Nous arrivions au moment solennel où _la Jeannette_, délivrée des

étreintes de son étau cyclopéen allait se trouver abandonnée à

elle-même dans un milieu cent fois plus périlleux encore que son

berceau de glace. Impossible à elle, en effet, de se frayer un passage

à travers cette multitude de glaçons que nous voyions passer près de

nous, se heurter et voler en éclats. Si sa mauvaise fortune eût voulu

qu'elle se trouvât prise entre deux de ces énormes blocs de glace au

moment de leur rencontre, elle eût été brisée, comme un joujou de

verre, dans une collision entre deux trains.

Ce fut le 11 au matin qu'elle se trouva subitement délivrée; je la

sentis vibrer tout entière, comme si elle eût glissé sur le flanc d'une

montagne, ou sur le patin qui avait servi à la mettre à flot. Au bruit

insolite qui se produisit alors, je sentis un frisson parcourir tout

mon être; mais, au bout de quelques secondes, reprenant possession de

moi-même, je sautai à bas de mon cadre et m'habillai pour monter sur le

pont. En y arrivant, je vis que _la Jeannette_ flottait tranquillement

à la surface des flots bleus. Elle était donc enfin débarrassée de

ses entraves, après vingt et un mois de détention. Un fait important

à constater, c'est que pendant ce laps de temps, nous avions parcouru

une aire immense de l'Océan, où nous décrivions quelquefois des cercles

presque parfaits. Il nous était donc permis d'affirmer qu'il n'existe

aucune terre sur toute la surface de cette aire. Nous avions, en

outre, fait des sondages répétés pour déterminer la profondeur et la

nature du fond de l'Océan. Les courants avaient aussi été l'objet de

nos études constantes. Nous n'avions pas non plus oublié les êtres

vivants qui habitent ces régions. Les eaux elles-mêmes furent analysées

par nous. Maints autres points intéressants avaient été l'objet de nos

recherches. Enfin, comme couronnement, nous pouvions porter à notre

actif la découverte de deux îles. C'est donc avec plaisir et orgueil

que nous envisagions ces résultats, et que nous pouvions nous dire que

notre voyage n'aurait pas été complétement infructueux. Nous étions

assurés, en effet, de pouvoir contribuer, dans une large mesure, à

faire connaître cette région jusqu'alors inconnue de l'Océan Arctique,

et si jamais nous parvenions à sortir sains et saufs de l'entreprise,

notre voyage devrait être un véritable succès. Au reste, à mon avis, le

capitaine de Long n'était entré si hardiment dans les glaces, qu'avec

l'intention bien arrêtée d'essayer d'arriver au pôle par la route la

plus périlleuse qu'on se soit jamais proposée. D'ailleurs, il reconnut,

qu'il avait tenté sciemment l'aventure la plus hardie et la plus

grandiose dont il ait jamais été parlé.

Mais revenons à _la Jeannette_; elle se balançait mollement à la

surface des flots; elle était cependant encore dans l'impossibilité de

faire aucune évolution et n'avait guère que l'espace où baigner ses

flancs. Un champ immense de glaçons, pressés les uns contre les autres,

la bloquait, en effet, de tous côtés. Comme la glace était restée à

babord, on ramena _la Jeannette_ dans son ancienne baie, où elle fut

amarrée avec des ancres de glace, jetées du bossoir et de l'arrière, en

attendant l'occasion pour s'échapper. Le gouvernail avait été remis

en place, et l'hélice visitée; celle-ci étant en parfait état, tout se

trouvait donc prêt pour partir au premier signal.

C'est aussi ce jour-là que nous vîmes l'île Henrietta pour la dernière

fois. Elle se trouvait alors au sud-est. Pendant toute la journée,

les glaces furent relativement tranquilles; mais le 12, elles se

rapprochèrent, et le navire eut à supporter des étreintes terribles.

