»Notre ordinaire se composait en majeure partie de conserves. Pour

varier, cependant, nous mangions de l'ours et du phoque deux fois par

semaine. Nous avions aussi du lard avec des haricots ou du bœuf salé

une fois tous les huit jours; nous ne buvions jamais de rhum ni aucune

autre boisson alcoolique, sauf les jours de grandes fêtes, c'est-à-dire

deux ou trois fois par an.

»Comme combustible nous recevions cinquante livres de charbon pour la

cabine et le poste des matelots; la cuisine n'en recevait également que

quatre-vingts, car nous étions obligés de faire des économies sur ce

chapitre.

»Malgré ce régime, un peu sévère, la discipline fut toujours

parfaitement observée, et pendant les vingt et un mois de notre

captivité, une seule punition fut infligée. Encore n'était-ce pas pour

une infraction aux règlements nautiques, ni pour insubordination, mais

bien pour un acte d'impiété.

»Au point de vue sanitaire, les règlements étaient strictement

observés, et chaque mois tous les hommes de l'équipage étaient soumis à

une inspection médicale. Aussi la santé générale se maintint-elle dans

les meilleures conditions, eu égard au genre de vie que nous étions

forcés de mener. D'un autre côté, les matelots jouissaient réellement

d'un confort relatif.

»Mais ce qui contribua sans doute, au moins dans une certaine mesure,

à soutenir le moral de nos hommes furent les divertissements auxquels

donnèrent lieu les fêtes de Noël et du premier de l'an.

»Le jour de Noël, tous les hommes de l'équipage, réunis en corps et

vêtus de leurs habits de gala, descendirent dans la cabine pour nous

présenter leurs compliments.»

Chacun d'eux reçut un bon de faveur pour la table des officiers, où ils

prirent part à un véritable festin, dont M. Newcomb nous a conservé la

carte, que nous reproduisons ci-dessous:

_Potage._

Soupe à la Julienne.

_Poisson._

Saumon à la maître d'hôtel.

_Viandes._

Canard arctique (lisez: phoque rôti). Jambon froid.

_Légumes._

Petits pois (conservés); _Succotash_: Plum-pudding anglais de

conserve, à la sauce froide.

Mince pie.

_Dessert._

Pale Sherry.

Bière.

London Stout.

Chocolat français et café.

«Hard Tack.»

Cigares.

Le 25 décembre 1879.

A bord du steamer arctique _la Jeannette_, prise dans les glaces par

72° de latitude nord.

Vint ensuite une représentation théâtrale improvisée, avec intermèdes

de chants, de danses, etc., dans laquelle chacun des hommes de

l'équipage joua un rôle. Voici le programme de cette représentation:

LES CÉLÈBRES MINSTRELS DE «LA JEANNETTE.»

PROGRAMME.

_Première partie._

Ouverture......... Orchestre.

_Ella Ree_........ M. SWEETMAN.

_Soo Fly_......... H. WILSON.

_Kitty Wells_..... Edward STAR.

_Mignonette_...... H. WARREN.

Final............. Ensemble de la troupe.

INTERMÈDE.

_Deuxième partie._

1º Le célèbre ANEQUIN, du grand nord-ouest, qui est connu du monde

entier, amusera le public par une de ces fameuses pantomimes comiques

dont lui seul a le secret.

2º Le grand DRESSLER jouera son solo favori sur l'accordéon.

3º M. Jack COLE, notre étoile, dansera ensuite un pas de clown et de

gigue.

4º Enfin, solo de violon, par George KUEHNE, seul rival d'Old Bull.

INTERMÈDE.

_Troisième partie._

La soirée se terminera par la farce extra-bouffonne

MONEY MAKES THE MARE GO.

PERSONNAGES.

Master Keen Sage...................... George W. BOYD.

Miss Keen Sage........................ W. SHAWELL.

Charles Tildene, jeune homme

d'avenir, amoureux de miss Sage..... H.-W. LEACH.

Julius Goodargold..................... W. WARREN.

_Régisseur_: A. GORTZ.

_Directeur_: W. NINDERMAN.

Noël 1879.

