Vingt-quatre caleçons de laine.
Vingt-sept gilets de flanelle.
Vingt-quatre vareuses.
Vingt pantalons.
Huit couvertures en fourrure.
Dix-huit couvertures en laine.
Quand chacun eut reçu les articles dont il avait besoin, beaucoup
d'objets restèrent inutiles.
Tout le monde était gai et plein d'entrain, car nous avions abondance
de nourriture et de vêtements; la musique même ne fut pas oubliée,
et le soir, Landertack nous égaya avec son harmonica. On me dressa
une tente-bureau, sur laquelle fut hissé le pavillon de soie. La
température resta aux environs de 23° pendant toute la journée. Les
hommes allèrent visiter le lieu de la catastrophe, où ils trouvèrent
sur la glace une chaise, quelques avirons et des débris de planche.
Chipp était mieux, et Danenhower se montrait plein d'entrain. A 9 h.
45, nous lûmes le service divin.
Lundi, 13 juin (mardi, 14).—Appel général à sept heures du matin;
déjeuner à huit. A neuf heures, nous nous sommes mis à l'œuvre pour
installer les deux canots et la baleinière sur leurs traîneaux. Je
suis décidé à ne pas quitter l'endroit où nous sommes avant d'avoir
entièrement terminé nos préparatifs, afin de ne pas rencontrer
d'entraves à la dernière heure. Nous avons suffisamment de provisions
de bouche pour vivre pendant quelque temps sans entamer les soixante
jours de vivres mis en réserve pour la durée de notre retraite vers
le sud. Nos malades vont mieux et ce délai ne peut que leur être
favorable. Sweetman a visité de nouveau l'endroit où _la Jeannette_
a coulé; il n'y a trouvé qu'un fanal flottant à la surface de l'eau,
le fond renversé. L'air est extrêmement humide et froid. Tous, à
l'exception de Chipp, nous avons joui d'un excellent sommeil pendant
la nuit dernière; l'intérieur des tentes est chaud et confortable.
Pendant l'après-midi, nos embarcations ont été définitivement montées
sur leurs traîneaux et sont prêtes pour le moment du départ. Nous avons
aussi reculé notre campement vers l'ouest, pour nous éloigner du bord
de la banquise, dont nous étions trop rapprochés en cas d'accident. La
tente de Chipp a été placée derrière les autres et du côté du vent,
afin qu'il ne soit pas réveillé par les ronfleurs comme il l'a été la
nuit dernière. Nos trois embarcations ont été rangées en avant des
tentes; devant elles nous avons placé les traîneaux qui contiennent
nos provisions, puis nous nous sommes mis en devoir de souper. Avant
d'abandonner le navire, nous avions retiré toute la provision d'eau
potable qui se trouvait à bord; celle-ci a duré jusqu'à dimanche
soir, et maintenant nous sommes obligés de nous servir de celle que
nous fournit la glace en fondant. Nous choisissons de préférence les
monticules de glace les plus anciens et les plus élevés, et nous
recueillons les particules qui s'en sont détachées, quand nous en
trouvons, pour les faire fondre au soleil; mais celui-ci n'a pas assez
de force, naturellement, pour en fondre beaucoup. La neige ou plutôt la
glace est agréable au goût, mais le docteur l'ayant soumise à l'épreuve
du nitrate d'argent, l'a trouvée beaucoup trop salée. Cependant nous ne
pouvons nous abstenir d'en faire usage, et nous essayons d'en combattre
les mauvais effets en prenant chaque jour une certaine dose de jus de
citron. En ce moment nous vivons comme des princes, notre nourriture
est excellente, notre travail peu pénible; et nous jouirions tous d'une
santé florissante, si quelques-uns ne se ressentaient des effets d'un
empoisonnement par les sels de plomb. La température était, à huit
heures du soir, de 18°, mais l'atmosphère est extrêmement humide.
