l'équipage prisonnier, pendant la première année de sa détention, il
faut citer l'ours polaire. Dans cette année-là, en effet, les gens de
_la Jeannette_ en tuèrent un plus grand nombre que pendant le reste du
temps qu'ils demeurèrent dans l'Arctique. «Mais, dit le lieutenant
Danenhower, la chair de cet animal, comme celle du phoque, ne constitue
pas, quoiqu'on en dise, un mets exquis, et il faut être véritablement
privé de toute autre espèce de chair fraîche pour se résoudre à en
manger. Ce fut principalement au printemps que nos chasseurs furent
heureux à la poursuite de ces animaux. En été, il était extrêmement
difficile de s'en emparer, car dès qu'ils nous voyaient, lors même
qu'ils étaient blessés, il battaient immédiatement en retraite, et
trouvaient toujours facilement un refuge dans les nombreuses crevasses
qui sillonnaient la croute de glace. Ils s'y jetaient à la nage et
mettaient aussi une barrière infranchissable entre eux et ceux qui les
poursuivaient.
»Pendant les temps brumeux et humides, ces animaux étaient beaucoup
plus audacieux et s'approchaient à une assez faible distance du navire.
Un jour même une ourse, avec ses deux petits, s'aventura jusqu'à quatre
cents mètres de celui-ci, du côté de tribord. Heureusement, les chiens,
qui étaient logés du côté de babord, ne pouvaient l'éventer. De sorte
qu'une troupe de tireurs put s'organiser avec calme sur la poupe.
Pendant ce temps-là, je surveillais les trois animaux par un sabord,
d'où il m'était plus facile de les voir que du pont, où le brouillard
m'eût obstrué la vue. C'était un joli coup d'œil que cette mère et ses
deux petits s'avançant lentement et avec précaution, quoique, dans leur
démarche, tout annonçât plutôt l'étonnement que la crainte. Enfin,
quand tout fut prêt, j'entendis le capitaine dire:
»—Croyez-vous qu'ils soient arrivés à deux cent cinquante mètres?
»Sans doute la réponse fut affirmative, car immédiatement après
j'entendis de nouveau le capitaine ajouter:
»—Visez à deux cent cinquante mètres et attention au commandement.....
feu!
»Une décharge de six coups de fusil succéda à ce commandement. Les
ours chancelèrent et firent plusieurs tours sur eux-mêmes; et déjà je
les voyais orner notre garde-manger; mais j'eus la surprise de les
voir prendre leur course et s'enfuir au galop. Naturellement, l'alerte
donnée, les chiens se mirent à leur poursuite; toutefois, les ours
avaient trop d'avance; ils parvinrent à une crevasse où ils se jetèrent
à la nage et s'échappèrent. Cependant les gouttes de sang qu'on trouva
sur la glace prouvaient assez que toutes les balles n'avaient pas été
perdues. Au reste l'ourse était tombée plusieurs fois.
»Il était curieux de la voir pendant sa fuite chasser ses deux oursons
devant elle et manifester son impatience quand ils n'allaient pas assez
vite.
»En outre des animaux que je viens de citer, nous avions encore dans
la mer une autre source pour alimenter notre cuisine. Il est vrai, les
parages où nous nous trouvions étaient peu poissonneux, mais, pendant
la courte saison d'été de ces régions, nous prîmes assez fréquemment
une espèce de morue longue seulement de six pouces.
»L'été fut naturellement l'époque des excursions, soit sur la
glace, soit en canot. Le capitaine affectionnait surtout ce genre
de divertissement, qui, un jour, faillit lui être funeste. Il était
parti seul, dans le _Dingy_, sans emporter aucune arme, et suivait
tranquillement les méandres formés par les crevasses de la glace,
lorsque tout-à-coup, il se trouva nez à nez avec un ours qu'il
n'avait point aperçu au milieu du brouillard. Celui-ci était assis
majestueusement sur le bord d'un glaçon et suivait tous ses mouvements.
Naturellement le lieutenant de Long, en apercevant son vis-à-vis,
s'empressa de changer de direction et de battre en retraite.
