capitaine de Long, après avoir franchi le 180e méridien, a négligé
d'avancer les dates d'un jour, comme il aurait dû le faire, dans
la persuasion où il était que tôt ou tard, il serait, comme les
navigateurs qui l'ont précédé dans ces latitudes, forcé de repasser ce
méridien et entraîné dans la direction du nord-est. «C'est pourquoi,
dit M. Jackson, je donnerai les dates réelles afin de marquer la
position géographique de _la Jeannette_. En outre, ajoute-t-il,
j'emprunterai au livre de loch, non-seulement le rapport officiel sur
la découverte des îles, mais je le citerai jusqu'à la dernière page où
se trouve une note écrite au crayon, de la main du lieutenant de Long.»
EXTRAITS DU LIVRE DE LOCH.
Loch du steamer arctique américain _la Jeannette_, tel qu'il a été tenu
pendant que ce navire était emprisonné au milieu des glaces, et s'en
allait à la dérive jusqu'à cinq cents milles au nord-ouest de l'île
Herald dans l'Océan Arctique.
Mardi, 17 mai 1881, midi.—Latitude par observation directe: 60° 43´
20´´ nord. 161° 53´ 45´´ est, par observation chronométrique faite dans
l'après-midi; sonde: 43 brasses; fond vaseux. La ligne à plomb indique
un faible courant au nord-ouest. Temps sombre et gris dans la matinée;
clair et agréable dans l'après-midi. A sept heures du soir, le pilote
Dunbar signale du haut du mât une terre portant au sud 78° 45´ ouest
(magnétique) ou 83° 15´ ouest (vrai). Cette terre semble être une île,
et la partie qui est visible pour nous a la forme indiquée dans les
gravures jointes au présent livre.
Le rideau de brouillard qui en couvre une partie et s'étend au nord
empêche d'en voir toute l'étendue. Cette île est également visible du
pont; mais il est impossible d'en estimer la distance.
Aucune terre n'étant marquée sur nos cartes dans ces parages, nous
supposons qu'il nous est permis de la considérer comme une nouvelle
terre. Quoiqu'il en soit, c'est la première que nous voyons depuis le
24 mars, jour où nous avons aperçu pour la dernière fois la côte de la
Terre de Wrangell.
Mercredi, 18 mai 1881.—76° 43´ 38´´ latitude nord; 161° 42´ 30´´;
longitude est.
La terre découverte hier est restée en vue pendant toute la journée,
d'une façon bien plus distincte. Nous pouvons aujourd'hui en déterminer
la forme avec une grande exactitude.
Les nuages d'hier, ou le banc de brouillard, pour me servir de
l'expression employée par les matelots pour les désigner, étant
disparus de la partie supérieure de l'île, nous pouvons y distinguer
des pointes rocheuses dont les flancs sont couverts de neige qui
s'étendent derrière dans la direction de l'ouest, et se terminent en
une masse conique qui simule le sommet d'un volcan.
Jeudi, 19 mai 1881.—76° 44´ 50´´ latitude nord 161° 30´ 45´´ longitude
est.
Des matelots chargés de faire un trou dans la glace du côté de babord
sont arrivés à dix pieds deux pouces de profondeur sans atteindre la
face inférieure de la croûte glacée. Ayant recommencé un autre trou,
ils l'ont poussé jusqu'à quatre pieds, puis, se servant d'une vrille
ils ont atteint deux pieds deux pouces plus bas, soit en tout quatorze
pieds deux pouces, sans arriver à la surface liquide. L'eau suintant à
travers la glace et s'amassant au fond du trou, ils n'ont pas cherché
à pénétrer plus avant. Toutefois, il y a lieu de supposer que la nappe
de glace avait plus d'une épaisseur en cet endroit, et que des glaçons
s'y trouvaient superposés; d'ailleurs, le suintement de l'eau semble
corroborer cette opinion.
La nappe de glace s'est entr'ouverte à cinq cents mètres environ, à
l'est du navire, mais s'est refermée en partie vers dix heures du
soir. Au moment ou les bords de la glace se sont rejoints, le navire a
ressenti plusieurs secousses assez légères.
Nous avons eu l'île complétement en vue pendant toute la journée. Vers
six heures du soir, nous avons, à plusieurs reprises, entrevu, mais
d'une façon distincte, une terre élevée à l'ouest de la première, avec
laquelle elle semblait reliée par une pente neigeuse.