Mardi, 14 juin (mercredi, 15).—Appel général à 7 heures, suivi du
déjeuner. A 9 heures, nous nous mettons à l'ouvrage. Deux hommes de
chaque tente sont désignés pour emballer nos soixante jours de vivres,
sous la direction de Melville. De son côté, le docteur, avec un aide,
prépare le jus de citron. Dunbar s'occupe, avec deux hommes, d'examiner
les trois traîneaux Mac-Clintock, pour leur faire les réparations dont
ils pourraient avoir besoin et les mettre en état de recevoir leur
charge. Le reste de l'équipage continue à faire des chaussures de
rechange et à rétrécir les sacs-lits.—Aucune amélioration dans l'état
de nos malades, au contraire. Pendant la nuit, Alexis s'est plaint de
douleurs d'entrailles et a été pris de vomissements violents. Kuehne
souffre toujours beaucoup, et l'un et l'autre restent couchés. Chipp
paraît mieux.
Journée claire et agréable. A 10 heures du matin, le thermomètre
marquait 20° à l'ombre; température minima de la nuit, 12°. Un léger
brouillard transparent, que nous apercevons vers le sud et que le vent
emporte avec lui, nous indique des solutions de continuité dans la
nappe de glace de ce côté. Le baromètre marque 30° 37´, mais j'ai des
doutes sur l'exactitude de mon baromètre de poche.
A 2 heures, nous commençâmes à charger nos provisions sur nos cinq
traîneaux. Plus de 3,960 livres de pemmican et 200 gallons sont
répartis entre ces traîneaux et, à mesure que les sacs contenant nos
rations de la semaine sont prêts, nous les y entassons, afin de finir
de les remplir. La ration journalière de chaque homme est: une once de
thé, deux onces de café et deux onces de sucre.
D'après une observation faite à 6 heures, ce soir, nous nous trouvons
sous le 153° 58´ 45´´ de longitude, soit, depuis le 12, une dérive de
treize milles et demi. Jusqu'ici, tout va bien. Chacun est gai et plein
d'entrain. Notre camp présente un aspect animé. La figure ci-jointe en
fait voir la disposition[1].
[1] Voir le plan du camp aux gravures.
Après le souper, nous nous sommes bornés à mettre de côté deux
carabines pour chaque tente,—soit dix en tout.—Ces armes seront
réparties comme suit entre les trois canots: le premier en recevra
quatre; le deuxième, un nombre égal; et la baleinière, deux seulement.
Mercredi, 15 juin (jeudi 16).—Atmosphère lourde, épaisse et brumeuse,
ce matin; mais, après 10 heures, le ciel s'est éclairci, et nous avons
eu une belle journée ensoleillée. La nuit a été froide (10°). J'ai mal
dormi, n'ayant pu réussir à amener mon sac-lit jusque sur mes épaules;
le reste de la troupe a bien dormi.—Chipp est mieux; ayant bien dormi,
il se sent frais et dispos. Danenhower circule par le camp avec un œil
bandé, s'occupant de maints détails. Alexis a passé une mauvaise nuit;
ce matin, il était très souffrant. Kuehne reste toujours couché sous la
tente.
Pendant la matinée, nous avons ensaché autant de thé et de café que
nous avons pu, et nous avons réparti les charges entre les cinq
traîneaux. Cette besogne était finie à 11 heures; alors nous nous
sommes mis à l'œuvre pour attacher et assujettir ces charges. Chaque
traîneau porte:
nº 1 nº 2 nº 3 nº 4 nº 5
765 livres de pemmican. 720 720 720 720
40 gallons d'alcool. 40 40 40 40
36 livres d'extrait de Liebig. 36 — — 18
61 livres de sucre cassé. — — — 61
60 — — extra. — — — —
4 sacs de biscuit. 4 4 4 4
30 livres de café broyé. 30 — 30 —
90 — de thé. — — 60 —
10 — de sucre extra. — — — —
—— —— —— —— ——
1659 1318 1252 1342 1325
Il nous reste encore, sur la glace, 30 livres de café brûlé, 30
livres de café broyé, 1 sac de biscuit, pour lesquels il nous faut
trouver une place dans les canots. En outre de nos soixante jours de
vivres, nous avons encore 315 livres de pemmican, 43 livres de thé,
55 livres de sucre et 37 livres de café. Nous serons donc obligés de
laisser derrière nous une grande quantité de provisions, ainsi que nos
deux _dingies_ et l'un des traîneaux de Saint-Michel. Comme nous ne
marcherons nécessairement que fort lentement, je crois que, pendant
la première semaine qui suivra notre départ, nous serons encore assez
rapprochés pour envoyer chaque jour un traîneau à chiens en arrière,
chercher nos vivres pour la journée du lendemain. En agissant ainsi,
nous éviterons de déranger l'arrimage de nos traîneaux.
