîneau de Saint-Michel fut ensuite

chargé, et les officiers reçurent leurs instructions.

CHAPITRE VI.

La retraite.

Le premier jour de la retraite.—Les difficultés commencent dès

le début.—Les suites d'un malentendu.—Première crevasse dans la

glace.—Un travail pénible.—L'été est la plus mauvaise saison

pour voyager sur les glaces de l'Arctique.—Misère des naufragés

pendant cette saison.—Quelques-uns d'entre eux se sont chargés

d'objets non portés sur la liste réglementaire.—Conséquences de

cette infraction.—On traverse, en radeau de glace, les ouvertures

qui se sont produites dans la glace.—État des malades.—Notre

première bonne journée.—Notre ordre de marche.—Marchant au

sud et s'en allant au nord.—Pénible découverte.—Changement

de direction.—Pourquoi nous redoutons les crevasses dans la

glace.—Danenhower demande avec insistance à prendre part aux travaux

de la retraite.—Motifs de mon refus.—Le soleil, le brouillard

et la pluie alternativement.—La retraite continue.—Les bons et

mauvais jours se succèdent.—Les aiguilles de glace.—Première vue

de la terre.—Un ours.—Je vois distinctement la terre.—Quelle

est cette terre?—Espoir de trouver la mer libre.—Plus de

semelles de bottes.—M. Collins tue un phoque.—Mieux dîné que

chez Delmonico.—Un autre phoque.—Nouveau festin.—Chipp rayé de

la liste des malades.—Approche de la terre.—Difficultés pour

atteindre le rivage à travers les glaces flottantes.—Changements à

vue.—Alternatives de pluie, de brouillard et d'éclaircies.—Le vent

fait rage.—Enfin nous mettons le pied à terre.—Prise de possession

de l'île Bennett au nom des États-Unis.

Le lendemain, le capitaine de Long prépara une relation du voyage de

_la Jeannette_, racontant tout ce qui était arrivé à ce malheureux

navire, et mentionnant la découverte des îles Jeannette et Henrietta,

etc. Dès que cette relation fut terminée, elle fut enroulée et

cousue dans une feuille de caoutchouc noir qu'on plaça dans un bidon

vide, lequel était destiné à rester sur la glace près du lieu de la

catastrophe.

A 5 heures du soir, continue le journal de de Long, eut lieu un nouvel

appel général des hommes, qui fut suivi du souper, que désormais nous

appellerons déjeuner. Ce repas fut aussi bref que possible. L'ordre

de lever le camp fut ensuite donné à 6 heures moins 10 minutes; mais,

quoique le départ fût fixé à 6 heures précises, il était 6 heures 20

quand on se mit en route. Tous les hommes valides partirent alors avec

le premier canot, tandis que les chiens conduits par Anequin faisaient

de vains efforts pour les suivre avec le traîneau nº 1. Le canot marcha

sans trop de difficultés, mais le poids du traîneau était au-dessus

des forces de nos chiens. Nous étant arrêtés un instant, nous revînmes

leur prêter la main afin de les tirer d'une ornière profonde où ils

étaient tombés; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence: la

besogne était trop lourde pour ces pauvres bêtes. Je détachai donc six

hommes du premier canot et je revins avec eux pour prendre le traîneau.

Ce malheureux incident fut cause de tous les ennuis qui vinrent nous

contrarier pendant la première journée.

La veille, j'avais envoyé M. Dunbar pour indiquer, au moyen de guidons

noirs, la route que nous devions suivre pendant notre première étape.

A son retour, je ne vis que trois de ces guidons et ne supposai

pas qu'il pût y en avoir davantage. Melville, expédié en avant pour

transporter les vivres de la journée, laissa ceux-ci, comme je le lui

avais dit, au troisième guidon; mais quand arriva le premier canot,

Dunbar leur fit remarquer qu'il existait un quatrième guidon, lequel

indiquait la fin de l'étape du premier jour. Naturellement je ne

pouvais être partout, sur une longueur d'un mille et demi, de sorte que

Melville ignorant quelle était mon intention s'en rapporta à ce que lui

disait Dunbar et se remit en marche avec le premier canot, laissant les

vivres près du troisième guidon.

Pendant ce temps je faisais avec mes six hommes des efforts surhumains

pour faire franchir un quart de mille au traîneau nº 1, au second canot

et à la baleinière. Ne voyant point revenir Melville ni ses hommes,

nous commencions à être inquiets, ne sachant à quelle cause attribuer

leur retard. A ce moment nous vîmes Chipp, qui était en avant,

s'arrêter tout court devant un obstacle invisible pour nous. Je courus

aussitôt vers lui et je me trouvai en face d'une crevasse qui venait

de s'ouvrir dans la glace, et nous séparait du reste de nos gens. En

outre, pour la traverser il devenait nécessaire de décharger le reste

des bagages que nous avions avec nous pour les transborder au moyen

d'un radeau.

