«Le 6 septembre, le capitaine, continue le lieutenant Danenh

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD

L'EXPÉDITION

DE

LA JEANNETTE

AU POLE NORD

RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION

OUVRAGE COMPOSÉ

Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS

PAR

JULES GESLIN

TOME SECOND

[Illustration]

PARIS

MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR

13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

Tous droits réservés.

QUATRIÈME PARTIE

NOUVELLES RECHERCHES

L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD

QUATRIÈME PARTIE

NOUVELLES RECHERCHES

CHAPITRE I.

Première entrevue de M. Jackson et des survivants de _la

Jeannette_.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres

et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à

Irkoutsk sont en bonne santé, à l'exception de Jack Cole et du

lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à

Irkoutsk.—Danenhower dans l'embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses

excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l'ouvrage.

Dès son arrivée à Irkoutsk, le premier soin de M. Jackson, fut

naturellement de s'occuper des hommes de _la Jeannette_ qui se

trouvaient dans cette ville. Une heure après il était près d'eux.

Ceux-ci étaient au nombre de douze: le lieutenant Danenhower, le

docteur Raymond Newcomb, naturaliste de l'expédition; Jack Cole

Herbert W. Leach, Henry Wilson, Knack, E. Manson, John Landertack,

Anequin, l'un des Indiens embarqués à Saint-Michel de l'Alaska, et

le Chinois Charles Long-Sing, tous arrivés à l'embouchure de la Léna

avec le canot nº 3. Avec eux se trouvait Louis Noros, le compagnon de

Ninderman, dont nous avons déjà raconté le pénible voyage.

Quant à Melville, Bartlett et Ninderman, nous savons qu'ils étaient

partis pour le delta à la recherche de de Long et de sa troupe.

Il leur remit aussitôt les lettres dont il s'était chargé, et, en

outre, plusieurs liasses de journaux américains, de date récente, entre

autres un numéro du _Graphic_, contenant une gravure représentant _la

Jeannette_, et les portraits de tous les officiers; enfin un gros

paquet de numéros du _New-York Herald_, qu'il avait apportés à leur

intention.

«Ai-je besoin de dépeindre, dit-il, les transports de joie avec

lesquels ces lettres et ces journaux furent accueillis par les

naufragés, qui allaient y trouver enfin, des nouvelles de la patrie

absente? Je crois pouvoir vous affirmer que pas un ne ferma l'œil cette

nuit-là, tant étaient grandes l'émotion et la joie de tous. Seul,

le lieutenant Danenhower ne pouvait goûter entièrement cette joie

générale, car le docteur lui avait expressément défendu de faire usage

de ses yeux, et il portait même un bandeau. Il me pria donc de lui lire

ses lettres, ce que je m'empressai de faire.

»A l'exception de Jack Cole, et du lieutenant Danenhower, continue M.

Jackson, tous les hommes sont en bonne santé et à peu près remis des

fatigues et des privations qu'ils ont endurées pendant la retraite et

pendant le pénible voyage qu'ils ont eu à faire, de l'embouchure de la

Léna à Yakoutsk. Ils sont tous logés en ce moment, avec le lieutenant

Danenhower et le docteur Newcomb, chez M. Strekofsky, secrétaire

particulier du général Pedaschenko, vice-gouverneur général de la

province.

»La maison de M. Strekofsky est située dans un faubourg au-delà de

l'Angara. De ce point la vue s'étend sur la nappe de glace qui couvre

encore la rivière, et sur la jolie ville d'Irkoutsk, gracieusement

étagée sur la rive opposée.

»A leur arrivée à Irkoutsk, les naufragés furent accueillis avec

une extrême bienveillance par les autorités. On les pria de se

considérer comme les hôtes du gouvernement et on les invita à se

faire livrer par n'importe quels magasins tous les vêtements dont

ils pouvaient avoir besoin. Ils profitèrent de cette invitation;

mais le lieutenant Danenhower dut tressaillir quand l'hôtelier et le

tailleur lui présentèrent leurs notes. Les instructions envoyées de

Saint-Pétersbourg par le général Ignatieff avaient, paraît-il, été mal

interprétées par le vice-gouverneur. Le premier ordonnait que l'argent

envoyé par son intermédiaire, fût immédiatement mis à la disposition du

lieutenant pour lui permettre de faire face aux dépenses journalières

de sa troupe, mais cet argent ne lui avait point été remis.