Nous avons dîné à une heure; nous nous sommes remis à la besogne à
deux, et tous nos traîneaux sont ficelés. Remarquant que le traîneau
nº 2 porte déjà un guidon sur lequel est inscrit le nom de «Lizzie»,
je fais observer à Ninderman que le nôtre n'en a point encore. Il me
répond qu'on est en train de le préparer et qu'il a l'intention de lui
donner le nom de «Sylvie». Naturellement, je n'ai aucune objection à
faire à cette dénomination.
Nos observations nous placent par 77° 17´ de latitude nord et 153° 42´
30´´ de longitude est; c'est-à-dire que nous avons été entraînés depuis
hier de trois milles et trois quarts de mille, 72° nord. Ce soir, à 6
heures, nous avions une température de 19°, avec vent du nord-est.
Dans le courant de l'après-midi, je publiai l'ordre du jour suivant:
Cutter américain _Jeannette_,
Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 17´ de latitude nord
et 153° 42´ de longitude est.
15 juin 1881.
Ordre:
Au moment du départ avec les traîneaux pour opérer notre retraite dans
la direction du sud, chaque officier et chaque homme de l'équipage n'a
droit d'emporter que les habits dont il est vêtu et ceux contenus dans
son havre-sac. Chacun peut, avant le départ, revêtir ses vêtements
de fourrure, si tel est son bon plaisir; mais il ne pourra revenir
sur cette détermination une fois qu'il l'aura prise. Tout vêtement de
surcroît est expressément interdit. Les mocassins de rechange seront
seuls tolérés.
Le contenu réglementaire du havre-sac est le suivant:
Deux paires de demi-couvertures.
Deux paires de bas.
Une paire de mocassins.
Un béret.
Deux paires de mitaines.
Un gilet de flanelle.
Un pantalon.
Un bonnet.
Un caleçon.
Une paire de lunette de neige.
Un paquet de tabac.
Une pipe.
Deux cartouches.
Vingt-cinq allumettes en cire.
Le savon, les serviettes, le fil et les aiguilles à discrétion, une
paire supplémentaire de mocassins (ce qui fera cinq en tout), pourront
être enfermés dans les sacs-lits, mais aucun autre objet ne peut y
être introduit. Chaque officier devra veiller à ce que ce règlement
soit fidèlement observé par tout le monde.
Le traîneau nº 1 contiendra les sacs-lits, une tente, les havre-sacs
et la batterie de cuisine du 1er canot.
Le traîneau nº 2 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.
Le traîneau nº 3 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.
Le traîneau nº 4 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.
Le traîneau nº 5 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.
Au cas où nous serions obligés de monter dans nos embarcations:
L'équipe du traîneau nº 1 montera dans le 1er canot.
Celle du traîneau nº 2 montera dans le 2e canot.
Celle du traîneau nº 3 montera dans la baleinière.
Celle du traîneau nº 4 montera dans le 1er canot.
Le chirurgien, M. Cole et le boulanger prendront place dans la
baleinière. Les autres dans le 2e canot.
Cet ordre du jour pourra être modifié selon les besoins.
George W. DE LONG.
Lieutenant de la marine des États-Unis,
commandant de l'expédition arctique.
Nous avons un ciel presque sans nuages, et par suite un soleil brûlant,
dont les rayons, réverbérés sur la surface de la glace, rend notre
situation fort pénible. Nous sommes terriblement éprouvés par les
rayons du soleil, les lèvres et les joues commencent à nous gercer à
tous. Néanmoins nos yeux n'ont pas encore été atteints.
Jeudi, 16 juin (vendredi, 17).—Le capitaine de Long signale de longues
traînées de brouillard au sud et au sud-ouest. Ce jour-là, chaque homme
est autorisé à prendre une demi-couverture en prévision du froid. A
quatre heures et demie, M. Dunbar est envoyé en avant, pour indiquer
le chemin à suivre, tandis que le capitaine prépare l'ordre de marche
suivant:
ORDRE DE MARCHE
Cutter américain _Jeannette_,
Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 18´ de latitude nord
et 153° 25´ de longitude est.