Le centre de la terre, que nous avons reconnu être une île, porte
maintenant à l'ouest (vrai); mais comme aujourd'hui nous n'avons pu
faire une observation, il nous est impossible de déterminer sa position
ni sa distance par rapport à nous.
Samedi, 22 mai.—76° 52´ 22´´, latitude nord 164° 7´ 45´´ longitude
est;—Le point de l'île qui, le 16, portait nord 83° 15´ ouest (vrai)
gît aujourd'hui sud 78° 30´ ouest (vrai), d'où on peut conclure que
cette terre se trouve de 24 à 35 milles de nous. La position du point
observé est, par conséquent, 76° 47´ 20´´ latitude nord et 159° 20´ 45´´
longitude est.
D'après nos observations, faites à l'aide du sextant, il se trouve que
l'île, telle que nous la voyons aujourd'hui sous-tend un angle de 2° 10´.
Du 21 au 23 mai, le livre de loch ne fait aucune mention de l'île.
Mercredi, 25 mai.—70° 16´ 3´´ latitude nord, 159° 33´ 30´´ longitude
est.—Ce matin, à huit heures, nous avons observé de nombreuses
crevasses qui s'étendent à perte de vue entre les glaçons; les uns
communiquent et s'embranchent les uns avec les autres, tandis que
d'autres sont simples; mais leur direction générale est nord-ouest.
En traînant, de temps en temps, les canots sur la glace, on aurait pu
s'éloigner de plusieurs milles du navire; mais aucune de ces solutions
de continuité n'était suffisamment large pour livrer passage à ce
dernier.
Nous ne nous étions pas trompés en signalant l'existence d'une terre à
l'ouest; celle-ci existe en réalité au point indiqué.
Comme pour la première, nous nous croyons fondés à la considérer comme
une nouvelle terre. C'est une île également, mais dont on ne peut
encore déterminer l'étendue ni l'éloignement.
Voici les relèvements que nous en avons pris:
Mât du navire (ship s. head), sud 14° ouest (vrai).
Extrémité orientale de l'île découverte le 17 courant, sud 17° ouest
(vrai).
Point le plus rapproché de l'île aperçue aujourd'hui, sud 69° 30´ ouest
(vrai).
Le sextant nous a donné les angles suivants:
La première île sous-tend un angle de 2° 42´; son altitude est de 0° 16´.
L'île vue aujourd'hui sous-tend un angle de 3° 35´; son altitude est de
0° 10´.
L'intervalle qui sépare ces deux îles couvre un angle de 49° 55´.
Mardi, 31 mai.—Pas d'observations.—L'équipage est occupé à creuser
une tranchée autour du navire, et, à partir de quatre heures du soir,
s'est mis à monter des vivres et à faire tous les préparatifs pour une
expédition en traîneau, qui doit quitter le navire demain matin.
Mercredi, 1er juin.—Pas d'observations.—A neuf heures du matin, un
parti, composé de l'aide-ingénieur Melville, de M. Dunbar, des matelots
W.-F.-C. Ninderman et H.-H. Erickson, du chauffeur de première classe
Bartlett et de Walter Shawel, s'est mis en route pour essayer d'aborder
sur l'île que nous avons découverte le 25, qui se trouve actuellement
au sud-ouest un demi-ouest (vrai), à une distance approximative de
douze milles. Ce parti emporte avec lui le _Dingy_, solidement attaché
sur un traîneau attelé de quinze chiens, avec des vivres pour sept
jours, des havre-sacs, des sacs pour dormir et enfin des armes.
Au départ des explorateurs, tout l'équipage était assemblé sur la
glace. Le traîneau s'est mis en marche au milieu d'une triple salve de
«Cheers.» A six heures du soir, on pouvait encore apercevoir la petite
troupe à cinq milles du navire.
Jeudi, 2 juin.—77° 16´ 14´´ latitude nord.—On voit encore les
voyageurs du haut des mâts; ils semblent arrivés à moitié chemin de
l'île.
Samedi, 4 juin.—77° 12´ 55´´ latitude nord, 158° 11´ 45´´ longitude
est.—L'apparence crevassée de la glace à l'avant du navire semble
indiquer que celui-ci tend à se relever de son ber. Pour faciliter son
exhaussement et pour le soulager de la pression exercée sur la quille
et sous l'hélice, l'équipage a passé toute la journée à creuser la
glace sous les voûtes d'arcasses et dans le voisinage du propulseur.