A cette époque, il m'était permis de monter trois fois par jour sur

le pont, et pendant une heure d'y prendre un peu d'exercice. Le 12,

j'y montai donc vers une heure de l'après-midi pour assister au départ

de nos chasseurs. La journée était superbe; le temps était clair

et une faible brise soufflait du nord-est. Sur quelques points de

l'horizon s'élevaient de légères brumes qui me rappelaient celles de

l'Océan Pacifique où règnent les vents alizés. La troupe des chasseurs

était donc nombreuse. Tous allaient à la recherche des phoques et

des guillemots, seul gibier de ces régions. L'heure de ma promenade

écoulée, je restai encore quelques instants sur l'arrière du navire

pour observer la glace qui venait de se mettre en mouvement du côté

de tribord et s'avançait lentement vers nous. J'étais comme fasciné

par l'approche du danger. Le capitaine, qui était sur le pont, fit

aussitôt hisser le signal de rappel pour les chasseurs: c'était un

énorme cylindre peint en noir. Ceux-ci arrivèrent un à un, et les deux

derniers furent Bartlett et Anequin, qui arrivèrent traînant un phoque

derrière eux. La glace touchait déjà les flancs du navire du côté de

babord et faisait incliner celui-ci de 12° du côté de tribord, lorsque

les deux chasseurs me passèrent leurs fusils et grimpèrent sur le pont

à l'aide d'un bout de câble que je leur avais jeté. Peu après, la

pression diminuant, le navire se redressa. Chacun était à son poste,

prêt à tout événement. Mais entre cinq et six heures, la pression

recommença; les glaces soulevèrent l'avant du navire, tandis que la

poupe s'enfonçait. Celui-ci se releva de nouveau à tribord; la pression

était alors épouvantable. Les gémissements de toute sa membrure,

les soubresauts que lui imprimaient chaque étreinte nouvelle, les

sourds grondements qui s'échappaient de partout, les craquements des

assemblages du pont, et les vibrations de tous les agrès, indiquaient

assez la terrible position dans laquelle se trouvait _la Jeannette_.

Pour tous, elle ne pouvait plus échapper à ce dilemme, ou s'élever sous

l'effort de la pression et tomber sur le flanc, ou périr écrasée.

Cependant, je dois dire que le tirant d'eau de _la Jeannette_ ayant

considérablement diminué depuis notre entrée dans les glaces, nous nous

étions flattés qu'elle se relèverait sous la pression qui ne pouvait

plus s'exercer que sur les parties arrondies de la carène.

«Je n'oublierai jamais, dit M. Newcomb, la manière dont, à ce moment,

les échelles de la passerelle se déplacèrent et se mirent à danser sur

le pont, comme les baguettes sur la peau d'un tambour. Au milieu de

cette scène sauvage, un déchirement épouvantable se fit entendre, et le

machiniste Lee se précipita sur le pont en criant: «La glace pénètre

dans la soute au charbon.» La vaillante _Jeannette_ était vaincue!

Elle avait supporté bravement la lutte, ainsi que l'attestaient ses

flancs dégradés; mais cette dernière étreinte avait été trop forte pour

elle.

»Après ce cri suprême d'angoisse, plus d'autre bruit que celui des eaux

envahissant la cale, cent fois plus sinistre encore. _La Jeannette_

avait été frappée dans ses œuvres vives, et maintenant elle s'enfonçait

rapidement. Les hommes travaillaient avec ardeur; chacun faisait

son devoir. Au reste, notre existence était alors dans la balance.

Le matelot Star, ce brave camarade, descendit au fond du navire, et

là, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, passa des provisions à ses

compagnons, jusqu'au moment où le capitaine lui ordonna de remonter.

Où est-il maintenant, ce brave compagnon? _La Jeannette_ en portait

beaucoup, de ces vaillants marins, car tous les membres de l'équipage

étaient d'excellents matelots: mais le silence et l'oubli, comme les

vagues de l'Océan, ont passé sur eux, et personne ne pourra jamais

nous raconter le triste dénoûment de leur lamentable histoire.» Des

hommes furent aussitôt postés auprès des embarcations, prêts à les

descendre sur la glace au premier signal. Je dois dire que, depuis le

commencement du voyage, les tentes et les canots, avec leurs traîneaux,

avaient été constamment maintenus en état de service. Quelques

provisions furent aussi débarquées en prévision de ce qui pouvait

arriver.

Pendant deux heures et demie environ, la situation ne changea presque

pas. La pression diminuant par intervalle, le navire se relevait pour

s'incliner le moment d'après. Enfin, une dernière poussée survint,

qui le fit s'incliner à plus de vingt-trois degrés. Tout espoir était

perdu. Aucun effort n'aurait pu le relever. Dans cette situation, la

pression s'exerçait à tribord sur les billons qui étaient la partie

faible de la membrure, tandis qu'à babord, elle s'appliquait au-dessous

de la circonférence du flanc. A partir de ce moment, on ne s'occupa

plus guère que de descendre des provisions et des vêtements sur la

glace, pour parer à toute catastrophe soudaine.