C'est ainsi que se termina l'année 1879. Le 1er janvier 1880 eut aussi

ses divertissements. Mais, malheureusement, nous ne pouvons entrer dans

aucuns détails à leur sujet; mais ceux que nous venons de donner à

propos de Noël suffisent pour démontrer qu'à cette époque le moral de

tout l'équipage était excellent.

CHAPITRE III.

Débuts du mois de janvier 1880.—Retour de la lumière.—Alerte

du 19 janvier.—Une voie d'eau se déclare.—Efforts faits pour

la combattre.—Peine inutile; il faudra pomper pendant dix-huit

mois.—Position du navire à cette époque.—Cinquante milles en

cinq mois.—La théorie de Peterman réduite à néant.—Un ours à

bord.—Quinze jours d'été seulement.—Le gibier dans l'Océan

Arctique.—Visite d'une ourse et de ses deux oursons.—Désagréable

rencontre faite par le capitaine.—Nous sommes arrivés à la fin de

notre première année dans l'Arctique.—Théorie sur le mouvement des

glaces polaires.—Hypothèse sur la route probable de _la Jeannette_,

si elle résistait à la pression des glaces.—État sanitaire de

l'équipage, conditions du navire au commencement de septembre 1880.

Les quatre mois qui venaient de s'écouler depuis l'emprisonnement de

_la Jeannette_ dans les glaces avaient été relativement doux, pour tous

les gens qui étaient à bord. A part deux ou trois moments critiques

où leur navire s'était trouvé en danger d'être écrasé, ils n'avaient

pas eu trop à se plaindre des glaces de l'Arctique. En outre, les

vivres frais ne leur avaient point encore fait défaut. «Nous avons

tué deux cent quinze oiseaux, trouvons-nous consigné dans les notes

de M. Newcomb, et nous aurions pu en tuer bien davantage; mais comme

la corneille de John Billing, nous ne soupirions pas après eux, et

n'avions pas encore appris, par expérience, à en apprécier la valeur.»

Les premiers jours de l'année 1880 se passèrent encore sans incidents

remarquables. Peu à peu le soleil se rapprocha de la ligne de

l'horizon, et, vers le milieu de janvier vint mettre le terme à une

longue nuit d'hiver. Son apparition fut naturellement saluée avec

des transports de joie par tout le monde à bord; cependant, elle

fut signalée par un abaissement de température considérable; le

thermomètre à alcool descendit jusqu'à 57° 8 (Fahr.) au-dessous de 0°.

Heureusement, l'absence du vent fut à peu près complète pendant ces

froids rigoureux.

Nous pûmes alors constater les effets physiologiques produits sur nous

par les ténèbres: nous étions tous d'une extrême pâleur; de plus, sous

l'influence du froid, les ongles de nos mains étaient devenus cassants.

«Ce fut pendant cette période d'accalmie, raconte M. Newcomb, qu'il

me fut donné d'être témoin d'un acte superstitieux bien étrange. Je

me promenais avec un de nos Indiens, lorsque je le vis s'arrêter

subitement et regarder le disque de la nouvelle lune qu'il venait

d'apercevoir. Soufflant ensuite dans la direction de l'astre il lui

adressa une invocation pour lui demander le succès à la chasse. Curieux

de connaître le motif qui le faisait agir ainsi, je le lui demandai.

«La nouvelle lune, me répondit-il, est le «Tyune» des cerfs, des ours,

des phoques et des walrus, et j'ai appris de mon frère une invocation

qui doit me la rendre propice dans mes chasses. Mon père tenait

lui-même ce secret d'un vieil Indien qui le lui avait vendu pour une

peau de loup.»

Aux jours de tranquillité du commencement de janvier succédèrent les

jours d'angoisses. Vers le milieu du mois, les glaçons commencèrent

à s'amonceler autour du navire qu'ils environnèrent bientôt d'un

véritable rempart. La pression devint alors énorme, et, sous son

action, la glace étant très souple et très élastique, s'entassait

sans résistance. A ce moment la principale poussée s'exerçait de

l'avant à l'arrière; les flancs avaient aussi à supporter une étreinte

terrible. Jusqu'au 19 au matin, _la Jeannette_ lutta sans faiblir,

mais ce jour-là, un matelot, appelé par les besoins du service dans la

chambre remonta aussitôt annoncer que les plaques de l'avant étaient

couvertes d'eau. Le charpentier, descendu à son tour, revint dire que

si on n'arrivait pas à obtenir des pompes, de deux mille cinq cents

à trois mille coups de piston par heure, on ne parviendrait pas à se

rendre maître de l'eau. La position était critique, car, à moins que la

pression des glaces ne cessât, l'existence de _la Jeannette_ n'était

plus qu'une question d'heures.