La glace avait la dureté du cristal de roche et adhérait si fortement
contre les parois du navire, qu'elle portait imprimée en creux
l'empreinte des plus petites inégalités du bois. Le grain de celui-ci
et les fils de l'étoupe y étaient visibles sur les parties du glaçon
dont la coque avait pu se détacher dans son mouvement ascensionnel.
Les relèvements de l'île que nos explorateurs sont allés visiter
fournissent les indications suivantes: extrémité sud S. 52° ouest vrai;
extrémité septentrionale sud 51° ouest vrai.
Dimanche, 5 juin.—Pas d'observations.—A 11 heures du matin, un feu
a été allumé sur l'avant. On y a jeté force goudron et étoupes, afin
d'obtenir une fumée épaisse et noire. C'était le signal convenu avec
Melville pour lui indiquer notre position. A 4 heures, une brume
épaisse s'étant élevée, nous avons tiré un premier coup de canon avec
une pièce ordinaire; un second lui a succédé, mais avec le canon
destiné à la pêche de la baleine. Pendant ce temps-là, nos charpentiers
travaillaient activement à réparer la chaloupe à vapeur.
Lundi, 6 juin.—Pas d'observations.—L'équipage est assemblé pour la
revue et la lecture du règlement. L'officier commandant passe ensuite
l'inspection du navire. A 1 heure, célébration du service divin dans la
cabine. A 6 heures, Melville et sa troupe sont en vue; ils reviennent
vers le navire. Aussitôt, la garde de tribord reçoit l'ordre de se
porter au-devant d'eux. A 9 heures, Ninderman, Erickson et Bartlett
arrivent le long des flancs du navire, ramenant le pilote Dunbar, qui a
été frappé de cécité complète par la réverbération de la lumière sur la
glace. Le traîneau les accompagne. Melville et Shawell arrivent à leur
tour à 10 heures 20.
Arrivés à cette date, nous quitterons pour un instant le livre de loch,
afin de conserver, autant qu'il nous est possible, aux événements, leur
ordre chronologique, et de donner quelques détails plus circonstanciés
sur les deux îles que venait de découvrir l'équipage de _la Jeannette_.
On ne chercha point à aborder sur la première, mais néanmoins sa
position astronomique put et fut sans doute déterminée d'une façon
exacte, grâce aux données dont se servit le capitaine de Long. Pour
faire cette détermination, il eut recours à la triangulation, opérant
sur une base établie par observation sur une longue ligne, comprenant
le chemin parcouru pendant plusieurs jours d'une marche rapide. Il
avait fixé les extrémités de cette ligne de base au moyen de l'horizon
artificiel et du sextant.
«Au moment de la découverte de cette île, dit le lieutenant Danenhower,
j'étais confiné dans ma cabine, mais toutes les nouvelles m'étaient
apportées par Dunbar, Melville, ou Chipp, qui entraient dans des
détails tellement circonstanciés que je pouvais presque me représenter
cette terre aussi fidèlement que si je l'avais vue. C'est ainsi que
j'appris qu'elle était rocheuse et de peu d'étendue, qu'au prime abord
elle avait paru très élevée dans sa partie méridionale, et s'en allant
en pente douce vers le nord; mais que les jours suivants on avait
observé des montagnes derrière cette déclivité, et l'on avait été porté
à lui accorder une surface plus grande qu'on ne l'avait supposé. On
prit des profils de cette île, des diverses positions où l'on se trouva
par rapport à elle; mais c'eût été un acte de folle témérité d'y tenter
une descente, car le navire était à ce moment entraîné avec rapidité
dans la direction du nord-ouest. En outre, la nappe de glace qui nous
retenait prisonniers changeait d'aspect à chaque instant.
»La deuxième île découverte quelques jours plus tard semblait plus
vaste, et on eût dit que le courant qui emportait le navire était
ralenti par son extrémité septentrionale. A cette époque le lieutenant
Chipp, le Dr Newcomb et plusieurs matelots étaient malades et couchés
à la suite d'indispositions qu'on sut plus tard avoir été causées par
des sels de plomb contenus dans certaines de nos conserves. Pour moi
j'étais toujours dans le même état.