»Dans l'après-midi du 3 août, nous fûmes témoins d'un phénomène
curieux; le navire fut subitement enveloppé d'un brouillard noirâtre
ayant une forte odeur de fumée. D'où provenait ce brouillard? C'est là
une question que je ne chercherai point à élucider; je me bornerai donc
à signaler le fait, laissant à d'autres le soin de l'expliquer.
»La migration annuelle des oiseaux commença les premiers jours de
septembre. Ce furent principalement des phalaropes que nous vîmes à
cette époque. Ordinairement ils étaient par bandes de six ou huit, mais
ne s'arrêtaient que rarement dans notre voisinage. Presque toutes ces
bandes allaient du nord-est au sud-ouest.
»Notre première année de détention touchait à sa fin, et l'expérience
que nous venions de faire dans les parages où nous nous trouvions,
nous avait amenés à conclure que le mouvement général des glaces était
dû principalement à la force des vents dont la résultante suivait une
ligne allant du sud-est au nord-ouest. Nous étions même arrivés à
émettre l'opinion que la région polaire était recouverte d'une immense
calotte de glace animée d'un mouvement de rotation lent et général de
gauche à droite autour d'un axe passant par le pôle et sur les bords
de laquelle les glaces flottantes suivaient une direction qui variait
avec les segments. Dans cette hypothèse, la Terre de Wrangell devait
contrarier constamment le mouvement des glaces des segments nord et
est, de sorte qu'il en résultait une lutte constante entre cette île et
la solide phalange du nord-est.
»En outre, les millions d'hectares de glace qui, chaque année,
comme on le sait se pressent dans le canal Robeson, ou passent
entre le Groënland et l'Islande devaient se détacher en vertu de la
force centrifuge de cette calotte de glace, qu'une des branches du
Gulf-Stream vient attaquer sur les bords du Spitzberg en faisant
ressentir son influence jusqu'au cap nord de l'Asie. Le mouvement
général de cette calotte doit être très lent, tandis que la vitesse
des mouvements secondaires dépendait naturellement de la profondeur
des eaux de l'océan et du voisinage des terres. Près de l'ouverture de
leurs déversoirs naturels, ces derniers devaient être très rapides.
»En outre de cette théorie du mouvement des glaces, j'avais encore
une ample matière offerte à mes méditations. En effet, Melville ayant
analysé toutes les données qu'on pouvait tirer des rapports faits au
bureau d'hydrographie et des ouvrages relatifs à l'Océan Arctique,
marqua sur une carte circumpolaire les différents courants signalés
par les navigateurs, aussi bien que ceux dont l'existence avait été
mise en avant dans les théories soutenues par les grands géographes.
Ces données furent pour nous un objet d'études constantes à la suite
desquelles nous arrivâmes tous les deux à la conviction que si le
navire pouvait résister assez longtemps à la pression des glaces, il
serait entraîné entre le Spitzberg et l'île de l'Ours, et débarquerait
dans l'Océan Atlantique. Sans doute il lui faudrait remonter à une
très haute latitude, dont le degré dépendrait toutefois de l'influence
exercée par la Terre de François-Joseph sur le mouvement des glaces. Si
celles-ci étaient entraînées au sud-est de cette terre, _la Jeannette_
devrait y rencontrer un mouvement secondaire très rapide, dans la
direction du sud-ouest, à cause de la barrière opposée aux glaces par
cette terre; si, au contraire elles étaient entraînées au nord, la
banquise aurait à incliner sa marche vers le pôle, et dans ce cas on
atteindrait une très haute latitude, pourvu qu'il n'existât pas de
continent polaire.
»Nous avions aussi envisagé l'hypothèse où nous serions entraînés le
long de la côte occidentale de la Terre de Wrangel. Dans ce cas, nous
entrevoyions la possibilité de nous dégager nous-mêmes.
»Suivant mon opinion, si nous étions entrés dans les glaces à deux
cents milles plus à l'est, nous eussions été portés sur les côtes de
la Terre du Prince-Patrick; c'est, en effet, dans cette direction que
Collinson trouva la plus grande profondeur. Il lui arriva même de ne
pas trouver de fond avec une sonde de cent trente-trois brasses.