«Perspective peu rassurante, écrit M. Newcomb, la côte de Sibérie se

trouvant à quelque deux cents milles au sud. Long et pénible voyage;

mais la volonté a soutenu des hommes dans une position aussi critique;

j'espère qu'elle nous soutiendra également. Cependant le navire qui

frissonne dans toute sa membrure nous indique que la pression augmente.»

A la première nouvelle du danger, tout le monde courut aux pompes. La

température était alors extrêmement basse; le thermomètre marquait 42°

Fahr., qui est le point de congélation du mercure. Tout gelait. «Le

froid était si intense, dit M. Newcomb, que les mocassins et les gants

se raidissaient dès qu'on les avait quittés. Quand on avait marché

pendant une heure, on se sentait comme un poids sur l'estomac, et tous

les symptômes de l'indigestion se manifestaient. Cependant les hommes

étaient obligés de travailler avec de l'eau jusqu'à mi-jambe.»

M. Melville eut beaucoup de peine à obtenir de la vapeur et à

mettre les pompes en mouvement. Il y parvint à la fin, et celles-ci

fonctionnèrent à merveille. On découvrit alors qu'une voie d'eau

sérieuse s'était fait jour à travers une des côtes du navire. On

crut alors que les planches du bordage s'étaient disjointes près

de l'étrave, mais ce ne fut que le jour où _la Jeannette_ sombra,

c'est-à-dire le 12 juin 1881, qu'on connut la véritable cause du mal.

De leur côté, les charpentiers Sweetman et Ninderman, travaillaient

jour et nuit, sous la direction du lieutenant Chipp, à établir une

cloison étanche à l'avant du grand mât, pour empêcher l'eau d'envahir

toute la cale. Le 21, M. Melville adapta une pompe économique à la

chaudière Baxter. Cette nouvelle pompe apporta un grand soulagement

aux hommes qui, jusque-là, s'étaient comportés vaillamment; du reste,

elle continua de fonctionner jour et nuit pendant dix-huit mois,

c'est-à-dire jusqu'au jour de la catastrophe qui mit fin à l'existence

du navire. Melville essaya, pendant l'été, d'installer une autre pompe

avec des ailes de moulin, mais il en fut pour sa peine, car pendant

cette saison, les vents étaient si faibles, qu'ils ne pouvaient la

mettre en mouvement.

L'alerte du 19 janvier avait révélé les qualités de l'équipage de

_la Jeannette_. «L'expérience du 19, dit le lieutenant Danenhower,

me remplit de confiance dans notre équipage, car, durant cette

terrible épreuve, tous les hommes s'étaient montrés à la hauteur de

la situation. D'un autre côté, le soleil commençait à se montrer sur

l'horizon et nous pouvions distinguer la Terre de Wrangell à notre

gauche. Mais l'île Herald n'avait été aperçue qu'une seule fois, bien

que _la Jeannette_ fut à peu près à égale distance des deux.

»Nous nous trouvions alors à une cinquantaine de milles du point où

nous étions entrés dans les glaces. Malgré cette faible distance,

pendant les cinq mois qui venaient de s'écouler, nous avions parcouru

un trajet considérable avec la banquise qui nous retenait prisonniers.

Car celle-ci nous rapprochait et nous éloignait tour à tour de 180°

méridien en nous faisant décrire de véritables cercles. Cependant nous

devions avoir dépassé ce méridien.

»Le courant qui nous emportait avait une marche irrégulière. Nous

avions remarqué qu'avec les vents du sud notre mouvement était toujours

beaucoup plus rapide qu'avec ceux du nord-est. Sans doute, la Terre de

Wrangell, que nous avions sous le vent, n'était pas étrangère à ces

irrégularités. Quant aux vents du sud-ouest, ils étaient extrêmement

rares.