»C'est pour cette raison que Melville eut la bonne fortune de visiter
le premier l'île qui a reçu le nom d'île Henrietta, et d'y planter
le drapeau américain, mission dont il s'acquitta, d'ailleurs, avec
beaucoup de bonheur. Au moment du départ, le capitaine évaluait
approximativement à douze milles la distance entre le navire et la
côte, mais le mauvais temps l'avait empêché de la mesurer. Ce trajet
fut aussi pénible qu'on peut l'imaginer; Melville et ses compagnons
eurent à faire l'escalade d'énormes monticules de blocs de glace,
toujours en mouvement, pour laquelle les chiens du traîneau leur
étaient non-seulement inutiles mais nuisibles. Aussi en arrivant à
terre, étaient-ils épuisés de fatigue, ce qui décida Melville à donner
l'ordre à sa troupe de s'arrêter après une courte excursion, et de se
coucher pour dormir. Son intention était de se reposer jusqu'à dix
heures le lendemain matin; mais, surexcité sans doute par l'inquiétude,
il se réveilla; sa montre marquait sept heures—sept heures du soir
vraisemblablement.—Sans plus tarder, il éveilla ses compagnons.
Ceux-ci admirent de confiance qu'ils avaient passé douze heures dans
leurs sacs, quoiqu'à la vérité le temps leur avait semblé bien court.
On se remit donc en marche pour visiter l'île dans laquelle on remarqua
deux montagnes, qui reçurent, l'une le nom de mont Sylvie, du nom de
la fille du capitaine, et l'autre celui de mont Chipp, en l'honneur de
notre premier lieutenant. Divers autres points furent encore baptisés,
ainsi deux promontoires furent dédiés à M. Bennett, une pointe basse
reçut le nom de pointe Dunbar, et enfin un cap élevé d'environ 1,200
mètres, et complétement dénudé, rappellera aux générations futures
l'infirmité dont est affligé M. Melville, duquel il a reçu le nom.
Toutes ces dénominations ont été choisies par les matelots, et, dans la
suite, elles ont été scrupuleusement respectées.
»Avant de quitter l'île Henrietta, Melville construisit un cairn sous
lequel il déposa une boîte de cuivre contenant quelques numéros du
_Herald_ apportés de New-York par M. Collins, et un cylindre du même
métal renfermant les documents d'usage, plus une lettre du capitaine,
dans laquelle celui-ci manifestait sa résolution de rester sur _la
Jeannette_ jusqu'au dernier moment, et exprimait l'espoir d'arriver à
de hautes latitudes.
»Pendant le trajet du navire à la côte, Dunbar s'était tenu constamment
en avant des autres pour explorer la glace et chercher le meilleur
chemin; mais il s'était tellement fatigué les yeux à cet exercice
pénible, que ceux-ci lui refusèrent tout service; il fut même frappé
d'une cécité complète. Cet accident affecta tellement ce vieux loup de
mer, à qui les forces physiques n'avaient jamais fait défaut, que dans
son découragement il supplia Melville de l'abandonner, ce que celui-ci,
naturellement, se garda de faire. Le reste de la petite troupe supporta
sans se plaindre les fatigues de cette excursion. D'ailleurs, je dois
dire que ces hommes étaient l'élite de l'équipage.
»Pendant l'absence de Melville, la terre nous parut un moment si
rapprochée de nous, que Markham Lee me dit: «Mais je veux y aller et
en revenir avant dîner.» Ce jour-là, je montai sur le pont et pus
juger, de mes propres yeux, que l'île se trouvait encore à vingt ou
trente milles; aussi je conseillai à Lee de renoncer à son projet.
Melville, que je consultai après son retour sur la distance qu'il
avait parcourue, me déclara qu'il ne pouvait l'évaluer à dix milles
près; mais cependant qu'elle devait varier entre dix-huit milles
au minimum et vingt-huit au maximum. Au reste la route qu'il avait
suivie en revenant était tout autre que celle qu'il avait parcourue en
allant, car _la Jeannette_, toujours emportée par les glaces, s'était
rapprochée de l'île. J'obtins encore de sa bouche quelques détails sur
la configuration de celle-ci, et sur ses productions:
«L'île Henrietta, me dit-il, est élevée et rocheuse, et certains points
peuvent atteindre 2 à 3,000 mètres d'altitude. Elle est couverte, dans
toute son étendue, d'une couche de neige et de glace qui atteint, dans
certains endroits, de cinquante à cent pieds d'épaisseur. Elle possède,
en outre, trois glaciers, dont deux petits à l'est, et un très vaste au
nord, qui s'étend jusqu'au point où nous avons débarqué, d'où il offre
à l'œil un spectacle majestueux et grandiose. Près de la côte, sous
le cap Melville, la mer présente dix-huit brasses de profondeur, et
la côte est taillée à pic. En fait d'animaux, nous n'avons pas aperçu
un seul mammifère, phoque ou autres, et nous n'avons pas rencontré la
moindre trace d'ours. Les oiseaux y sont principalement représentés
par une multitude de pingouins et de guillemots, qui trouvent un asile
sûr pour leurs nids sur les promontoires de Bennett. Shawell y tua
plusieurs individus de la dernière espèce, et Bartlett y découvrit
une multitude de nids et d'œufs, mais tous placés dans des endroits
inaccessibles. Quant au règne végétal, le nombre des espèces que nous
y avons rencontrées se réduit à cinq: deux petites mousses, deux beaux
lichens et une graminée. On ne trouve pas même de bois flotté sur la
côte.»
