Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION
OUVRAGE COMPOSÉ
Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882
TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS
PAR
JULES GESLIN
TOME SECOND
[Illustration]
PARIS
MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13
Tous droits réservés.
QUATRIÈME PARTIE
NOUVELLES RECHERCHES
L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD
QUATRIÈME PARTIE
NOUVELLES RECHERCHES
CHAPITRE I.
Première entrevue de M. Jackson et des survivants de _la
Jeannette_.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres
et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à
Irkoutsk sont en bonne santé, à l'exception de Jack Cole et du
lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à
Irkoutsk.—Danenhower dans l'embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses
excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l'ouvrage.
Dès son arrivée à Irkoutsk, le premier soin de M. Jackson, fut
naturellement de s'occuper des hommes de _la Jeannette_ qui se
trouvaient dans cette ville. Une heure après il était près d'eux.
Ceux-ci étaient au nombre de douze: le lieutenant Danenhower, le
docteur Raymond Newcomb, naturaliste de l'expédition; Jack Cole
Herbert W. Leach, Henry Wilson, Knack, E. Manson, John Landertack,
Anequin, l'un des Indiens embarqués à Saint-Michel de l'Alaska, et
le Chinois Charles Long-Sing, tous arrivés à l'embouchure de la Léna
avec le canot nº 3. Avec eux se trouvait Louis Noros, le compagnon de
Ninderman, dont nous avons déjà raconté le pénible voyage.
Quant à Melville, Bartlett et Ninderman, nous savons qu'ils étaient
partis pour le delta à la recherche de de Long et de sa troupe.
Il leur remit aussitôt les lettres dont il s'était chargé, et, en
outre, plusieurs liasses de journaux américains, de date récente, entre
autres un numéro du _Graphic_, contenant une gravure représentant _la
Jeannette_, et les portraits de tous les officiers; enfin un gros
paquet de numéros du _New-York Herald_, qu'il avait apportés à leur
intention.
«Ai-je besoin de dépeindre, dit-il, les transports de joie avec
lesquels ces lettres et ces journaux furent accueillis par les
naufragés, qui allaient y trouver enfin, des nouvelles de la patrie
absente? Je crois pouvoir vous affirmer que pas un ne ferma l'œil cette
nuit-là, tant étaient grandes l'émotion et la joie de tous. Seul,
le lieutenant Danenhower ne pouvait goûter entièrement cette joie
générale, car le docteur lui avait expressément défendu de faire usage
de ses yeux, et il portait même un bandeau. Il me pria donc de lui lire
ses lettres, ce que je m'empressai de faire.
»A l'exception de Jack Cole, et du lieutenant Danenhower, continue M.
Jackson, tous les hommes sont en bonne santé et à peu près remis des
fatigues et des privations qu'ils ont endurées pendant la retraite et
pendant le pénible voyage qu'ils ont eu à faire, de l'embouchure de la
Léna à Yakoutsk. Ils sont tous logés en ce moment, avec le lieutenant
Danenhower et le docteur Newcomb, chez M. Strekofsky, secrétaire
particulier du général Pedaschenko, vice-gouverneur général de la
province.
»La maison de M. Strekofsky est située dans un faubourg au-delà de
l'Angara. De ce point la vue s'étend sur la nappe de glace qui couvre
encore la rivière, et sur la jolie ville d'Irkoutsk, gracieusement
étagée sur la rive opposée.
»A leur arrivée à Irkoutsk, les naufragés furent accueillis avec
une extrême bienveillance par les autorités. On les pria de se
considérer comme les hôtes du gouvernement et on les invita à se
faire livrer par n'importe quels magasins tous les vêtements dont
ils pouvaient avoir besoin. Ils profitèrent de cette invitation;
mais le lieutenant Danenhower dut tressaillir quand l'hôtelier et le
tailleur lui présentèrent leurs notes. Les instructions envoyées de
Saint-Pétersbourg par le général Ignatieff avaient, paraît-il, été mal
interprétées par le vice-gouverneur. Le premier ordonnait que l'argent
envoyé par son intermédiaire, fût immédiatement mis à la disposition du
lieutenant pour lui permettre de faire face aux dépenses journalières
de sa troupe, mais cet argent ne lui avait point été remis.
»Nos compatriotes ont été également l'objet de l'accueil le plus
empressé de la part des habitants d'Irkoutsk, qui leur prodiguèrent
les invitations les plus cordiales. Leur conduite a été, du reste,
parfaitement correcte, et personne n'a le moindre excès à leur
reprocher.
»Les compagnons de Cole sont obligés de le surveiller chacun à son
tour. Mais comme un soldat cosaque ne le quitte ni jour ni nuit,
cette surveillance est assez facile. La première fois que je le vis,
il vint m'embrasser. Il agit de même, paraît-il, avec tous ses amis,
me manifestant le plaisir que lui causait mon arrivée; car il se
disposait lui-même, me dit-il, à se rendre aux bureaux du _Herald_.
Pauvre malheureux! sa raison l'a abandonné pendant la traversée de
l'île Semenovski, à l'embouchure de la Léna, et aujourd'hui son
esprit divague complétement. A bord, Jack était le plus paisible et
le meilleur des hommes. Ce ne fut que dans les derniers jours de la
retraite que son cerveau se dérangea, et ses compagnons s'en aperçurent
seulement le jour de la terrible tempête qui dispersa les canots. Ce
jour-là, il était resté pendant douze heures à la barre du gouvernail.
Dans les jours qui suivirent l'arrivée à terre, il était d'une humeur
assez querelleuse; son imagination lui faisait voir les machines les
plus étranges: la dernière était un orgue de Barbarie, rempli de jeunes
garçons et de jeunes filles; mais depuis mon arrivée, son idée fixe est
qu'il se trouve actuellement à New-York. Chaque fois qu'il sort,—sous
bonne garde, bien entendu,—pour faire sa promenade journalière, il
annonce qu'il se rend aux bureaux du _New-York Herald_. A son retour,
il vient raconter au lieutenant qu'il n'a pu trouver le chemin.
Danenhower l'invite alors à prendre patience, lui disant qu'il a le
plan de la ville, dans sa poche et qu'il le conduira directement à la
porte du journal quand il en sera temps.