»A plusieurs reprises, on annonça une terre au nord-est. Comme j'étais

déjà confiné dans ma cabine, je ne pus vérifier l'existence de cette

terre, mais néanmoins je n'y peux croire, car certains matelots

apercevaient la terre à tous les rumbs du vent dès qu'ils s'asseyaient

dans le tonneau de vigie. Aussi que de fois n'ont-ils pas fait monter

inutilement au haut du mât notre pilote des glaces!

»A la vérité l'immobilité relative à laquelle nous étions condamnés

nous causait un véritable désappointement. Jusque-là, en effet, notre

seule découverte était celle de la fausseté de la théorie de Pétermann.

Car, à nos yeux, il n'était plus soutenable que la Terre de Wrangell

fît partie du Groënland, et il était évident, comme on l'a démontré

plus tard, que cette terre n'est qu'une île.»

Dès que le danger qu'on avait couru le 19 et les jours suivants fut

passé, la tranquillité se rétablit à bord, et chacun reprit ses

occupations ordinaires.

«Le 1er février au matin, dit M. Newcomb, un de nos chasseurs indiens

me rapporta un superbe renard blanc. Comme nous nous trouvions à peu

près à égale distance de l'île Herald et de la Terre de Wrangell, et à

une cinquantaine de milles des deux, je fus forcé d'en conclure que cet

animal est un maraudeur des plus entreprenants.

»Le lendemain matin, la monotonie de notre existence fut troublée par

la visite d'un ours monstrueux qui voulut venir à bord. Cet animal se

dirigeant droit à la passerelle avec l'intention évidente de monter sur

le pont, nos chiens se précipitèrent à sa rencontre pour lui barrer

le passage, mais ils durent bien vite battre en retraite. Toutefois

maître Bruin paya cher cet excès de témérité, car M. Dunbar, saisissant

une carabine l'eut vite dépêché dans l'autre monde en lui logeant

une balle dans la tête. Bien que nous ayons eu souvent la visite de

ces monstrueux animaux, aucun n'avait poussé l'audace aussi loin.

Généralement ils battaient en retraite dès qu'ils nous apercevaient, se

bornant à tenir tête aux chiens lorsqu'ils étaient poursuivis de trop

près.

»Avec le retour de la lumière, les excursions sur la glace devinrent

naturellement plus fréquentes et plus longues; mais ces promenades

n'étaient pas toujours sans danger.

»Le 16 février, continue M. Newcomb, je partis à la chasse avec un des

Indiens; ne trouvant que de vieilles traces d'ours, nous poussâmes

nos recherches assez loin. A la fin il fallut songer au retour, mais

quand nous fûmes arrivés à un demi-mille du navire nous trouvâmes

notre chemin barré par une crevasse large de quarante pieds, là où

quelques heures auparavant nous n'avions pas trouvé le moindre indice

de rupture. Nous fûmes donc obligés de chercher un passage ailleurs.

Après avoir côtoyé la crevasse pendant plus de trois milles, nous

finîmes par arriver à un endroit où nous pûmes la franchir en sautant

d'un glaçon sur l'autre et regagner le navire, fort heureux de nous

sentir tirés de cette situation embarrassante. Au reste le lecteur

pourra s'imaginer les sentiments qui devaient nous animer, lorsqu'il

saura que nous avions le vent contraire; qu'à cette époque le jour dure

quelques heures seulement; que la crevasse s'élargissait sans cesse,

et enfin que la température était à 45° Fahrenheit. Par exception à la

règle, la température remonta, il est vrai, le lendemain, à 35°, mais

ce brusque changement fut accompagné d'une tempête pendant laquelle le

vent soufflait par rafales avec une vitesse de quarante-cinq milles

à l'heure, emportant avec lui des tourbillons épais d'une neige

aveuglante que personne n'aurait bravé impunément.»

Le 22 février, jour anniversaire de la naissance de Franklin, on fit la

toilette du navire: tous ses mâts furent pavoisés, absolument comme si

nous nous fussions trouvés dans un port d'Amérique. Le drapeau national

flottait à l'avant et au sommet du grand mât, tandis que le pavillon du

commandant se déployait au sommet de la misaine.

Le relevé de nos sondes, pendant toute cette saison, nous donnait une

moyenne de trente-trois brasses avec fond de boue.

Les glaces que nous mesurâmes en plusieurs occasions nous donnèrent

8 pieds comme épaisseur moyenne pour celle de l'année; un glaçon qui

venait de se détacher nous donna 10.