»Nos compatriotes ont été également l'objet de l'accueil le plus

empressé de la part des habitants d'Irkoutsk, qui leur prodiguèrent

les invitations les plus cordiales. Leur conduite a été, du reste,

parfaitement correcte, et personne n'a le moindre excès à leur

reprocher.

»Les compagnons de Cole sont obligés de le surveiller chacun à son

tour. Mais comme un soldat cosaque ne le quitte ni jour ni nuit,

cette surveillance est assez facile. La première fois que je le vis,

il vint m'embrasser. Il agit de même, paraît-il, avec tous ses amis,

me manifestant le plaisir que lui causait mon arrivée; car il se

disposait lui-même, me dit-il, à se rendre aux bureaux du _Herald_.

Pauvre malheureux! sa raison l'a abandonné pendant la traversée de

l'île Semenovski, à l'embouchure de la Léna, et aujourd'hui son

esprit divague complétement. A bord, Jack était le plus paisible et

le meilleur des hommes. Ce ne fut que dans les derniers jours de la

retraite que son cerveau se dérangea, et ses compagnons s'en aperçurent

seulement le jour de la terrible tempête qui dispersa les canots. Ce

jour-là, il était resté pendant douze heures à la barre du gouvernail.

Dans les jours qui suivirent l'arrivée à terre, il était d'une humeur

assez querelleuse; son imagination lui faisait voir les machines les

plus étranges: la dernière était un orgue de Barbarie, rempli de jeunes

garçons et de jeunes filles; mais depuis mon arrivée, son idée fixe est

qu'il se trouve actuellement à New-York. Chaque fois qu'il sort,—sous

bonne garde, bien entendu,—pour faire sa promenade journalière, il

annonce qu'il se rend aux bureaux du _New-York Herald_. A son retour,

il vient raconter au lieutenant qu'il n'a pu trouver le chemin.

Danenhower l'invite alors à prendre patience, lui disant qu'il a le

plan de la ville, dans sa poche et qu'il le conduira directement à la

porte du journal quand il en sera temps.

»Hier soir un Danois, résidant à Irkoutsk, vint voir les naufragés, et,

pour les récréer, leur fit de la musique sur le piano de M. Strekofsky.

Jack était là comme les autres, et pendant toute la soirée resta

parfaitement calme sur son siége; on eût dit, en le voyant, qu'il était

en extase.

»Quelquefois il est vraiment original. Le jour où Danenhower et ses

hommes allèrent rendre visite au général Tchernaieff, gouverneur

d'Yakoutsk, ils emmenèrent Cole avec eux; mais dès qu'ils furent

introduits, celui-ci s'avança hardiment vers le général et l'embrassa

en lui disant: «Eh bien! mon vieux camarade, comment ça va?» Un

autre jour, les naufragés s'étant rendus chez le vice-gouverneur

général de la Sibérie orientale, furent reçus par celui-ci et par sa

femme. Jack, pensant qu'il était de son devoir d'aller présenter ses

hommages à cette dame, s'approcha d'elle et l'embrassa sur les deux

joues,—familiarité qui, d'ailleurs, fut pardonnée avec une grâce

vraiment charmante. Un autre jour enfin, Jack perdit patience. C'était

à Irkoutsk; le pauvre garçon, ennuyé d'avoir un gardien qui ne pouvait

le comprendre, commença à devenir bruyant. «Qu'as-tu donc?» lui demanda

un de ses camarades.—«Eh! répliqua Jack, croirais-tu que ce satané

drôle, qui a passé toute sa vie dans le pays, ne comprend pas encore un

seul mot d'anglais?»

Quant au lieutenant Danenhower, il occupait, chez M. Strekofsky, une

chambre qu'on avait soin de tenir constamment fermée à la lumière.