»Hier soir un Danois, résidant à Irkoutsk, vint voir les naufragés, et,
pour les récréer, leur fit de la musique sur le piano de M. Strekofsky.
Jack était là comme les autres, et pendant toute la soirée resta
parfaitement calme sur son siége; on eût dit, en le voyant, qu'il était
en extase.
»Quelquefois il est vraiment original. Le jour où Danenhower et ses
hommes allèrent rendre visite au général Tchernaieff, gouverneur
d'Yakoutsk, ils emmenèrent Cole avec eux; mais dès qu'ils furent
introduits, celui-ci s'avança hardiment vers le général et l'embrassa
en lui disant: «Eh bien! mon vieux camarade, comment ça va?» Un
autre jour, les naufragés s'étant rendus chez le vice-gouverneur
général de la Sibérie orientale, furent reçus par celui-ci et par sa
femme. Jack, pensant qu'il était de son devoir d'aller présenter ses
hommages à cette dame, s'approcha d'elle et l'embrassa sur les deux
joues,—familiarité qui, d'ailleurs, fut pardonnée avec une grâce
vraiment charmante. Un autre jour enfin, Jack perdit patience. C'était
à Irkoutsk; le pauvre garçon, ennuyé d'avoir un gardien qui ne pouvait
le comprendre, commença à devenir bruyant. «Qu'as-tu donc?» lui demanda
un de ses camarades.—«Eh! répliqua Jack, croirais-tu que ce satané
drôle, qui a passé toute sa vie dans le pays, ne comprend pas encore un
seul mot d'anglais?»
Quant au lieutenant Danenhower, il occupait, chez M. Strekofsky, une
chambre qu'on avait soin de tenir constamment fermée à la lumière.
C'est dans cette chambre obscure que M. Jackson passa des journées
entières avec lui, écoutant le récit du voyage de l'infortunée
_Jeannette_ au milieu des glaces, notant pour ainsi dire, sous la
dictée du lieutenant, chacune des péripéties de ce long drame!
A partir de ce moment nous serons obligés, au moins pour un temps,
d'abandonner l'ordre suivi par M. Jackson dans la relation des
événements qui se sont succédé pendant les deux années que _la
Jeannette_ a passées dans les glaces. Afin d'éviter des répétitions,
nous intercalerons, dans le récit du lieutenant Danenhower, une foule
d'incidents survenus pendant le voyage et notés par M. Newcomb, qui a
bien voulu faire des extraits de son journal pour les transmettre à M.
Jackson. Nous insérerons aussi, dans cette partie de notre ouvrage, un
long fragment du journal du capitaine de Long, dans lequel ce dernier
raconte en détail les derniers moments de _la Jeannette_ et les débuts
de sa pénible retraite sur la glace jusqu'au moment où la troupe des
naufragés arriva sur l'île Bennett.
Le lieutenant Danenhower n'a point été, à la vérité, un témoin oculaire
constant des événements qu'il raconte, car environ un an après le
départ de _la Jeannette_, son œil gauche fut atteint d'une affection
qui se communiqua par sympathie à son œil droit. Obligé, par cette
cause, de rester pendant six mois privé de lumière et confiné dans sa
cabine, il eut à subir treize opérations. Bien que, par la suite, son
état se fût un peu amélioré, il resta néanmoins porté sur la liste des
malades jusqu'à la fin, et ne put prendre une part bien active aux
travaux de ses compagnons. Au début de la retraite, le capitaine de
Long crut même devoir lui retirer le commandement de la baleinière,
qui lui revenait de droit, pour le remettre à M. Melville. Mais
celui-ci, comme nous le verrons plus tard, lui restitua en fait son
autorité, pendant tout le temps de la traversée de l'île Semenovski, à
l'embouchure de la Léna, en lui abandonnant la direction du canot qu'il
commandait. Et, de l'avis de tous, l'équipage de la baleinière ne fut
sauvé que grâce à ses efforts. Malgré la faiblesse de sa vue, en effet,
le lieutenant Danenhower accomplit bravement et noblement sa tâche.
Aujourd'hui, il attend à Irkoutsk qu'on lui fasse l'extraction de l'œil
gauche, pour éviter la perte complète de l'œil droit, qui autrement
serait certaine. Bien que dans les conditions malheureuses où il s'est
trouvé, le lieutenant Danenhower n'ait pu prendre aucune note, il est
doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'il a pu, grâce à elle, retracer
les principaux événements du voyage en citant leur date exacte.
D'ailleurs, nous devons ajouter que ses collègues s'empressèrent, pour
charmer ses ennuis, de venir lui raconter fidèlement tout ce qui se
passait dans le petit monde qui s'agitait au-dessus et autour de lui.
C'est donc le récit fait par le lieutenant Danenhower à M. Jackson,
complété par les notes de M. Newcomb, qui fera le fond de la fin des
chapitres suivants.
CHAPITRE II.
Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de
Behring.—Arrivée dans l'Océan Arctique.—Première entrevue avec les
Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur
Nordenskjold a passé l'hiver.—Ce qu'on y trouve.—Les habitants de
cette baie.—Erreurs des cartes.—_La Jeannette_ prend la direction
du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire
baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L'île Herald
est en vue.—_La Jeannette_ reste prisonnière dans les glaces le 6
septembre.—Une chasse à l'ours—Tentative infructueuse pour aborder
à l'île Herald.—Notre premier phoque.—Comment _more seals kill
him_ et _make him more seal_?—_La Jeannette_ commence son mouvement
de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à
la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction
de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de
Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans
l'Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d'angoisses pour
l'équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle
alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie
par les hommes de l'équipage et quatre chiens.—Histoire de
cette hutte.—_La Jeannette_ flotte librement.—Les glaces se
rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël
et du nouvel an.—Représentations théâtrales.