Ce fut dans le courant de février que nous eûmes la plus basse

température que nous ayons éprouvée— -58° Fahrenheit. Du reste, la

température était extrêmement variable pendant la journée.

Les mois de mars et d'avril se passèrent sans incidents bien

remarquables. Nous fûmes cependant surpris de ne ressentir en mars

aucune de ces rafales de vent entremêlées de neige, qui sont si

fréquentes à cette époque sous d'autres latitudes.

En avril, le naturaliste de l'expédition prit un moineau et une

alouette des côtes. Nous nous attendions à voir des bandes d'oies et

d'autres sauvagines à l'époque du passage du printemps, mais nous fûmes

déçus dans cette espérance. Aucun de ces oiseaux ne se montra; seul un

malheureux eider mâle vint tomber, épuisé, auprès du navire, où il fut

pris.

«Le 1er mai, dit M. Newcomb, j'aperçus le premier goëland que nous

vîmes cette année-là; c'était une mouette tachetée, qui vint passer

à quelque distance du vaisseau. Un peu plus tard je tuai plusieurs

pingouins et quelques guillemots. J'en vis un plus grand nombre

d'autres, qui, tous, se dirigeaient vers l'ouest, ce qui me fit

soupçonner l'existence d'une terre dans cette direction, où ces oiseaux

allaient nicher.»

A cette époque nous faisions de longues excursions sur la glace pendant

lesquelles nous trouvions souvent quantité de coquilles de moules, et

de boue, ce qui indiquait évidemment que le banc de glace qui nous

entraînait avait été en contact avec la terre, ou quelque bas-fond.

Souvent aussi les chasseurs rapportaient de petits morceaux de bois;

l'un d'eux revint même un jour avec une tête de morue; il avait aussi

trouvé une substance ayant beaucoup d'analogie avec le blanc de baleine.

Le 3 mai, un vent frais se mit à souffler du sud-est, et le navire

fut entraîné d'un mouvement uniforme et rapide vers le nord-ouest.

M. Collins nous prédit alors, et nous répéta à plusieurs reprises,

que si les vents de cette direction continuaient à souffler jusqu'au

commencement de juin, nous aurions, dans le courant de ce dernier mois,

des vents du nord-ouest qui viendraient rétablir l'équilibre. Cette

prédiction se confirma complétement, car pendant le mois de juin, nous

fîmes en sens inverse le chemin que nous avions parcouru en mai.

Il faisait assez jour au milieu de mai, à minuit, dans notre cabine,

pour qu'on puisse lire sans le secours des lampes.

Nous commençâmes les draguages le 1er juin, et nous ramenâmes ce

jour-là du fond de l'eau des astéries et un petit mollusque bivalve.

Le 4 juillet, jour anniversaire de la déclaration d'indépendance, _la

Jeannette_ prit de nouveau un air de fête, et tous ses mâts furent

pavoisés comme le 22 février.

La neige avait fini de disparaître vers le milieu de juin, laissant

de larges flaques d'eau à la surface de la plaine de glace qui nous

entourait. Celle-ci avait alors une teinte bleu-verdâtre, et était

devenue de la dureté du cristal. Aussi l'intervalle qui sépare la date

du 15 juin de celle du 15 juillet était regardé par beaucoup d'entre

nous, comme le plus propice pour les excursions. Néanmoins ce point

était fort controversé et des discussions interminables s'élevèrent à

ce sujet entre les gens les plus experts en la matière, parmi lesquels

il faut citer notre pilote de glace, M. Dunbar, qui avait fait de

nombreux voyages dans les parages de la baie de Baffin.

Quoiqu'il en soit, nous eûmes pendant la plus grande partie de l'été

un temps gris et brumeux. Heureusement nous n'avions pas le moindre

souffle de vent, mais souvent l'humidité, le brouillard et le froid

étaient tels que nous étions glacés jusqu'aux os. On eût dit que la

glace, en se fondant, absorbait toute la chaleur du soleil. Nous ne

pouvions néanmoins nous résoudre à faire du feu comme en hiver, dans la

crainte de faire une trop large brêche à notre provision de charbon.

La glace était alors divisée par un nombre considérable de crevasses

qui rayonnaient autour du navire; mais aucune d'elle n'avait une

direction assez définie, pour nous offrir quelque chance de trouver un

passage.