15 juin 1881.
Nous nous mettrons en marche vers le sud le vendredi, 17 juin (samedi,
18), à 6 heures du soir, nos marches devant s'exécuter désormais de
six heures du soir à six heures du matin. Nous suivrons l'ordre de
marche suivant:
1º Tous les hommes se réuniront pour emmener le premier canot, pendant
que les chiens seront attelés au traîneau nº 1.
2º L'équipe de tribord prendra ensuite le second canot, celle de
babord, le traîneau nº 4 et les chiens le traîneau nº 2.
3º Enfin, l'équipe de babord emmènera la baleinière; celle de tribord,
le traîneau nº 3, et les chiens, le traîneau nº 5.
Les trois chiens d'Alexis seront attelés au traîneau de Saint-Michel;
tandis que Kuehne, Charles Long Sing et Alexis accompagneront le
lieutenant Chipp.
Distribution du temps:
Appel général à 4 heures 30 du soir.
Déjeuner à 5 heures du soir.
Départ à 6 heures du soir.
Halte à 11 heures 30 du soir.
En route à 1 heure du matin.
Dîner à 12 heures.
Halte, suivie de l'installation du camp, à 6 heures.
Distribution de jus de citron et souper à 6 heures 30.
Établissement d'une garde et coucher à 7 heures.
Direction de notre marche: sud par l'est 1/2 est magnétique.
Aussi longtemps qu'il sera possible, le traîneau de Saint-Michel
reviendra en arrière chaque matin pour prendre des provisions laissées
ici. Mais, aussitôt que nous entamerons celles chargées sur nos
traîneaux, la ration journalière sera:
_Déjeuner._
4 onces de pemmican.
1 once de jambon.
3 livres de biscuit.
3 onces de café.
2-3 onces de sucre.
_Dîner._
8 onces de pemmican.
1 once d'extrait de Liebig.
1/2 once de thé.
2-3 onces de sucre.
_Souper._
4 onces de pemmican.
1 once de langue.
1/2 once de thé.
2-3 onces de sucre.
1/2 livre de biscuit.
George W. DE LONG,
Lieutenant de la marine des Etats-Unis,
commandant de l'expédition arctique.
Le capitaine de Long continue: durant l'après-midi, chacun des
traîneaux et des embarcations a été pourvu d'un pavillon.
_La Jeannette_ porte mon pavillon de soie.
Le second canot, _Hiram_, porte son nom sur le guidon.
La baleinière, _Rosey_, également.
Le traîneau nº 1 porte un guidon bleu, carré, avec le nom de «_Sylvie_»
et la devise «_Nil desperandum_».
Le traîneau nº 2 a deux pointes avec le nom de _Lizzie_.
Le guidon du nº 3 ne porte aucun nom.
Le nº 4 a un guidon avec une croix de Malte et la devise «_In hoc signo
vinces_».
Enfin le nº 5 porte inscrit sur son guidon «_Maud_» avec la devise
«_Comme je trouve_».
Tous les hommes furent ensuite réunis pour l'inspection et pour
entendre la lecture de l'ordre de marche.
Tous les préparatifs étant terminés, le départ fut définitivement fixé
au lendemain soir à 6 heures. Le traîneau de Saint-Michel fut ensuite
chargé, et les officiers reçurent leurs instructions.
CHAPITRE VI.
La retraite.