Ce fut le 27 août, à sept heures du soir, que _la Jeannette_ quitta la
baie Saint-Laurent pour prendre sa course vers le nord. Le lendemain
nous traversâmes le détroit sans pouvoir y distinguer les îles
Diomèdes, et le même jour nous doublions le cap oriental, qui nous
parut taillé à pic et élevé. Le temps était si brumeux que nous ne
pûmes faire d'observations et dûmes nous contenter de nos calculs pour
diriger notre marche. Le 29, nous fîmes notre entrée dans l'Océan
Arctique, où nous allâmes jeter l'ancre, à cinq heures du soir, dans le
travers du cap Serdze-Kamea. Le lieutenant Danenhower ayant découvert
des huttes sur la côte, nous ralliâmes la terre, où nous aperçûmes une
station d'été. Le capitaine, accompagné du lieutenant Chipp, de M.
Collins et du pilote Dunbar, prirent la baleinière pour toucher terre,
mais ils ne purent y aborder, car la mer brisait avec force contre la
ceinture de glace qui s'étendait le long de la côte. Des indigènes
qui les observaient de la côte, s'apercevant de la difficulté qui
leur faisait rebrousser chemin, lancèrent aussitôt un _bidarah_ ou
grand canot de peau, au milieu du ressac et vinrent à bord avec leur
chef. On les fit descendre dans la cabine, où nous eûmes une longue
conférence avec eux, sans que, toutefois, nous puissions retirer de
grands avantages, car nous ne pouvions nous comprendre mutuellement.
Les indigènes nous firent néanmoins comprendre, en portant leur main à
leur bouche dans l'attitude d'un homme qui boit et en répétant le mot
«schnapps», quel était le but de leur visite; mais le capitaine refusa
de les satisfaire. Quand ils furent partis, le lieutenant Chipp les
suivit, et parvint à la côte vers minuit. Il y rencontra une vieille
femme de King's Island, qui pouvait comprendre nos Indiens. Cette femme
lui apprit que Nordenskjold avait hiverné avec la _Véga_, au nord de
cette côte, et qu'il avait pris la route du détroit au mois de juin.
Ce jour-là nous avions pu faire des observations dans l'après-midi, qui
nous firent remarquer que notre position près du cap Serdze-Kamea ne
correspondait nullement avec nos calculs.
Le lendemain, nous rangeâmes la côte en nous dirigeant à l'ouest. Deux
autres troupes d'indigènes vinrent le long de notre bord, mais se
contentèrent de nous examiner. Ce sont eux, sans doute, qui ont raconté
que notre pont était couvert de chiens et de charbon. Ce jour-là, nous
vîmes quelques glaces flottantes qui s'en allaient au gré du courant.
Le lendemain, 31 août, au point du jour, nous distinguâmes encore
quelques huttes sur la côte. Le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar,
le lieutenant Danenhower et Newcomb, descendirent à terre avec la
baleinière. Ils se proposaient d'entrer en relation avec les habitants
de ce village, d'en obtenir quelques renseignements sur l'expédition
suédoise.
«Après deux heures d'un travail pénible au milieu des glaces
flottantes, sur lesquelles nous vîmes beaucoup de phoques, raconte le
lieutenant Danenhower, nous atteignîmes le rivage, où nous trouvâmes
des carcasses de morses encore toutes fraîches. C'était un indice pour
nous que cette partie de la côte était habitée; mais il nous fallut
aller chercher les habitants jusque sous leurs tentes de peau, tant
ils semblaient défiants et timides. Nous trouvâmes parmi eux divers
objets ayant été apportés par des marins, entre autres une caisse,
sur laquelle on pouvait encore lire: «Centennial Brand of whiskey.»
Il est donc évident, que les Tchouktchis qui habitent cette partie de
la Sibérie se trouvent quelquefois en relation avec les trafiquants
américains. Toutefois, les gens du village que nous visitions,
nous furent de peu d'utilité pour le but que nous poursuivions.
Heureusement, nous finîmes par rencontrer un jeune Tchouktchis, plus
intelligent que les autres, et qui nous proposa de nous conduire à
l'endroit où la _Véga_ avait passé l'hiver. Cette proposition étant
acceptée, il se mit à notre tête, et, se dirigeant vers l'ouest,
nous fit traverser, pendant plusieurs heures, une _tundra_ dont la
mousse commençait à se dessécher, mais où nous n'aperçûmes pas la
moindre trace de rennes. A la fin, nous arrivâmes au fond d'une baie,
large d'une quinzaine de milles, et formée par deux promontoires qui
s'avancent au loin dans la mer. Notre jeune guide nous l'indiqua comme
celle où l'expédition suédoise avait séjourné pendant l'hiver. Cette
baie ne nous présenta rien de particulièrement intéressant; nous
aperçûmes, toutefois, sous les tentes des Tchouktchis qui l'habitent,
quelques boîtes de fer-blanc portant le nom de Stockholm, des chiffons
de papier avec des Sondes notées en langue suédoise, et enfin plusieurs
portraits de femmes, sans doute ceux de quelques beautés de profession
de la capitale de la Suède.
»Les Tchouktchis nous firent comprendre par signes que le navire qui
avait passé l'hiver dans leur baie était parti sain et sauf dans
la direction de l'est. Ils nous citèrent aussi le nom d'Horpish,
qui, nous dirent-ils, pouvait s'entretenir avec eux dans leur
propre langue,—vraisemblablement ils avaient ainsi défiguré le nom
de Nordquist, dont il est question dans l'ouvrage du professeur
Nordenskjold.
»Ces gens se montrèrent très hospitaliers pour nous: une vieille
femme nous pressa même de goûter à du sang de morse, qu'elle nous
présentait, mais nous nous crûmes obligés de la remercier. Ces
Tchouktchis vivent sous des tentes couvertes de peau; ils sont robustes
et bien proportionnés; mais d'une saleté repoussante. Ceux que nous
vîmes, étaient bien vêtus et leur chef portait comme emblême de son
autorité, une robe de calicot rouge. Nous leur achetâmes quelques-uns
des portraits et quelques-unes des boîtes de fer-blanc dont je viens de
parler, et nous reprîmes le chemin du navire.
»Cette excursion fut, pour la plupart des membres de notre petite
troupe, la dernière occasion qu'ils eurent, pendant deux ans, de mettre
pied à terre, car le soir, vers quatre heures, nous mîmes le cap au
nord-ouest, dans la direction de la pointe sud-est de la Terre de
Wrangell. A ce moment, nous sentîmes véritablement que notre voyage
d'exploration dans l'Océan Arctique commençait.