Une des gardes alla souper à cinq heures et demie; à six heures, on

servit le pain et le thé aux officiers. J'étais alors porté sur la

liste des malades, et j'avais les yeux bandés; néanmoins, j'allai

trouver le docteur, pour lui dire que je pouvais rassembler les cartes,

les instruments, en un mot, me rendre utile à quelque chose. Il me

répondit qu'il allait en référer au capitaine.

Chaque officier avait son sac dans la cabine, et presque tous étaient

d'avis qu'il était temps de le monter sur le pont. Cependant, nous

ne voulions pas le faire avant d'en avoir reçu l'ordre, craignant

d'attirer l'attention des gens de l'équipage, qui étaient occupés à

préparer les provisions et les canots. Pendant que je prenais le thé,

je vis Dunbar arriver dans la cabine avec son sac. Sentant qu'il était

temps d'aller aussi chercher le mien, je me dirigeai vers l'échelle, au

sommet de laquelle je rencontrai le docteur, qui me dit: «Dan, l'ordre

est donné d'emporter les sacs.» Il paraît qu'il était descendu au fond

du navire, où il avait trouvé le magasin déjà envahi par l'eau, et

qu'il était allé en prévenir le capitaine, lequel avait alors donné

l'ordre d'abandonner le navire.

Le drapeau fut alors hissé au sommet du mât de misaine. Pendant tout ce

temps, le capitaine était resté sur le pont, dirigeant les travaux. Le

lieutenant Chipp était encore malade et couché sur son cadre.

En revenant, je jetai mon sac par-dessus le bastingage, et redescendis

pour chercher des vêtements, mais l'eau montait déjà au milieu de

l'échelle du magasin. Je me convainquis alors que le navire emplissait

rapidement. Le docteur et moi, nous descendîmes aussitôt chercher les

vêtements de Chipp.

Le capitaine me donna ensuite l'ordre de me charger des médicaments,

mais surtout de veiller sur les liqueurs.

A ce moment, le navire ressemblait exactement à un tonneau défoncé,

et n'était plus soutenu que par la pression de la glace; mais cette

dernière pouvait s'écarter à chaque instant et le laisser aller à fond.

Lorsque l'ordre fut donné d'abandonner définitivement _la Jeannette_,

elle était déjà remplie d'eau, et, en outre, inclinée à tribord d'au

moins vingt-trois degrés; et nous ne l'avons quittée qu'au moment où

l'eau commençait à envahir le faux-pont; aussi, j'espère que notre ami

le _Standard_, de Londres, ne pensera plus que nous l'avons abandonnée

et laissée aller à la dérive, au milieu de l'Océan Arctique, comme il

l'a publié dans un de ses numéros.

Nous avions déposé une quantité considérable de vivres et de

provisions de toutes espèces, à une centaine de yards du navire;

mais Dunbar, avec sa prévoyance habituelle, nous conseilla de les

transporter sur un glaçon adjacent, qui lui paraissait offrir plus de

sécurité. Cette besogne nous occupa jusqu'à onze heures du soir. Nous

avions emmené aussi avec nous trois embarcations: le canot nº 1, le

canot nº 2 et la baleinière.

Aussitôt que le docteur Ambler eut donné au lieutenant Chipp les

soins que réclamait son état, il vint me relever de ma faction près

des médicaments et des liqueurs, et j'allai m'adjoindre à la troupe

désignée pour la baleinière, dont j'avais d'abord reçu le commandement.

Le capitaine nous donna l'ordre d'établir nos campements et de préparer

le café. Notre tente fut aussitôt plantée contre la baleinière, et je

m'occupai des préparatifs de la retraite.

Pendant que nos hommes préparaient le café, je m'approchai du navire

pour le considérer une dernière fois. Le capitaine, le maître

d'équipage Cole et le charpentier Sweetman en examinaient la partie de

la carcasse alors sortie de l'eau. Je remarquai que le flanc du navire,

entre le grand mât et la cheminée, avait cédé sous la pression de la

glace.