M. Newcomb nous rapporte que pendant les quelques jours passés dans
le voisinage de l'île Henrietta, il avait observé que le nombre des
guillemots s'était accru dans une notable proportion. Ces oiseaux,
poussés sans doute par la curiosité, venaient tournoyer autour du
navire. «Je remarquai, dit-il, que chaque matin ils se dirigeaient vers
le nord-est, d'où ils revenaient le soir. Supposant qu'ils y allaient
pour chercher leur nourriture, je voulus m'en convaincre, et, quelques
jours après, j'eus l'occasion de vérifier le fait, car, en ayant tué
quelques-uns, je trouvai leur estomac rempli de débris de crustacés et
de morceaux d'un petit poisson (_G. Gracilis._) Dans une circonstance,
je vis même un guillemot plonger dans les flots laissés à découvert
par une crevasse de la glace, et revenir à la surface avec un de ces
poissons dans son bec, qu'il se mit aussitôt en devoir de tuer en le
frappant contre la surface de l'eau; mais je ne sais s'il l'avala tout
d'un coup, car, effrayé de ma présence, il s'envola presque aussitôt.
Le jour du départ de Melville pour l'île Henrietta, je tuai aussi un
bruant (_P. Nivalis_) adulte. J'avais déjà remarqué cette espèce, mais
sans pouvoir me la procurer.»
Après le retour des explorateurs, la glace qui environnait se rompit
dans toutes les directions. Les crevasses qui se formèrent alors et la
proximité de la terre rendirent nos chasses plus fructueuses, et je
fus même très heureux dans quelques-unes de mes excursions. Ce fut, à
un autre point de vue, une heureuse circonstance, car nous pûmes nous
procurer des vivres frais, dont nous avions grand besoin.
CHAPITRE V.
Perte de «la Jeannette».
_La Jeannette_ se trouve libre au milieu des glaces.—Moment
d'espoir.—Les glaces se rapprochent.—Horrible pression.—_La
Jeannette_ s'incline sous la pression.—Plus d'espoir de
la relever.—On se prépare à l'abandonner.—On l'abandonne
définitivement.—Le capitaine reste seul près d'elle.—Elle
sombre.—Fragment du journal de de Long.—Position de _la Jeannette_
la veille de la catastrophe.—Premières étreintes.—_La Jeannette_
menace de se séparer en deux sous l'effort d'une nouvelle
poussée.—Moment de refait.—La pression redouble.—L'eau pénètre à
travers la soute à charbon de tribord.—L'eau gagne le faux-pont.—Le
navire est abandonné.—État des provisions sauvées.—La première nuit
sur la glace.—Préparatifs de la retraite.—Ordre du jour.—Ordre de
marche.—Le départ est fixé au samedi 18 juin.
Comme la glace contournait avec une grande rapidité la pointe de l'île
Henrietta, le retour de Melville et des siens fut salué avec joie,
car on n'était pas sans inquiétude pour eux. Pendant ce temps-là, MM.
Collins et Newcomb étaient occupés à prendre des vues de la terre
à l'ouest des promontoires Bennett, à mesure qu'elle se présentait
sous un nouvel aspect, car le navire s'en éloignait rapidement. Mais
revenons au livre de loch du capitaine de Long:
Mardi, 7 juin 1881.—77° 11´ 10´´ latitude nord. Pas d'observations de
longitude.
En prévision de la rupture définitive de notre glaçon et dans la
crainte de nous voir lancés dans le chaos de glace qui nous environnait
de toute part, notre chaloupe à vapeur, nos kayaks et nos oomaks ont
été hissés à bord, où nous avons aussi rapporté tous les objets restés
autour du navire, que nous n'aurions pu enlever assez vite dans un
moment de crise.