»Pendant notre absence, le capitaine avait pu observer la hauteur du
soleil à midi. Cette observation lui avait démontré que le point que
nous occupions, se trouvait reporté à quinze milles dans l'intérieur
des terres sur les cartes que nous avions. Il est vrai, nos positions
astronomiques ne méritaient guère de confiance, à cause de l'état de
l'atmosphère, mais, d'après nos calculs, nous étions déjà certains que
la côte près de laquelle nous nous trouvions était mal indiquée sur
les cartes. Toute cette côte présente un aspect riant et agréable. M.
Collins a fait un croquis soigné, d'un gros rocher en forme de cœur,
que nous avons supposé faire partie du cap Serdze-Kamea. Du point
qu'occupait le navire, nous avions aussi en vue plusieurs montagnes
affectant la forme de pains de sucre.
»Dès que nous nous dirigeâmes vers le nord, nous trouvâmes notre route
obstruée par un immense champ de glaces flottantes. Le temps était
orageux et brumeux.
»Le 1er septembre, nous aperçûmes une île que nous prîmes pour l'île
de Kolioutchine, et qui se trouve à l'entrée de la baie du même nom.
Le lendemain nous rencontrâmes de nouveaux amas de glaces flottantes
divisés en blocs d'assez petit volume; nous appuyâmes alors vers le
nord, puis vers le nord-est, et louvoyâmes ensuite le long de la
banquise de la côte de Sibérie, où nous nous aventurions quelquefois
quand nous rencontrions une solution de continuité.
»Dans l'après-midi du 4, nous aperçûmes un navire baleinier qui portait
sur nous; nous ralentîmes notre marche pour l'attendre, mais le temps
devint brumeux et il ne put venir même jusqu'à portée de la voix. Ce
fut pour nous une grande déception car nous espérions lui remettre le
courrier du navire, depuis qu'il était entré dans l'Arctique, et nos
lettres particulières. Nous courûmes des bordées, nous nous amarrâmes
à des glaçons à diverses reprises pour attendre une éclaircie. Ce
même jour, vers quatre heures du soir, nous vîmes un arbre immense
ayant encore ses racines, qui passa près de nous, entraîné par le
courant. Cette vue remit en mémoire à notre pilote des glaces, M.
Dunbar, un fait presque analogue dont il avait été témoin en 1865,
dans les mêmes parages. C'est pendant l'été de cette année que le
pirate Shenandoah détruisit la plus grande partie de la flotille des
baleiniers américains occupés à la pêche au nord du détroit de Behring.
«Au moment du désastre, nous dit M. Dunbar, je me trouvais dans la baie
de Saint-Laurent; mais, quelques mois plus tard, notre navire étant
venu à l'île Herald, je fus fort surpris de voir, près de la côte de
cette île, des mâts entiers et des tronçons de mâts, ayant appartenu
aux navires détruits. Toutes ces épaves s'en allaient à la dérive.»
Le fait que venait de nous signaler M. Dunbar nous fit soupçonner
l'existence d'un courant dans la direction du nord-ouest.
Ce fut le même jour, 4 septembre, à six heures du soir, que l'équipage
de _la Jeannette_ aperçut l'île Herald pour la première fois, d'après
M. Newcomb, naturaliste de l'expédition, et cette date semble faire
époque dans les souvenirs de ce dernier. «Jusque-là, dit-il nous
n'avions vu que des morses, des phoques et plusieurs ours; et aussi,
de temps en temps, des bandes de dix ou douze phalarapes. Ces gracieux
oiseaux n'étaient pas le moins du monde sauvages; nous les voyions tout
près de nous, rangés en cercle, occupés à chercher leur nourriture.
Ces intéressantes créatures nageaient avec vivacité à la surface
des flots et offraient un spectacle si gracieux que je serais resté
des heures entière à les considérer. Mais nous commençâmes alors à
apercevoir des pingouins, des guillemots, de jolies mouettes tachetées
et quelque bourguemestres; toutefois ces derniers étaient extrêmement
défiants. Enfin nous voyions aussi de superbes goëlands ivoire. Parmi
les individus de cette espèce, les uns avaient leur plumage d'adulte,
tandis que d'autres portaient encore leur première livrée. Ces
derniers, avec leurs taches noires sur un fond blanc, étaient vraiment
jolis, tandis que le blanc pur du plumage des adultes, contractant avec
la couleur noire de charbon de leurs pieds et de leurs jambes, offrait
un coup d'œil ravissant. Nous rencontrâmes fréquemment cette espèce par
la suite, et toujours elle se montra très familière.»
«Le 6 septembre, le capitaine, continue le lieutenant Danenhower,
supposant, que nous avions devant nous le canal d'eau libre qui
sépare la banquise de Sibérie de celle du nord de l'Amérique, ordonna
de marcher en avant. Nous rencontrâmes alors de la nouvelle glace à
travers laquelle le navire s'ouvrit un passage de vive force. Nous
étions affreusement secoués, mais sans cependant éprouver la moindre
avarie; à la vérité _la Jeannette_ supportait parfaitement le choc.
Mais vers quatre heures du soir, il nous fut impossible d'avancer
d'un pouce. Alors nous couvrîmes nos feux, et après avoir amarré le
navire avec ses ancres de glace, nous restâmes dans cette position. La
nuit fut extrêmement froide, et le lendemain matin le navire était
prisonnier. La veille, la nappe de glace qui nous entourait était
encore divisée en glaçons ayant depuis dix mètres carrés jusqu'à
plusieurs hectares de superficie, entre lesquels couraient d'étroits
passages enchevêtrés comme un réseau d'artères, mais ce jour-là il
n'existait plus la moindre solution de continuité. La situation resta
la même pendant plusieurs jours, plutôt ne fit qu'empirer, car nous
nous trouvâmes à la fin au centre d'une plaine d'environ quatre milles
de diamètre, composée de glaçons accumulés et soudés ensemble. Nous
avions alors l'île Herald parfaitement en vue au sud et à l'ouest. Elle
était alors à vingt et un milles de nous, d'après nos relèvements par
triangulation opérés sur une base de onze cents mètres.»