La seconde baleinière était encore suspendue aux daviers, et le canot

à vapeur gisait sur la glace, à côté du navire. Cole et Sweetman

demandèrent au capitaine l'autorisation de descendre la première, mais

celui-ci leur refusa, car il regardait les trois embarcations que nous

avions déjà comme suffisantes, et plus tard, pendant que nous opérions

notre retraite sur la glace, tous les hommes s'estimaient heureux

d'avoir le canot de Chipp, qui, étant plus court, était plus maniable.

Il pouvait, au reste, porter huit hommes. Je conseillai alors aux deux

matelots de se retirer avec moi, supposant que le capitaine souhaitait

de se trouver seul auprès de _la Jeannette_ au moment où celle-ci

disparaîtrait.

Nous reprîmes donc ensemble le chemin du campement, franchissant les

nombreuses crevasses qui nous barraient le passage, et sautant d'un

glaçon à l'autre. Une garde fut établie, et nous reçûmes l'ordre de

nous coucher, ce que nous fîmes presque tous immédiatement. Mais nous

étions à peine enfoncés dans nos sacs, qu'un grand cri partit de la

tente du capitaine: la glace venait de se rompre juste sous cette

tente, et Erickson serait infailliblement tombé dans la crevasse, sans

le tapis de caoutchouc étendu sous les dormeurs; le poids de ceux-ci

avait retenu les extrémités de ce tapis, l'empêchant de s'affaisser

sous Erickson, et de laisser celui-ci tomber dans la fente. L'ordre

fut aussitôt donné de transporter les bagages sur un autre glaçon, que

Dunbar alla choisir. Ce glaçon se trouvait à trois cents mètres environ

du navire. A ce moment, ce dernier était tellement incliné que le bout

de ses vergues touchait la glace. Il nous fallut deux heures pour

transporter tout ce que nous possédions, et traîner nos embarcations

à notre nouveau lieu de campement, et il était 1 heure 30 minutes du

matin quand nous nous couchâmes pour la seconde fois.

Vers quatre heures du matin, je fus réveillé par le matelot Kuehne

qui appelait le chauffeur Bartlett, lequel devait le relever de

faction; il lui criait que _la Jeannette_ s'enfonçait; au même instant

un craquement épouvantable se fit entendre, et Bartlett n'eut que

le temps de sortir de la tente; lorsqu'il fut dehors, le sommet des

mâts du navire était seul visible, le reste était déjà englouti. Nous

sortîmes tous de nos tentes, et nous nous rendîmes alors sur le lieu

du sinistre, mais il ne restait plus que quelques épaves à la place

qu'avait occupée _la Jeannette_; c'étaient un siége de cabine et

quelques pièces de bois. Ainsi, deux d'entre nous seulement avaient

assisté à cette scène. Ils nous dirent que la glace s'était d'abord

refermée brusquement sur l'épave, puis s'était entr'ouverte de nouveau,

qu'alors les vergues, se trouvant de travers, avaient cédé sous le

poids, et avaient disparu avec le reste. Telle fut la triste fin de

cette bonne et vieille amie _la Jeannette_, qui, pendant de si longs

mois, avait lutté vaillamment et résisté contre les étreintes du

monstre arctique. Le hurlement plaintif d'un chien fut son unique

_requiem_.

C'est le lundi 13 juin, vers quatre heures du matin, qu'eut lieu ce

douloureux épisode de notre voyage.

«Quelque chétive qu'elle fût en comparaison de l'immense plaine de

glace dans laquelle elle se trouvait emprisonnée, la disparition de

_la Jeannette_, dit M. Newcomb, produisit un grand changement dans la

scène. Quand elle était là, ses alentours avaient toujours quelque

chose de vivant et d'animé, qui reposait l'œil; maintenant, plus qu'une

étendue immense et lugubre où le regard se perd. Maintes fois j'avais

assisté à des conflits entre glaçons bien plus violents que celui où

_la Jeannette_ fut écrasée; mais quel navire leur aurait résisté? Celui

qui l'eût fait est encore à construire.

«Le lendemain matin, notre campement présentait l'aspect d'une

famille jetée sur la rue, sans asile; et, en fait, notre condition

était identique. Heureusement le meilleur esprit régnait parmi nous.