Le premier jour de la retraite.—Les difficultés commencent dès
le début.—Les suites d'un malentendu.—Première crevasse dans la
glace.—Un travail pénible.—L'été est la plus mauvaise saison
pour voyager sur les glaces de l'Arctique.—Misère des naufragés
pendant cette saison.—Quelques-uns d'entre eux se sont chargés
d'objets non portés sur la liste réglementaire.—Conséquences de
cette infraction.—On traverse, en radeau de glace, les ouvertures
qui se sont produites dans la glace.—État des malades.—Notre
première bonne journée.—Notre ordre de marche.—Marchant au
sud et s'en allant au nord.—Pénible découverte.—Changement
de direction.—Pourquoi nous redoutons les crevasses dans la
glace.—Danenhower demande avec insistance à prendre part aux travaux
de la retraite.—Motifs de mon refus.—Le soleil, le brouillard
et la pluie alternativement.—La retraite continue.—Les bons et
mauvais jours se succèdent.—Les aiguilles de glace.—Première vue
de la terre.—Un ours.—Je vois distinctement la terre.—Quelle
est cette terre?—Espoir de trouver la mer libre.—Plus de
semelles de bottes.—M. Collins tue un phoque.—Mieux dîné que
chez Delmonico.—Un autre phoque.—Nouveau festin.—Chipp rayé de
la liste des malades.—Approche de la terre.—Difficultés pour
atteindre le rivage à travers les glaces flottantes.—Changements à
vue.—Alternatives de pluie, de brouillard et d'éclaircies.—Le vent
fait rage.—Enfin nous mettons le pied à terre.—Prise de possession
de l'île Bennett au nom des États-Unis.
Le lendemain, le capitaine de Long prépara une relation du voyage de
_la Jeannette_, racontant tout ce qui était arrivé à ce malheureux
navire, et mentionnant la découverte des îles Jeannette et Henrietta,
etc. Dès que cette relation fut terminée, elle fut enroulée et
cousue dans une feuille de caoutchouc noir qu'on plaça dans un bidon
vide, lequel était destiné à rester sur la glace près du lieu de la
catastrophe.
A 5 heures du soir, continue le journal de de Long, eut lieu un nouvel
appel général des hommes, qui fut suivi du souper, que désormais nous
appellerons déjeuner. Ce repas fut aussi bref que possible. L'ordre
de lever le camp fut ensuite donné à 6 heures moins 10 minutes; mais,
quoique le départ fût fixé à 6 heures précises, il était 6 heures 20
quand on se mit en route. Tous les hommes valides partirent alors avec
le premier canot, tandis que les chiens conduits par Anequin faisaient
de vains efforts pour les suivre avec le traîneau nº 1. Le canot marcha
sans trop de difficultés, mais le poids du traîneau était au-dessus
des forces de nos chiens. Nous étant arrêtés un instant, nous revînmes
leur prêter la main afin de les tirer d'une ornière profonde où ils
étaient tombés; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence: la
besogne était trop lourde pour ces pauvres bêtes. Je détachai donc six
hommes du premier canot et je revins avec eux pour prendre le traîneau.
Ce malheureux incident fut cause de tous les ennuis qui vinrent nous
contrarier pendant la première journée.
La veille, j'avais envoyé M. Dunbar pour indiquer, au moyen de guidons
noirs, la route que nous devions suivre pendant notre première étape.
A son retour, je ne vis que trois de ces guidons et ne supposai
pas qu'il pût y en avoir davantage. Melville, expédié en avant pour
transporter les vivres de la journée, laissa ceux-ci, comme je le lui
avais dit, au troisième guidon; mais quand arriva le premier canot,
Dunbar leur fit remarquer qu'il existait un quatrième guidon, lequel
indiquait la fin de l'étape du premier jour. Naturellement je ne
pouvais être partout, sur une longueur d'un mille et demi, de sorte que
Melville ignorant quelle était mon intention s'en rapporta à ce que lui
disait Dunbar et se remit en marche avec le premier canot, laissant les
vivres près du troisième guidon.
Pendant ce temps je faisais avec mes six hommes des efforts surhumains
pour faire franchir un quart de mille au traîneau nº 1, au second canot
et à la baleinière. Ne voyant point revenir Melville ni ses hommes,
nous commencions à être inquiets, ne sachant à quelle cause attribuer
leur retard. A ce moment nous vîmes Chipp, qui était en avant,
s'arrêter tout court devant un obstacle invisible pour nous. Je courus
aussitôt vers lui et je me trouvai en face d'une crevasse qui venait
de s'ouvrir dans la glace, et nous séparait du reste de nos gens. En
outre, pour la traverser il devenait nécessaire de décharger le reste
des bagages que nous avions avec nous pour les transborder au moyen
d'un radeau.