»La moindre profondeur que nous ayons rencontrée sur tout le parcours
accompli pendant notre première année de dérive, fut celle de dix-sept
brasses, tandis que la plus grande ne dépassa pas soixante. Celle que
nous avons rencontrée le plus fréquemment était celle de trente brasses
avec un fond d'une uniformité extraordinaire, composé de boue bleuâtre,
quelquefois d'argile, et de fragments d'une substance à laquelle nous
attribuâmes une origine météorique. Ces fragments rappelaient pour la
forme et la couleur de minces tranches de pommes de terre frites.
»Au commencement de septembre 1880, nous nous croyions presque certains
d'être encore entraînés dans la direction du nord-ouest pendant tout
le cours de l'année suivante. M. Dunbar nous avait appris, en effet,
que les débris des baleiniers détruits, au nord du détroit de Behring,
avaient été portés sur l'île Herald; nous savions que le navire
_Gratitude_ avait été entraîné de ce côté: c'était donc là des indices
de l'existence d'un courant dans cette direction. Il est vrai nous
n'en avions point d'autres preuves, à moins d'attribuer aux bancs et
aux bas-fonds qui existent dans le voisinage de l'île Herald la même
origine qu'au grand banc de Terre-Neuve, lequel, comme on le sait, est
formé de matières terreuses apportées par les glaces.
»Toutefois nous ignorions l'influence que pouvaient exercer sur les
courants de cette région le cap nord et les côtes qui l'avoisinent; or,
l'angle formé par ce cap peut en avoir une considérable.
»A ce moment le navire était solidement encastré dans une nappe de
glace d'environ huit pieds d'épaisseur; d'énormes blocs s'étaient
glissés sous la quille et la tenaient soulevée d'un degré environ à
l'une de ses extrémités; d'un autre côté le navire tout entier était
incliné à tribord de deux degrés environ; mais il était si solidement
maintenu dans cette position par son gigantesque étau, que chaque
coup de marteau donné par le forgeron sur son enclume faisait vibrer
tous les agrès. Il est vrai ceux-ci étaient assez mal tendus, car au
commencement de l'hiver précédent on avait eu soin de mollir toutes les
manœuvres, et, sous l'action du froid, le fil de fer dont celles-ci
étaient composées avait subi une contraction énorme. En outre, les
glaçons s'étaient amoncelés autour du navire, où ils constituaient de
véritables monticules; de sorte qu'autour de nous régnait une barrière
presque infranchissable, dont l'imagination aurait peine à se former
une idée tant était grande la confusion de tous ces blocs superposés.
On eût dit l'emblême du chaos.
»Un peu plus tard, les glaçons se ressoudèrent sous l'influence
du froid, et les excursions devinrent plus faciles, car il tomba
relativement peu de neige, et quand il en tombait, elle était
immédiatement balayée par le vent. Mais, chose curieuse, cette neige,
en passant sur la glace, acquérait un tel degré de salure qu'il était
impossible de s'en servir pour la cuisine.
»Le temps était venu de préparer les quartiers d'hiver. Il fallait
s'apprêter à passer une seconde fois cette longue nuit de trois mois
que l'expérience de l'année précédente nous avait appris à considérer
comme la plus terrible de nos épreuves. Nous l'envisagions froidement,
mais non sans inquiétude. Nous savions, en effet, que pendant cette
longue période de ténèbres, nous pouvions à tout instant être jetés
sur la glace et nous trouver sans asile, exposés aux rigueurs de
l'Océan Arctique. Le moral de tout le monde était excellent, mais
pendant l'hiver précédent, nous avions pu remarquer une certaine
surexcitation d'esprit, qui ne laissait pas de nous préoccuper. Enfin,
nous savions que le capitaine était un partisan déclaré des excursions
d'automne; il avait manifesté, en outre, à plusieurs reprises, la ferme
résolution de ne pas abandonner son navire tant qu'il resterait une
livre de provisions à bord. Pour tous, c'était donc encore une année
entière qu'il nous faudrait passer au milieu des glaces.
»Telles étaient les couleurs assez sombres sous lesquelles l'avenir se
présentait à nous, lorsque nous commençâmes, pour la seconde fois, nos
préparatifs d'hivernage.»
CHAPITRE IV.