Pendant la période d'immobilité à laquelle le navire était alors
condamné, chacun à bord charmait ses loisirs de son mieux; les matelots
jouaient à la balle ou patinaient sur la glace nouvelle qui avait alors
de quatre à six pouces d'épaisseur, tandis que les officiers allaient
à la chasse. C'est à cette époque que M. Newcomb se trouva pour la
première fois en présence de l'ours polaire. Voici en quels termes
il raconte cette rencontre: «J'avais lu et entendu raconter tant de
choses sur la férocité de cet animal, que je n'oublierai jamais les
sentiments qui m'agitèrent, quand, pour la première fois, je vis venir
vers moi deux de ces monstres. Ils étaient d'une taille énorme. J'étais
seul alors avec M. Collins; néanmoins dès que nous les aperçûmes nous
marchâmes à leur rencontre. En les voyant venir directement sur nous,
j'étais bien convaincu qu'ils s'approchaient dans l'intention de
nous attaquer, et je me disposais à soutenir vaillamment la lutte.
Toutefois, lorsqu'ils nous virent approcher ils parurent hésiter,
puis s'arrêtèrent tout à fait. Néanmoins nous avancions toujours en
chargeant nos carabines; mais quand nous fûmes à quatre cents mètres,
l'un d'eux nous tourna les talons et déguerpit. Le second nous laissa
approcher encore d'une centaine de mètres, puis faisant volte-face à
son tour se mit à trottiner sur les traces de son compagnon en secouant
la tête d'une façon assez significative. Deux balles que nous lui
envoyâmes le firent changer d'allure, et alors ce ne fut plus qu'une
série de bonds désordonnés accompagnés de grognements entrecoupés.
Voyant cette retraite précipitée, nous nous mîmes à les poursuivre de
toute la vitesse de nos jambes; mais nous fûmes bientôt distancés. Tel
fut le résultat de cette rencontre dans laquelle je m'attendais avoir
à lutter jusqu'à ce que l'un ou l'autre des adversaires restât sur le
champ de bataille. Aussi quand je vis ces deux monstres rebrousser
chemin et battre en retraite au galop, je ne pus réprimer un certain
sentiment de dégoût et de désappointement.
»Le même jour, je vis un corbeau: c'était le premier depuis notre
départ d'Oonalachka. M. Collins, de son côté, aperçut un faucon,
qui, d'après la description qu'il m'en donna, devait être le faucon
d'Islande. Malheureusement je n'eus pas une seule fois l'occasion
de voir ce rapace, pendant tout le temps de mon séjour dans l'Océan
Arctique. Je le regrette vivement, car j'espérais apporter à la science
quelques données nouvelles sur son arc de dispersion.»
Le 15 septembre, le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar, l'ingénieur
Melville et l'indien Alexis partirent avec un traîneau attelé de
chiens pour aborder à l'île Herald. Mais à six milles de la côte ils
arrivèrent sur le bord d'une vaste étendue d'eau libre, et durent
rebrousser chemin. Cette excursion ne fut marquée par aucun autre
incident que la mort de notre premier phoque, qui fut tué par l'indien
Alexis. Après avoir enlevé la peau de sa victime, celui-ci lui enleva
un petit morceau de chair à chacun des pieds de derrière, pour s'en
faire des talismans, qui devaient lui porter bonheur à la chasse de cet
animal «_to give good luck; make seal kill him_.» Il lui enleva ensuite
la vessie et la vésicule du fiel qu'il purgea soigneusement de leur
contenu en les trempant dans l'eau pour «_make him more seals_.»
Ce jour là, nous remarquâmes que le navire était emporté par les
glaces, ce qui fit renoncer le capitaine à l'idée d'envoyer une
nouvelle troupe pour essayer d'aborder à l'île Herald avec un bateau.
La surface de la glace était alors à peu près unie; seuls quelques
monticules de glace apparaissaient de loin en loin, laissant, dans les
intervalles qui les séparaient, de superbes endroits pour patiner. Les
efflorescences de sel qui se formaient sur la glace produisaient sous
les pieds, l'effet d'un tapis de velours. Chaque jour, nous apercevions
le mirage d'une terre au sud-ouest, et quelquefois nous la voyions dans
les nuages.
Le 17, le lieutenant Chipp et le pilote Dunbar, tuèrent chacun un ours:
c'étaient nos deux premiers. Le même jour, M. Newcomb tua sept jeunes
goëlands superbes. Il fit alors cette remarque, que tous ces oiseaux
venaient du même côté, c'est-à-dire du côté sous le vent. Ils étaient
attirés sans doute par l'odeur du sang des deux ours, plutôt que guidés
par leur vue. Il nous dit avoir déjà remarqué le même fait sur les
bancs de Terre-Neuve, où il y avait observé que, dans des circonstances
analogues, les oiseaux arrivaient toujours du côté sous le vent.
Vers cette époque, un étrange phénomène fut observé.
C'était pendant la nuit; le matelot Manson, qui était de quart, s'étant
approché de l'arrière pour consulter la boussole, fut fort surpris,
en se retournant, de voir sur l'avant du navire, un gros globe, d'une
couleur rouge sombre, qui oscillait horizontalement. Le diamètre de
ce globe lui parut égal à celui du disque de la lune quand cet astre
est dans son plein. Ce phénomène dura quelques minutes, puis disparut
subitement.
Le même phénomène se reproduisit une seconde fois plus tard, et fut
aperçu par le matelot Dressler, qui raconta le matin, qu'ayant vu la
boule éclater, il était allé à l'endroit où il croyait qu'elle se
trouvait, mais qu'il n'avait plus trouvé aucune trace de celle-ci.
Ces phénomènes furent l'objet de longues discussions à bord, aussi bien
parmi les hommes de l'équipage que parmi les membres de l'état-major.
On leur donna les explications les plus diverses, M. Collins en
attribua la cause au dégagement de certains gaz formés sous l'influence
de l'électricité.