En outre, _la Jeannette_ était si solidement encastrée dans son glaçon,

qu'une cargaison entière de matières explosibles n'eût produit aucun

effet appréciable pour la dégager. Cependant notre premier lieutenant,

M. Chipp, qui avait été attaché au département des torpilles à

l'arsenal maritime, avait préparé plusieurs de ces engins pour s'en

servir si une occasion favorable pour délivrer le vaisseau s'était

présentée. Malheureusement cette occasion ne se présenta jamais.

Pendant tout l'été nous n'eûmes qu'une seule période de beau temps: ce

fut au mois de juillet; pendant une quinzaine de jours le ciel resta

pur. La température était alors agréable, le thermomètre marquait

quelquefois 40° Fahr., et nous trouvions qu'il faisait chaud. Les

chiens recherchaient l'ombre du navire pour se coucher à l'abri des

rayons du soleil.

Le 25 juillet, l'Indien Anequin tua un phoque barbu, le seul dont nous

ayons pu nous emparer pendant toute la durée de l'expédition; c'était

un superbe spécimen de l'espèce; sa peau nous fournit d'excellentes

semelles pour nos mocassins, et sa chair une nourriture abondante

et d'assez bon goût. On trouva dans son estomac des vers qui avaient

beaucoup d'analogie avec l'_Ascaris lombroïdes_ de l'homme. Nos

collections d'histoire naturelle s'enrichirent aussi de quelques

oiseaux rares, tués par M. Collins et le lieutenant Chipp. On tua, en

outre, un nombre assez considérable d'autres oiseaux, particulièrement

des phalaropes et des guillemots, lesquels étaient toujours les

bienvenus sur notre table. D'ailleurs, pendant toute cette année-là,

nous tuâmes encore suffisamment de gibier pour notre consommation

et pour fournir des vêtements de peau de phoque à tous les gens de

l'équipage; mais pour cela il fallut que nos chasseurs parcourussent

de vastes espaces, car le gibier est fort rare dans les parages où

nous nous trouvions, comme dans toute cette région. Aussi que de fois

n'eus-je pas l'occasion d'entendre critiquer les assertions de l'auteur

du _The Threshold of the Unknown Regions_, qui dépeint la partie de

l'Océan Arctique au nord de la Sibérie, comme regorgeant de gibier, et

entrecoupées de nombreuses _Polynias_ navigables.

L'espèce de phoque que nous rencontrions le plus communément était

celle dénommée par Lamotte _Flock-Rat_,—le rat des glaces.—C'est

un animal d'une soixantaine de livres, donnant environ trente livres

de chair nette. Celle-ci était rien moins qu'agréable au goût, et il

fallait être véritablement philosophe pour se résoudre à la manger.

Cependant rôtie et froide elle est préférable. Sa peau, servait aux

matelots pour faire des bottes ou des pantalons. Il semble assez

extraordinaire qu'on ait trouvé des débris fossiles de cette espèce

dans les montagnes d'Écosse, comme l'affirme Lamotte.

Les walrus ou morses étaient beaucoup plus rares, et nous n'en pûmes

tuer que six, car l'eau était trop profonde pour ces cétacés qui ne

se hasardent guère sur des fonds de plus de quinze brasses. Ceux qui

tombèrent en notre pouvoir fournirent une excellente nourriture pour

nos chiens, et notre cuisinier chinois avait aussi un faible pour les

sauces aux walrus.

«Quelques-uns de ces amphibies, dit M. Newcomb, présentaient cette

particularité que l'une de leurs défenses, celle du côté gauche, est

plus grosse et plus longue que celle du côté droit. En outre, les dents

de la mâchoire supérieure étaient beaucoup plus usées que celles d'en

bas. Je remarquai un de ces animaux dont la mâchoire inférieure était

aussi beaucoup plus développée d'un côté. Jusqu'ici on a considéré, je

crois, comme douteux que le walrus soit carnivore. Sans entrer dans

aucune discussion à ce sujet, je dirai cependant que j'ai trouvé dans

l'estomac d'un de ces animaux, tué par l'Indien Alexis, des morceaux de

la peau d'un jeune phoque barbu.»

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 2 / 24 段