Seconde année dans les glaces.
Le navire une seconde fois dans ses quartiers d'hiver.—Commencement
de la nuit de trois mois.—Observations astronomiques et
téléphoniques.—Fêtes de Noël et du nouvel an.—Canal Melville.—Trou
Dunbar.—Retour de la lumière.—Terre.—Extraits du livre
de _loch_.—L'île Jeannette.—Épaisseur de la glace.—État
de la glace.—Une seconde île.—L'île Henrietta.—Descente
d'une troupe d'explorateurs sur cette île.—Description de
l'île Henrietta.—Melville trompé par l'heure.—Il laisse un
cairn sur l'île avec des papiers pour constater sa prise de
possession.—Préparatifs à bord en vue de la rupture définitive des
glaces.—État de celles-ci.—La débâcle commence.
Le navire fut établi dans ses quartiers d'hiver dès le mois de
septembre. Des remblais de neige furent élevés tout autour, et le
quartier des matelots fut réinstallé sur ce pont que la tente couvrit
dans toute sa longueur. On y comprit même le faux-pont. Économie et
rationnement furent à l'ordre du jour pour les vivres et les vêtements
aussi bien que pour le charbon. Toutefois le règlement d'hiver, pour
les repas, les heures d'exercice, etc., ne fut appliqué que le 1er
novembre.
Malgré ce que nous venons de dire, l'été de 1881 avait été relativement
calme, mais en octobre les glaces reprirent leur mouvement, et vers
le milieu du mois la nappe se fendit de nouveau en une infinité
de morceaux qui, s'empilant les uns sur les autres, formèrent des
monticules dont les étreintes eussent été funestes pour tout navire qui
se fût trouvé pris entre eux. Le thermomètre tomba à 46° vers le 15.
Lorsqu'on marchait sur la neige, qui avait recommencé à tomber, elle
résonnait sous les pieds rendant un son métallique capable de couvrir
celui de la voix.
«Lorsque la glace, dit M. Newcomb, venait de se rompre près de nous,
vous entendiez un bruit sourd et prolongé puis vous ressentiez une
sorte de trépidation qui vous avertissait que quelque chose se passait
sous vos pieds; puis soudain la glace s'enfonçait avec le bruit d'un
coup de canon. Bien que prévenu, ce bruit ne laissait jamais que de
vous faire tressaillir. Mais le glaçon vous entraînait, et il n'était
que temps pour vous de chercher asile sur un autre, qui, souvent, vous
réservait la même surprise. Maintes fois j'ai été acteur dans cette
scène qui vous charme et vous attire.»
Novembre et décembre furent aussi extrêmement froids bien que dans le
premier la température subît de grandes variations, tombant à -33° dans
la première semaine pour se relever à +8° vers la fin. Au reste toutes
les fois que la glace venait à se rompre il se produisait un relèvement
de la température produit par dégagement de chaleur qui se dégageait de
la crevasse. Les plus basses températures coïncidaient toujours avec le
temps clair. On observa plusieurs météores dans le courant de ce mois.
Ces phénomènes avaient surtout de l'intérêt pour M. Collins, qui avait
toujours quelque chose d'intéressant à nous dire à leur sujet, et cela
avec ce charme de langage qui lui était propre.
Pendant le mois de décembre, le navire ressentit de nombreuses
commotions et la pression des glaces devint terrible.
Le soleil nous était apparu par réfraction, pour la dernière fois, le
10 novembre; le 11 il avait disparu.
Heureusement, pendant ces deux mois, nous n'eûmes à supporter aucune
tempête violente.
Pendant le premier hiver, les observations météorologiques avaient été
faites d'heure en heure. M. Collins y apportait un soin extrême, et
ne perdait jamais une occasion de recueillir quelque donnée nouvelle,
intéressante pour la science. Au reste, il était aidé dans ce travail
par chacun des officiers, qui venait à son tour lui prêter son concours.