Cependant, je fus victime d'un petit larcin: un matelot déroba un

de mes oiseaux empaillés, pour le porter au cuisinier de la tente

du capitaine, et il ne s'aperçut de sa méprise qu'en essayant de le

plumer. C'était trouver son châtiment dans le corps même du délit.»

Pour compléter le récit de cette catastrophe, ainsi que pour rapporter

en détail les événements qui vont suivre, nous ne croyons pouvoir mieux

faire que de reproduire le journal de de Long lui-même.

Samedi, 11 juin (date vraie: dimanche, 12 juin).—A sept heures et

demie ce matin, les glaces ont commencé à se rapprocher du côté de

babord, mais ne sont avancées que d'un pied ou deux. Un étroit canal

existant encore de ce côté, j'y ai fait amener des blocs de glace, qui

nous protégeront au besoin contre la première étreinte. Celle-ci ne

s'est pas fait attendre: à dix heures la nappe de glace, reprenant son

mouvement, est venue se heurter contre cette espèce de matelas et s'est

arrêtée. Tout semble rentré dans le calme.

Le diagramme qu'on trouvera à la fin du volume peut donner une idée de

la position du navire relativement aux glaces environnantes.

Jusqu'à quatre heures du soir, rien de nouveau ne s'est produit; mais,

à ce moment, les glaces ont repris leur mouvement du côté de babord, et

cette fois avec une telle violence, que le navire s'est trouvé poussé

contre la banquise du côté opposé, où il est resté incliné de seize

degrés à tribord. La pression est alors devenue effrayante. La membrure

faisait entendre des craquements secs et répétés, et toute la muraille

du tribord frissonnait. L'existence du navire étant sérieusement en

péril, j'ai fait descendre les embarcations de tribord, et, sur mon

ordre, elles ont été traînées assez loin pour être à l'abri du danger.

Tout s'est exécuté avec calme et sans la moindre confusion.

Dans son mouvement en avant, la glace, au lieu de presser directement

sur le flanc gauche du navire, le prenait en écharpe de l'avant à

l'arrière; il en est résulté que le côté de babord s'est trouvé

soulevé, tandis que la hanche de tribord a dû plonger, et, s'étant

elle-même trouvé heurtée en même temps que l'arrière contre de la glace

solide, s'est opposée à l'exhaussement du navire sous l'effort de la

pression.

A un moment, Melville étant descendu dans la chambre de la machine,

a pu constater une fente dans le travers du navire, à hauteur des

chaudières, d'où il a conclu que celui-ci était si solidement maintenu

à l'arrière et à la hanche de tribord qu'il menaçait de se fendre en

deux sous l'effort de la pression exercée sur le côté de babord. D'un

autre côté, la muraille était évidemment enfoncée à tribord, car l'eau

jaillissait de la soute à charbon située de ce côté.

L'ordre fut alors donné de débarquer sur la glace la moitié du pemmican

emmagasiné sous la tente du pont, et tout le pain qui se trouvait sur

ce dernier. Les traîneaux et les chiens furent aussi conduits en lieu

sûr.

A quatre heures et demie, la pression diminua, ce qui nous fit supposer

que les deux bancs de glace s'étaient rencontrés sous le navire, et

se faisaient équilibre, de sorte que nous crûmes que le danger était

passé, et qu'il était temps encore de réparer le mal causé. A ce

moment, le navire était incliné de vingt-deux degrés à tribord, et

soulevé de quatre minutes six secondes à l'avant. Tout le côté de

babord était aussi visible jusqu'à la hauteur de quatre minutes six

secondes. Dans la matinée, de très bonne heure, nous avions pu examiner

à travers l'eau toute la longueur de l'étrave, du côté de tribord, et

nous avions remarqué que le brion était dévié d'un pied environ de ce

côté. Ce qui nous amena à conclure que le 19 janvier 1880 la pression

s'était exercée de babord à tribord, au lieu de s'exercer en sens

contraire, comme nous l'avions alors supposé.

A cinq heures du soir, la pression reprit de nouveau, avec un

redoublement de violence et continua à nous étreindre avec une force

si terrible que le navire craquait de toutes parts. Le faux pont

commença à céder, tandis que le côté de tribord paraissait s'incliner

encore davantage. Je donnai ordre de débarquer sur la glace toutes

les provisions, les vêtements, les objets de literie, les livres et

les papiers du navire, et de transporter les malades en lieu sûr.