Le contre-temps était sérieux. J'envoyai immédiatement chercher

le youyou, pendant que j'aidais Chipp et le traîneau des malades

à franchir cette crevasse. Chipp fut ensuite chargé de porter aux

gens du premier canot l'ordre de revenir. Mais en attendant leur

retour le temps se passait, et tout ce que nous eûmes à faire, mes

six hommes et moi, aidés par les chiens, fut d'amener le deuxième

canot, la baleinière et les traîneaux nº 1 et nº 2 sur le bord de la

crevasse, prêts à être embarqués sur le radeau. Melville arriva enfin

avec sa troupe vers dix heures du soir. Nous nous mîmes aussitôt en

devoir de lancer les deux embarcations en travers de la crevasse

que nous parvînmes à hisser de l'autre côté. Pour ne pas décharger

nos traîneaux, nous cherchâmes un passage ailleurs et, au moyen de

grands glaçons qui nous servirent de radeaux, nous arrivâmes, non sans

risques, à leur faire traverser la crevasse. Pendant cette opération le

patin de droite du traîneau nº 1 vint à fléchir et nous fûmes obligé

de nous arrêter court, sinon nous l'eussions brisé complètement. Les

traîneaux nº 2 et nº 5 eurent chacun un patin mis hors de service, les

tenons des montants s'étant brisés. Ce ne fut qu'à minuit dix que nous

fûmes hors de ce mauvais pas et, comme résultat obtenu, nous avions

trois traîneaux hors de service, une heure de retard pour notre dîner,

des provisions à un demi-mille plus loin, et notre batterie de cuisine,

nos lits, notre premier canot encore un demi-mille plus loin que nos

provisions. Cependant il n'y avait aucun remède à cet état de choses,

aussi nous attelant de nouveau à nos deux embarcations, nous partîmes

en avant, et à une heure et demie nous étions près du troisième guidon

où se trouvaient nos provisions.

On nous raconta que pendant le voyage du premier canot, Landertack

avait eu des crampes violentes. Lee également était sujet à ces

crampes, dont nous ne pouvions attribuer la cause qu'à l'effet de

l'empoisonnement par l'effet des sels de plomb.

Enfin à 7 heures du matin nous soupâmes. A 8 heures une sentinelle fut

désignée et chacun de nous se glissa dans son sac, épuisé de fatigue.

Le lendemain de Long écrivait dans son journal: «Tous les hommes

semblent frais et dispos; et, chose étrange à dire, pas un de nous

ne se ressent du pénible travail d'hier. Quant aux malades, Chipp

est presque remis sur ses jambes; Alexis, le steward, et Kuehne sont

mieux. Notre expérience jusqu'à présent n'est à la vérité pas trop

encourageante: ces chemins affreux, cette neige molle et profonde,

ces infernales crevasses ont singulièrement augmenté les difficultés

que nous avons rencontrées. Les nécessités de la situation où nous

nous trouvons, nous ont forcés à surcharger nos traîneaux, qui, lors

même que nous aurions une route commode sur la glace unie seraient

arrêtés par la neige aussi bien que n'importe quels autres traîneaux.

Vingt-huit hommes et vingt-trois chiens qui nous restent, sont obligés

d'employer toutes leurs forces réunies pour mettre en mouvement

un traîneau de 1,600 livres et le faire avancer de quelques pieds

seulement à chaque fois, mais quand ce traîneau vient à glisser sur la

pente d'un monticule de glace pour aller disparaître au pied, dans un

amas de neige, il faut alors des efforts herculéens pour l'en tirer.

Quoique la température ait varié hier entre 20 et 25° seulement, nous

étions en manches de chemises, et cependant nous transpirions comme

par une chaude journée d'été. Il devient évident que nous devons

diminuer nos charges et augmenter le nombre de nos voyages. J'avais

espéré réduire le nombre de ceux-ci à trois; mais j'aurai lieu de

me tenir pour heureux désormais, si nous parvenons à transporter

nos canots et nos provisions d'une étape à l'autre en six tournées

consécutives.»

Le lendemain dimanche (lundi), la majeure partie des provisions restées

au premier campement furent amenées et réparties entre les divers

traîneaux. La journée du lundi fut employée à transporter le reste, et

le mardi de Long écrivait sur son journal, que sa troupe ne se trouvait

encore qu'à un mille et demi de son point de départ du vendredi

précédent. La nuit suivante il plut abondamment, de sorte qu'on fit peu

de chemin.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 6 / 24 段