«A cette époque, dit M. Newcomb, nous voyions quantité de morses. Un
des Indiens et moi en tuâmes deux qui avaient de superbes défenses. Ces
amphibies étaient endormis tout près l'un de l'autre sur le bord d'un
glaçon d'où la moitié de leurs corps plongeait dans l'eau. Nos deux
premières balles les ayant blessés mortellement, nous sautâmes à trois
pas d'eux, et leur envoyâmes cinq autres balles, presque à bout portant
pour les achever. Aussitôt qu'ils furent morts, l'Indien se dépouilla
le bras droit et le plongea dans la gorge de celui qu'il avait tué;
retirant ensuite son bras tout couvert de sang, il s'en frotta le
front, sur lequel il appliqua aussitôt de la neige, disant que son père
lui avait enseigné cette cérémonie, qui devait lui porter bonheur.»
La pression des glaces devint terrible à cette époque: sous l'effort
de cette pression, le navire s'inclina peu à peu jusqu'à douze degrés.
Le gouvernail fut alors démonté; les poulies du grand mât reportées à
babord; la basse poulie attachée aux grosses ancres de glace accrochées
à environ cent cinquante pieds du navire, et les amarres tendues pour
maintenir celui-ci dans une position verticale. On laissa néanmoins
le propulseur en place, mais en donnant aux ailes la position la plus
convenable pour qu'elles n'eussent point à souffrir de la pression des
glaces. Les machines furent suiffées, mais on s'abstint aussi de les
démonter.
«A mesure que l'inclinaison du navire augmentait, dit le lieutenant
Danenhower, on remarquait que la déviation locale de l'aiguille
devenait plus sensible; elle atteignit même jusqu'à un degré et demi
de plus qu'elle n'aurait dû atteindre. Cette perturbation était causée
par la quantité considérable de fer employée dans la construction
du navire, mais en outre et surtout par la présence des boîtes de
fer-blanc de nos conserves, qui se trouvaient emmagasinées dans la
cale et sur le gaillard d'arrière. Il fallut donc renoncer à faire
les observations à bord et transporter nos instruments sur la glace
et à une certaine distance du navire. A ce moment et plus tard nous
remarquâmes que le mouvement tournant de la glace était très lent,
c'est-à-dire que notre aimant se déplaçait peu—mais la nappe de
glace qui nous enserrait avait sous l'influence du vent un mouvement
cycloïdal dont la résultante était dans la direction du nord-ouest.
Certes, notre position n'était nullement enviable; à tout instant notre
navire pouvait être broyé comme une coquille de noix entre ces immenses
masses de glace dont l'épaisseur générale variait entre cinq et six
pieds. Mais en maints endroits où les glaçons s'étaient superposés et
soudés ensemble, l'épaisseur atteignait plus de vingt pieds. Le bruit
que faisaient ces montagnes de glace lorsqu'elles s'entrechoquaient,
rappelait celui du tonnerre, et l'on voyait alors la jeune glace qui
s'était formée dans le chenal qui les séparait voler en éclat et
retomber à leur surface comme d'énormes morceaux de sucre.
»Le mois d'octobre fut assez tranquille; nous n'eûmes point à nous
plaindre des tempêtes équinoxales; mais le froid devint extrêmement
vif. Vers le 14, notre observatoire étant installé sur la glace, fut
relié avec le navire par des fils téléphoniques, dont quelques-uns
avaient plusieurs centaines de mètres de longueur.»
«Je fis, vers cette époque, raconte M. Newcomb, un grand carnage de
guillemots; j'en tuai jusqu'à vingt-neuf dans la même journée. Ce sont
des oiseaux au vol rapide et offrant un bon coup de fusil; le goût de
leur chair est passable.
»Un autre jour, je tuai aussi deux petits goëlands d'une espèce
particulière. Ces deux oiseaux arrivaient en suivant l'ouverture
d'une fissure de la glace sur le bord de laquelle j'étais assis;
quand ils furent à portée, je tirai le premier qui tomba dans l'eau,
pendant que l'autre faisait un crochet pour s'enfuir dans une autre
direction; mais je fus assez heureux pour l'abattre également. Ces deux
goëlands étaient de l'espèce dite de Ross (Rodostistua rosea), qui
est extrêmement rare. Ce sont des oiseaux au vol rapide et gracieux,
ayant le dos d'un bleu azuré; les pieds et les tarses rouge vermillon;
la poitrine et le ventre d'un rose thé, couleur de laquelle la
teinte rosée est à peine perceptible, mais qui cependant s'harmonise
admirablement avec le bleu perlé des couvertures. Ces deux jolis
oiseaux avaient alors leur plumage d'automne, c'est la plus charmante
espèce que j'aie jamais vue.
»Je vis plus d'oiseaux pendant ce premier automne que je n'en ai vu
depuis, si j'en excepte toutefois le séjour que j'ai fait à l'île
Bennett, où des milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands
avaient leurs nids.
»Vers la fin d'octobre et en novembre, il tomba un peu de neige par
intervalle qui, en se durcissant, rendit la marche plus facile. J'en
profitai pour faire de fréquentes excursions, en quête de spécimens
d'histoire naturelle. Bien que ce fût l'époque où les oiseaux quittent
ces parages, j'en tuai un bon nombre de très intéressants.»
La Terre de Wrangell était déjà en vue depuis quelques jours, mais ce
fut le 28 et le 29 octobre que les gens de _la Jeannette_ la virent
dans son plein, et purent la distinguer des montagnes et des glaciers
qu'ils reconnurent bien souvent par la suite, et dont M. Collins prit
des croquis. Le navire s'en allait alors au gré du vent dans son
mouvement de dérive. Les morses et les phoques abondaient dans ces
parages, et les gens de l'équipage tuèrent deux ours. Deux baleines
blanches passèrent aussi en vue du navire, mais ce fut les seules qu'on
aperçut pendant toute la durée de l'expédition.