Pendant qu'on exécutait cet ordre, survint une étreinte plus effroyable

encore, et le navire commença à emplir rapidement. Il était six heures

du soir. A partir de ce moment, tous les efforts furent concentrés sur

un seul point: transborder sur la glace le plus possible de provisions

de toute nature. Ce travail ne cessa qu'au moment où l'eau atteignit

le faux-pont. Tout le côté de tribord de celui-ci était déjà submergé;

la lisse était sous l'eau, et celle-ci atteignit les hiloires de la

claire-voie. Nous ne pouvions plus douter que la muraille de tribord

avait cédé dans le travers du grand mât. D'un autre côté, le navire

restait solidement maintenu par les glaces. Notre pavillon ayant été

hissé au mât d'artimon, nous nous préparâmes à quitter le navire. A

huit heures du soir, je donnai l'ordre général de l'abandonner.

Dès que nous fûmes tous réunis sur la glace, nous traînâmes nos

embarcations et toutes nos provisions sur un point élevé de toute

crevasse de mauvais augure, et nous nous préparâmes à installer notre

camp pour la nuit. Je fis alors l'inventaire de tout ce que nous avions

sauvé. En voici le relevé:

Quatre mille neuf cent cinquante livres de pemmican (américain).

Mille cent vingt livres de biscuit.

Deux cent soixante gallons d'alcool.

Cent livres de sucre cassé.

Quatre cents livres de sucre extra pour l'équipage.

Cent livres de thé.

Quatre-vingt-douze livres un quart de potage au mouton.

Cent soixante-seize livres de bouillon de mouton.

Cent cinquante livres d'extrait de bœuf de Liebig.

Deux cent cinquante-deux livres de poulet en boîtes.

Cent quarante-quatre livres de canard.

Trente-six livres de froment vert.

Douze livres et demie de pieds de porc.

Trente-deux livres de langue.

Quarante-deux livres d'oignons.

Dix-huit livres de conserves au vinaigre.

Cent vingt livres de chocolat.

Trente-six livres de cacao.

Deux cent cinq livres de tabac.

Quarante-huit livres de veau.

Quarante-quatre livres de mouton.

Cent cinquante livres de fromage.

Deux cent dix livres de café broyé.

Soixante livres de café en grains.

Un demi-baril de jus de citron.

Deux mille cartouches Remington.

Un gallon de whisky.

Un gallon d'eau-de-vie.

Deux gallons de whisky.

Deux bouteilles de whisky au jus de citron.

Sept bouteilles d'eau-de-vie.

Le premier canot.

Le deuxième canot.

Le dingy de fer.

Le dingy Mac-Clintock.

Les sacs-lits de tentes.

Trente-trois havre-sacs emballés.

Cinq fourneaux de cuisine.

Deux traîneaux pour canot.

Quatre traîneaux Mac-Clintock.

Deux traîneaux de Saint-Michel.

Deux caisses à médicaments avec leur contenu.

Dimanche, 12 juin (date vraie: 13 juin).—A minuit, nous avons été

réveillés par la glace qui s'entr'ouvrait juste au milieu de notre

camp. Il nous a donc fallu transporter tous nos bagages dans un endroit

plus sûr; nous nous sommes ensuite recouchés en laissant un homme pour

veiller. A une heure, le mât d'artimon s'était incliné sur la glace,

et le navire s'est trouvé tellement penché, que les basses vergues

touchaient la banquise. A trois heures, il était tellement enfoncé,

qu'on ne voyait plus que le sommet de la cheminée au-dessus de la

glace. A quatre heures, _la Jeannette_ disparaissait. Elle s'était

d'abord redressée, puis s'était ensuite enfoncée lentement. La flèche

du grand mât était tombée la première du côté de tribord; la flèche de

misaine l'avait suivie; puis le grand mât était tombé à son tour, de

sorte qu'au moment où le navire a disparu complétement sous l'eau, le

mât de misaine seul restait debout.

A neuf heures du matin, appel des hommes et déjeuner. Nous nous sommes

ensuite occupés de rassembler tous les vêtements et d'en préparer la

distribution. En outre du contenu des havre-sacs et des vêtements que

nous portions, nous nous trouvions encore possesseurs de:

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 5 / 24 段