Les observations astronomiques furent d'abord confiées au lieutenant
Danenhower, mais lorsqu'il tomba malade, le capitaine et le lieutenant
Chipp, le remplacèrent. Ce dernier, qui était un électricien accompli,
reprit, en outre, le programme donné par l'Institut smithsonien aux
marins du _Polaris_, et s'attacha à étudier tous les phénomènes
électriques, principalement les variations du galvanomètre pendant les
aurores boréales. Il recueillit ainsi plus de deux mille observations,
qu'il se proposait de soumettre, à son retour, à un spécialiste, afin
de faire rectifier ses erreurs d'appréciation. Il remarqua que l'écart
putatif de l'aiguille était toujours en raison directe de l'intensité
d'éclat des aurores.
Il installa aussi des fils téléphoniques en dehors du navire, mais
ceux-ci ne lui causèrent guère que des ennuis, car, à chaque instant,
ils étaient brisés par le vent ou par le mouvement des glaces. Les
téléphones du navire fonctionnaient, au contraire, d'une façon très
régulière. Parmi ses observations astronomiques, il en fit sur les
éclipses des satellites de Jupiter, qui lui fournirent d'excellentes
données pour corriger les erreurs de nos chronomètres; pour ce genre
d'observation il employait un télescope marin perfectionné, qu'il
avait monté sur un baril. Il employa aussi, par la suite, un télescope
de transit, monté de la même façon. Ces observations étaient bien
préférables aux observations lunaires pour régler nos chronomètres.
Comme l'année précédente, le jour de Noël fut un jour de réjouissance
pendant lequel les hommes de l'équipage, nous donnèrent une charmante
soirée, dans la cabane du pont. Bouquets et bouquetières, rien n'y
manquait. «Les bouquets, dont un se trouve en ce moment sous mes yeux,
dit M. Newcomb, à qui nous empruntons tout le récit de cette fête,
étaient faits avec du papier vert et du papier violet, et le matelot
Johnson vint nous les offrir en adressant à chacun un de ses plus
gracieux sourires. Pauvre camarade! il est aujourd'hui disparu. C'était
un brave garçon et un matelot d'élite. De tous ceux qui, cette nuit-là,
prirent part à la représentation comme acteurs, neuf sont parmi les
manquants.
»Voici le programme de cette représentation:
MINSTRELS DE _LA JEANNETTE_.
PROGRAMME.
_Première Partie._
Ouverture, exécutée par la troupe tout entière.
_The Slave_................................. SWEETMAN.
_Nelly Gray_................................ WILSON.
_What should make you sad?_................. G.-W. BOYD.
_The spanish cavalier_...................... E. STAR.
_Our Boys_.................................. H. WARREN.
_Deuxième Partie._
Le grand Ah SAM et LONG SING, donneront une de leurs étonnantes
représentations tragiques.
_Solo d'accordéon_, par le célèbre M. DRESSLER.
_Chants sérieux-comiques_, par M. WILSON.
Rentrée d'ALEXIS et d'ANEQUIN.
_Solo de violon_, KNACK.
_La lanterne magique_, SWEETMAN.
Pour finir, la pièce populaire des DEUX FRÈRES SIAMOIS.
PERSONNAGES:
Le professeur................................. M. BOYD.
Agent, amoureux de la fille du professeur..... H.-W. LEACH.
La fille du professeur........................ W. SHAWELL.
Les deux frères siamois.................. P.-E. JOHNSON et H. WARREN.
FINAL.
_The Star Spangled Banner_, par la troupe tout entière.
La veille de Noël 1880.
»Le vendredi soir, 31 décembre, nous eûmes une nouvelle représentation,
la dernière donnée par les hommes de l'équipage, à l'ouverture de
laquelle M. Collins lut un long prologue, aux applaudissements de toute
l'assemblée.»
Le mois de janvier fut remarquable à cause de ses variations de
température; au reste il fut plus doux que les deux précédents. Vers le
15, le vent se fixa au sud-est et nous fit dériver vers le nord-ouest.