«La vie à bord était paisible, mais monotone, dit Danenhower;
nous faisions de nombreuses observations, surtout d'étoiles. Les
nuits étaient claires et fort propices pour se servir de l'horizon
artificiel. Mais nous commençâmes à nous apercevoir et par la suite
nous arrivâmes à nous convaincre que l'amiral Rodgers avait raison de
dire que le sextant, l'horizon artificiel et le fil à plomb, sont les
instruments les plus sûrs et les plus utiles pour l'exploration dans
l'Océan Arctique. On ne peut guère se servir des différents télescopes
parce qu'on ne peut faire d'observations minutieuses, qui, du reste,
ne sont pas nécessaires dans ces régions. Le froid y est assez
intense pour influencer les instruments, et il est presque impossible
d'empêcher les lentilles de se couvrir de gelée ou de vapeur, ce qui
nécessite des corrections de réfraction presque sans fin. L'expérience
nous apprit, en outre, que sur cette plaine de glace, l'état de
l'atmosphère varie constamment. Sans qu'aucun indice précurseur
vînt révéler le changement qui allait s'opérer, la croûte glacée
s'entr'ouvrait, et souvent alors nous voyions s'élever d'immenses
colonnes de vapeur du niveau de la mer; ce phénomène persistait aussi
longtemps qu'une différence considérable existait entre la température
de l'air et celle de la surface de l'eau, qui était ordinairement de
29° Fahr., c'est-à-dire celle à laquelle l'eau salée se congèle.
»Vers le 6 novembre, la glace commença à se rompre autour de nous.
Nous avions déjà remarqué qu'à l'époque de la nouvelle ou de la pleine
lune, il se produisait, dans la croûte de glace, une grande agitation
que nous attribuâmes à l'action de la marée. Mais ce phénomène fut plus
sensible pour nous pendant l'époque où nous nous sommes trouvés entre
l'île Herald et la Terre de Wrangell, ou encore quand la mer était peu
profonde et que la sonde ne nous rapportait pas plus de quinze brasses.
Au moment de chacune de ces phases, la glace se rompait autour de nous
et les glaçons, suivant une marche constante, venaient s'amonceler
autour du navire.»
Les journées du 6 et du 7, durent être terribles, à en juger par
la note suivante empruntée au journal de M. Newcomb: «La glace est
en mouvement comme hier; on entend des craquements effroyables.
La pression est énorme. De gros blocs de glace arrivent sur nous,
poussés sur nous par le vent comme des fétus. Le champ glacé qui nous
environne, oscille d'une façon indescriptible. Notre navire est encore
en bon état, mais pour combien de temps? nul ne le sait. Mon fusil et
mon sac sont prêts pour partir s'il le faut et aller..... Dieu sait où.»
De son côté, le lieutenant Danenhower disait en partant à la même
époque:
«La plaine de glace que quelques semaines auparavant nous voyions
du haut du grand mât, parfaitement unie tout autour de nous, était
alors bouleversée et dans un état de confusion dont la vue d'un vieux
cimetière musulman peut seule donner une idée. Des fissures s'étaient
produites dans la croûte de glace qui nous environnait et s'en allaient
en rayonnant tout autour du navire. Les glaçons, en se heurtant et
en se bousculant les uns les autres, produisaient un si épouvantable
tumulte, qu'ils arrachaient à nos chiens des hurlements de frayeur.»
Cependant, la tranquillité se rétablit bientôt. Les jours suivants
on observa plusieurs superbes halos du soleil, et le 10, apparut une
aurore boréale que M. Newcomb décrit en ces termes: «C'est la plus
belle que j'aie jamais vue. Elle formait six grands arcs intersectés
de cirrhus à l'horizon et s'étendait de l'ouest-nord-ouest à l'est,
couvrant ainsi presque la moitié de la voûte céleste. Le scintillement
des étoiles à travers ce rideau lumineux produisait un effet magique.
Spectacle vraiment grandiose! Ces franges éclatantes descendant
perpendiculairement à l'horizon, le vacarme produit par les craquements
des glaces qui, en s'entrechoquant, grondent comme le tonnerre,
formaient l'ensemble d'une scène imposante qui restera éternellement
gravée dans ma mémoire. On respirait presque de l'électricité.»
Cependant la longue nuit d'hiver approche, les lumières restent
allumées pendant toute la journée dans l'intérieur du navire, et le
soleil va bientôt disparaître sous l'horizon.
Depuis quelques jours, nous étions en vue de l'île Herald, et, en même
temps, de la Terre de Wrangell, quand, pendant la nuit du 13, nous
entendîmes résonner, dans toutes les parties du navire, un bruit qui
nous fit supposer que la glace se retirait. Un coup d'œil au dehors
nous permit, en effet, d'apercevoir, du côté de babord, une vaste nappe
d'eau libre en même temps qu'une crevasse dans la glace, sous laquelle
nous pouvions distinguer un courant rapide. Tout le monde monta
immédiatement sur le pont et les préparatifs furent faits pour visiter
le navire. Celui-ci se trouvait dans une position assez singulière.
D'un côté, à babord, il était complétement dégagé, tandis qu'à tribord
la passerelle reposait encore sur la glace, ce qui nous fit croire
qu'un banc de glace s'était glissé sous la quille et nous maintenait
dans cette position. Mais cet état de choses fut de courte durée:
deux jours plus tard, une couche de jeune glace recouvrait l'espace
libre et se trouvait assez forte sous nos sabords pour permettre qu'on
s'aventurât à marcher. Notre navire se trouvait donc emprisonné pour la
seconde fois.
A partir de ce moment, la pression commença à se faire sentir et
augmenta jusqu'au 23 novembre. «Ce jour-là, après un temps calme
pendant toute la journée, dit Danenhower, nous eûmes une magnifique
nuit étoilée, dont M. Melville et moi nous profitâmes pour faire
des observations, lorsque, vers onze heures, nous entendîmes un
épouvantable craquement. La glace venait de se fendre à tribord et se
détachait des flancs du navire pour s'en aller à la dérive, laissant
celui-ci suspendu dans la moitié de la forme qui l'enserrait quelques
minutes auparavant. Bientôt après, nous pûmes voir une assez vaste
étendue de la surface de la mer complétement libre de glace et unie
comme une glace. Nous n'entendions pas le moindre bruit autour de
nous, si ce ne sont les hurlements de quatre chiens qui s'en allaient,
emportés par la glace. Heureusement, quelques jours auparavant, nous
avions remonté à bord tous nos instruments astronomiques, en prévision
d'un semblable accident, et il ne restait sur la glace que notre
chaloupe à vapeur et une petite cabane construite par nos hommes. On
retourna chercher la chaloupe, mais la cabane fut abandonnée à son
malheureux sort. Nous ne nous doutions guère alors que treize mois
plus tard elle donnerait lieu à l'anecdote que nous raconterons tout à
l'heure, et qui devait tous nous mettre en émoi.