Le contre-temps était sérieux. J'envoyai immédiatement chercher
le youyou, pendant que j'aidais Chipp et le traîneau des malades
à franchir cette crevasse. Chipp fut ensuite chargé de porter aux
gens du premier canot l'ordre de revenir. Mais en attendant leur
retour le temps se passait, et tout ce que nous eûmes à faire, mes
six hommes et moi, aidés par les chiens, fut d'amener le deuxième
canot, la baleinière et les traîneaux nº 1 et nº 2 sur le bord de la
crevasse, prêts à être embarqués sur le radeau. Melville arriva enfin
avec sa troupe vers dix heures du soir. Nous nous mîmes aussitôt en
devoir de lancer les deux embarcations en travers de la crevasse
que nous parvînmes à hisser de l'autre côté. Pour ne pas décharger
nos traîneaux, nous cherchâmes un passage ailleurs et, au moyen de
grands glaçons qui nous servirent de radeaux, nous arrivâmes, non sans
risques, à leur faire traverser la crevasse. Pendant cette opération le
patin de droite du traîneau nº 1 vint à fléchir et nous fûmes obligé
de nous arrêter court, sinon nous l'eussions brisé complètement. Les
traîneaux nº 2 et nº 5 eurent chacun un patin mis hors de service, les
tenons des montants s'étant brisés. Ce ne fut qu'à minuit dix que nous
fûmes hors de ce mauvais pas et, comme résultat obtenu, nous avions
trois traîneaux hors de service, une heure de retard pour notre dîner,
des provisions à un demi-mille plus loin, et notre batterie de cuisine,
nos lits, notre premier canot encore un demi-mille plus loin que nos
provisions. Cependant il n'y avait aucun remède à cet état de choses,
aussi nous attelant de nouveau à nos deux embarcations, nous partîmes
en avant, et à une heure et demie nous étions près du troisième guidon
où se trouvaient nos provisions.
On nous raconta que pendant le voyage du premier canot, Landertack
avait eu des crampes violentes. Lee également était sujet à ces
crampes, dont nous ne pouvions attribuer la cause qu'à l'effet de
l'empoisonnement par l'effet des sels de plomb.
Enfin à 7 heures du matin nous soupâmes. A 8 heures une sentinelle fut
désignée et chacun de nous se glissa dans son sac, épuisé de fatigue.
Le lendemain de Long écrivait dans son journal: «Tous les hommes
semblent frais et dispos; et, chose étrange à dire, pas un de nous
ne se ressent du pénible travail d'hier. Quant aux malades, Chipp
est presque remis sur ses jambes; Alexis, le steward, et Kuehne sont
mieux. Notre expérience jusqu'à présent n'est à la vérité pas trop
encourageante: ces chemins affreux, cette neige molle et profonde,
ces infernales crevasses ont singulièrement augmenté les difficultés
que nous avons rencontrées. Les nécessités de la situation où nous
nous trouvons, nous ont forcés à surcharger nos traîneaux, qui, lors
même que nous aurions une route commode sur la glace unie seraient
arrêtés par la neige aussi bien que n'importe quels autres traîneaux.
Vingt-huit hommes et vingt-trois chiens qui nous restent, sont obligés
d'employer toutes leurs forces réunies pour mettre en mouvement
un traîneau de 1,600 livres et le faire avancer de quelques pieds
seulement à chaque fois, mais quand ce traîneau vient à glisser sur la
pente d'un monticule de glace pour aller disparaître au pied, dans un
amas de neige, il faut alors des efforts herculéens pour l'en tirer.
Quoique la température ait varié hier entre 20 et 25° seulement, nous
étions en manches de chemises, et cependant nous transpirions comme
par une chaude journée d'été. Il devient évident que nous devons
diminuer nos charges et augmenter le nombre de nos voyages. J'avais
espéré réduire le nombre de ceux-ci à trois; mais j'aurai lieu de
me tenir pour heureux désormais, si nous parvenons à transporter
nos canots et nos provisions d'une étape à l'autre en six tournées
consécutives.»
Le lendemain dimanche (lundi), la majeure partie des provisions restées
au premier campement furent amenées et réparties entre les divers
traîneaux. La journée du lundi fut employée à transporter le reste, et
le mardi de Long écrivait sur son journal, que sa troupe ne se trouvait
encore qu'à un mille et demi de son point de départ du vendredi
précédent. La nuit suivante il plut abondamment, de sorte qu'on fit peu
de chemin.