La profondeur de la mer augmentait graduellement à mesure que nous
avancions dans cette direction, tandis qu'elle diminuait dans toutes
les autres. Dans sa marche forcée, le navire suivait donc une espèce
de chenal. Celui-ci reçut le nom de canal de Melville, car notre
ingénieur fut le premier à signaler son existence. Chaque matin, le
lieutenant Chipp faisait des sondages, qui, au bout d'un certain laps
de temps, nous permirent de juger, à l'estime, de notre direction, avec
une précision telle que nos supputations se trouvaient correspondre
exactement avec les calculs basés sur les observations. Pour mieux
préciser la vitesse du mouvement qui nous emportait, le lieutenant
avait établi une échelle graduée d'après l'espace parcouru dans la
journée: un mouvement lent correspondait à trois milles; un mouvement
modéré, à six; un mouvement rapide, à neuf; enfin un mouvement très
rapide, à douze. Avant de faire une observation, M. Chipp tenait
toujours compte de la direction et de la rapidité du courant ainsi que
de la position du navire. D'ailleurs, son jugement était excellent.
Février fut le mois le plus froid cette année-là. La moyenne de
température établie pour les trois mois précédents ne fut que six
degrés plus basse que celle des trois mois correspondants de l'année
1880. Nos sondages continuaient à être de trente-trois brasses.
Cependant un matin M. Dunbar signala quarante-quatre brasses. Cet
endroit fut désigné sous le nom de trou Dunbar. Au reste nous devions y
revenir un peu plus tard.
Ce fut le 15 février que nous revîmes le soleil pour la première fois,
et son apparition fut saluée par plusieurs salves de _cheers_. Nous
dérivions alors rapidement vers le nord-ouest, et la neige s'était
tellement accumulée autour du navire qu'à cinquante ou soixante mètres,
on ne voyait plus que la cheminée et les épars. Le glaçon au milieu
duquel nous étions emprisonnés avait considérablement perdu de son
étendue; on eût dit que _la Jeannette_ était dans son dernier dock.
Mais à ceux qui prétendent qu'un navire court peu de dangers dans
l'Océan Arctique, on pourrait répondre: «On voit que vous n'y êtes
jamais allé, car un navire pris dans les glaces est comme celui qui se
trouve sous un feu roulant.»
Le commencement du printemps n'offrit aucun incident digne d'être
noté. Ce ne fut que le 6 avril que nous vîmes le premier guillemot
de l'année; néanmoins, pendant ce mois, nous aperçûmes un plus grand
nombre d'oiseaux que nous n'en avions remarqué l'année précédente à
pareille époque. Nous distinguâmes même parmi eux quelques espèces
nouvelles. Cependant les êtres animés étaient rares et tous les hommes
durent partir à la chasse quand le docteur demanda des vivres frais
pour l'indien Alexis. Celui-ci était paraît-il, menacé du scorbut,
et souffrait beaucoup d'abcès qu'il avait aux jambes. Du reste la
santé générale de l'équipage faiblissait à vue d'œil. A la visite
réglementaire du premier mai, le docteur Ambler dut porter six ou sept
hommes sur la liste des malades et les mettre au régime du whiskey
et de la quinine. La saison était bonne cependant, et nous n'avions
éprouvé aucune des tempêtes si fréquentes au printemps. Toutefois,
quand je dis que la saison était bonne, il faut entendre aussi bonne
qu'elle pouvait l'être dans l'Océan Arctique.
Enfin, le 18 mai, le vieux pilote Dunbar qui, depuis le commencement,
du mois se tenait dans les hunes, cherchant avec opiniâtreté à
découvrir la terre, parvint à en découvrir une au sud-ouest. La joie
causée à bord par cette découverte fut indescriptible, car nous
n'avions vu aucune terre depuis de longs mois, et depuis deux ans, le
pied d'aucun de nous n'en avait foulé le sol. «Bien que le voisinage
de cette terre dût rendre notre position plus critique encore, dit
M. Newcomb, à cause de la rupture des glaces qui, à chaque instant,
pouvait être fatale au navire, je ne pus cependant me défendre d'un
certain sentiment de sécurité, comme si sa proximité seule suffisait à
assurer notre sûreté.»
Ce qui va suivre est extrait du livre de loch, tenu jour par jour,
à bord de _la Jeannette_ par le capitaine de Long. Nous pourrons
ainsi combler une lacune qui existe dans la narration du lieutenant
Danenhower à qui l'état de ses yeux ne permettait pas de suivre le
cours rapide des événements survenus jusqu'à la date fatale du 12 juin,
jour où _la Jeannette_ sombra.