»Le lendemain matin, nous pouvions distinguer, à trois milles de nous,
le glaçon où le navire s'était trouvé encastré. L'empreinte de la coque
y était encore parfaitement visible. Tout l'espace qui nous séparait
de ce glaçon était libre; malheureusement, il était beaucoup plus
large que long, et, de tous les autres côtés, la nappe de glace nous
présentait l'aspect d'un gâteau, au moment où celui-ci sort du four,
avec sa surface fendue et crevassée.
»Un des jours suivants, vers huit heures du matin, le glaçon qui
retenait encore _la Jeannette_ à tribord, se retira à son tour,
laissant celle-ci s'en aller librement à la dérive, sous l'impulsion
du vent. Celle-ci flotta ainsi pendant toute la journée, mais, vers
sept heures du soir, elle fut poussée au milieu des jeunes glaces qui
s'étaient formées et s'y engagea, pour y rester emprisonnée de nouveau.
Ce nouvel incident nous toucha peu, car nous étions au milieu de la
longue nuit d'hiver. Il faisait donc trop sombre pour que nous eussions
aucune chance de trouver un passage dans le dédale de canaux que
formaient entre eux les glaçons qui nous environnaient.
»Mais revenons à l'histoire de la cabane que les glaces nous avaient
enlevée. Un jour Anequin, un de nos chasseurs de l'Alaska, revint au
navire dans un état de surexcitation extraordinaire pour un Indien
aussi peu communicatif: «Moi, avoir trouvé une maison de deux hommes»,
nous dit-il en arrivant. Il nous fit ensuite la description de cette
maison. Quand on lui demanda s'il était entré à l'intérieur: «Non,
répondit-il, moi avoir trop peur». On peut juger de notre surprise. Le
lieutenant Chipp partit aussitôt pour vérifier le fait; il prit avec
lui plusieurs matelots et emmena l'Indien pour leur servir de guide.
Quand il fut arrivé à trois milles environ du navire, dans la direction
du sud-est, il trouva la maison vue par Anequin, et reconnut la cabane
abandonnée lors de la rupture de la glace.
»D'après les calculs que nous fîmes à cette époque nous reconnûmes que
le mouvement de dérive qui nous entraînait nous avait déjà emporté à
quarante milles du point où nous étions entrés dans les glaces.
»Jusque-là notre navire avait admirablement résisté aux pressions
les plus fortes sans paraître faiblir. Mais une nouvelle épreuve
l'attendait. Un jour, pendant que je me trouvais sous la tente du pont,
j'aperçus au-dessous de moi la pointe aiguë d'un énorme glaçon qui
pressait le flanc du navire, du côté de babord, un peu en arrière des
chaînes de l'avant et juste en face de la grosse travée qu'on avait
posée à cet endroit à l'intérieur du navire, en vertu des ordres exprès
de l'ingénieur en chef de Mare Island, M. William Shock. L'étreinte
devint si forte que le navire se mit à gémir dans toutes ses parties;
par instant, les portes des cabines étaient tellement comprimées qu'il
eût été impossible d'en sortir, si un accident était survenu; la grosse
travée elle même s'enfonça de trois quarts de pouce dans le plafond
sous l'effort de la pression; les planches du pont semblaient vouloir
s'arracher de dessus les baux et on pouvait voir jusqu'à un pouce de
profondeur dans leurs assemblages de mousqueterie, produit par le
revêtement intérieur du navire, qui éclatait de toutes parts.
»Cette étreinte dura pendant le reste de la journée et pendant toute
la nuit. Naturellement personne ne ferma l'œil et chacun avait son sac
près de soi et se tenait prêt à partir. On commença même à faire des
préparatifs pour quitter le navire. Les traîneaux et les embarcations
furent descendus sur la glace prêts à servir en cas de nécessité.
Pendant tout ce temps, le sort de _la Jeannette_ fut véritablement en
suspens. Enfin le lendemain la pointe de glace se rompit avant d'avoir
entamé le flanc du navire. Alors un soupir de soulagement s'échappa de
toutes les poitrines. Avec quel élan je remerciai du fond du cœur M.
Shock de sa prévoyance. Car sans la bienheureuse travée, c'en était
fait de _la Jeannette_.
»Le soir, la plaine de glace qui nous environnait ayant repris son
apparente immobilité, nous pûmes prendre du thé. A ce moment on pouvait
lire sur tous les visages un véritable sentiment de satisfaction, car
le navire n'avait souffert que dans l'assemblage de quelques-unes de
ses parties.»
Jusqu'ici nous ne nous sommes guère occupés que des événements qui
se sont passés à l'intérieur du navire et n'ayant aucun rapport avec
la vie intérieure des gens de l'expédition. Aussi, sans entrer dans
de longs détails, croyons-nous devoir décrire l'existence de ces
infortunés prisonniers des glaces pendant les deux longues nuits
d'hiver qu'ils ont eu à passer au milieu de l'Océan Arctique.
«La longue nuit de trois mois, dit le lieutenant Danenhower, ne
commença que vers le 10 novembre; néanmoins, le règlement d'hiver était
entré en vigueur du 1er du même mois. Nous nous levions à sept heures
pour répondre à l'appel général; les feux étaient ensuite allumés,
et nous déjeunions à neuf heures; de onze heures à une heure, chacun
était obligé de prendre un fusil et d'aller à la chasse par mesure
sanitaire, car nous avions besoin d'exercice au grand air; à trois
heures, la cloche nous appelait pour le dîner, à la suite duquel les
feux de la cuisine étaient éteints, afin d'économiser le charbon. Entre
sept et huit heures, le thé était servi, mais nous nous servions,
pour le faire, de l'eau distillée qui nous était fournie par une
chaudière Baxter. Celle-ci fonctionnait nuit et jour, car le docteur
avait expressément défendu l'emploi, pour notre consommation, de l'eau
provenant de la fonte de la neige ou de la glace. Celle-ci était
beaucoup trop salée. Après le thé, chacun allait se coucher.