Mercredi, 8 juin.—Pas d'observations.
Le brouillard a été si intense ce matin jusqu'à 10 heures qu'il nous
a été impossible de déterminer notre position par rapport à l'île
Henrietta; mais une éclaircie s'étant produite, nous l'avons aperçue
juste en face de nous, à quatre milles de distance. Comme je l'ai
dit hier, nous étions entraînés juste dans le travers de la pointe
septentrionale de l'île.
Les larges crevasses que nous voyions autour de nous se sont refermées,
et la glace ne présente plus à nos yeux, de l'ouest au nord-ouest,
qu'une immense surface interrompue ça et là, par de gros monticules de
glaçons, mais sans une flaque d'eau libre.
Au sud-ouest on découvre au contraire un espace libre. Quelques
crevasses allant dans cette direction ne sont pas encore refermées.
Au-delà de la pointe de l'île Henrietta, qui lui barrait le passage, la
nappe de glace s'est reformée, et reprend sa marche accoutumée dans la
direction du nord-ouest.
Vendredi, 10 juin.—77° 14´ 20´´ latitude nord, 156° 7´ 30´´ longitude
est. Arrière 13° 30´ ouest (vrai).
A 11 heures du soir, le navire a reçu plusieurs chocs violents; à
11 heures 1/2 la glace s'est rompue à 80 mètres du navire dans la
direction de l'ouest, laissant une ouverture d'une dizaine de pieds
de largeur. Plusieurs nouvelles secousses se sont fait sentir, et la
quille s'est trouvée élevée d'un pouce. A minuit, un mouvement très
accentué des glaces s'est produit: c'est un signe précurseur de la
débâcle.
Samedi 11 juin.—77° 13´ 45´´ latitude nord, 155° 46´ 30´´ longitude est.
A minuit 10 minutes, la glace s'est entr'ouverte subitement le long des
flancs du navire, et celui-ci s'est trouvé à flot. Tout l'équipage a
été appelé sur le pont et s'est empressé de sauver les quelques objets
restés sur la glace. _La Jeannette_ a repris à peu près sa contenance
habituelle: son tirant d'eau restant de 8 pieds 11 pouces à l'avant
et de 12 pieds 5 pouces à l'arrière. Cependant on peut remarquer un
énorme bloc de glace resté attaché sous la quille. A la première alerte
le sabord du fronteau de l'avant a été fermé, mais on remarque que
l'eau diminue dans le navire, un simple filet d'eau qui s'infiltre à
l'arrière est la seule trace qui reste de la voie d'eau.
Autour de nous existent de vastes nappes d'eau et la glace semble très
divisée. On a remonté le gouvernail pour le cas où nous pourrions
changer de place. Cette opération nous a donné quelque travail, car il
fallait enlever la glace accumulée autour des tourillons, mais enfin
elle a réussi et nous sommes prêts à nous mouvoir.
Autant qu'on en peut juger, l'arrière du navire n'a aucune avarie sous
les voûtes d'arcasses. Une ligne de bossoir et une ligne de quart ont
été jetées, aussitôt qu'on a pu le faire, pour amarrer le navire aux
glaces qui se trouvent encore à tribord et le maintenir autant que
possible dans son ber. En inspectant la coque le long de l'arrière du
côté de babord, on a remarqué qu'une des estropes en fer a été brisée,
mais c'est la seule avarie que nous ayons observée; j'en conclus
que l'énorme masse de glace qui pesait sur l'arrière avait écarté
l'extrémité des planches du gabord, mais que celles-ci avaient repris
d'elles-mêmes leur position dès qu'elles avaient été libres, aveuglant
ainsi la voie d'eau, dont il ne restait presque pas de traces. Le
niveau de l'eau se trouvant actuellement au-dessous de la ligne de
flottaison, on ne peut prévoir aucune difficulté pour maintenir le
navire à flot et le conduire dans quelque port aussitôt qu'il sera
sorti de la banquise.
La sonde donne trente-trois brasses, fond de vase, et révèle un courant
rapide dans la direction du nord-nord-ouest.
George W. DE LONG,
Lieutenant de la marine des Etats-Unis, commandant.
Ici se terminent les notes inscrites sur le livre de loch par le
commandant de Long. Au reste, l'heure du dénoûment approchait. Nous
allons donc reprendre notre récit sur les renseignements fournis par le
lieutenant Danenhower, jusqu'à ce que nous puissions le faire dans le
journal de de Long lui-même.