C'est dans cette chambre obscure que M. Jackson passa des journées

entières avec lui, écoutant le récit du voyage de l'infortunée

_Jeannette_ au milieu des glaces, notant pour ainsi dire, sous la

dictée du lieutenant, chacune des péripéties de ce long drame!

A partir de ce moment nous serons obligés, au moins pour un temps,

d'abandonner l'ordre suivi par M. Jackson dans la relation des

événements qui se sont succédé pendant les deux années que _la

Jeannette_ a passées dans les glaces. Afin d'éviter des répétitions,

nous intercalerons, dans le récit du lieutenant Danenhower, une foule

d'incidents survenus pendant le voyage et notés par M. Newcomb, qui a

bien voulu faire des extraits de son journal pour les transmettre à M.

Jackson. Nous insérerons aussi, dans cette partie de notre ouvrage, un

long fragment du journal du capitaine de Long, dans lequel ce dernier

raconte en détail les derniers moments de _la Jeannette_ et les débuts

de sa pénible retraite sur la glace jusqu'au moment où la troupe des

naufragés arriva sur l'île Bennett.

Le lieutenant Danenhower n'a point été, à la vérité, un témoin oculaire

constant des événements qu'il raconte, car environ un an après le

départ de _la Jeannette_, son œil gauche fut atteint d'une affection

qui se communiqua par sympathie à son œil droit. Obligé, par cette

cause, de rester pendant six mois privé de lumière et confiné dans sa

cabine, il eut à subir treize opérations. Bien que, par la suite, son

état se fût un peu amélioré, il resta néanmoins porté sur la liste des

malades jusqu'à la fin, et ne put prendre une part bien active aux

travaux de ses compagnons. Au début de la retraite, le capitaine de

Long crut même devoir lui retirer le commandement de la baleinière,

qui lui revenait de droit, pour le remettre à M. Melville. Mais

celui-ci, comme nous le verrons plus tard, lui restitua en fait son

autorité, pendant tout le temps de la traversée de l'île Semenovski, à

l'embouchure de la Léna, en lui abandonnant la direction du canot qu'il

commandait. Et, de l'avis de tous, l'équipage de la baleinière ne fut

sauvé que grâce à ses efforts. Malgré la faiblesse de sa vue, en effet,

le lieutenant Danenhower accomplit bravement et noblement sa tâche.

Aujourd'hui, il attend à Irkoutsk qu'on lui fasse l'extraction de l'œil

gauche, pour éviter la perte complète de l'œil droit, qui autrement

serait certaine. Bien que dans les conditions malheureuses où il s'est

trouvé, le lieutenant Danenhower n'ait pu prendre aucune note, il est

doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'il a pu, grâce à elle, retracer

les principaux événements du voyage en citant leur date exacte.

D'ailleurs, nous devons ajouter que ses collègues s'empressèrent, pour

charmer ses ennuis, de venir lui raconter fidèlement tout ce qui se

passait dans le petit monde qui s'agitait au-dessus et autour de lui.

C'est donc le récit fait par le lieutenant Danenhower à M. Jackson,

complété par les notes de M. Newcomb, qui fera le fond de la fin des

chapitres suivants.

CHAPITRE II.

Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de

Behring.—Arrivée dans l'Océan Arctique.—Première entrevue avec les

Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur

Nordenskjold a passé l'hiver.—Ce qu'on y trouve.—Les habitants de

cette baie.—Erreurs des cartes.—_La Jeannette_ prend la direction

du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire

baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L'île Herald

est en vue.—_La Jeannette_ reste prisonnière dans les glaces le 6

septembre.—Une chasse à l'ours—Tentative infructueuse pour aborder

à l'île Herald.—Notre premier phoque.—Comment _more seals kill

him_ et _make him more seal_?—_La Jeannette_ commence son mouvement

de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à

la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction

de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de

Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans

l'Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d'angoisses pour

l'équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle

alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie

par les hommes de l'équipage et quatre chiens.—Histoire de

cette hutte.—_La Jeannette_ flotte librement.—Les glaces se

rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël

et du nouvel an.—Représentations théâtrales.

Ce fut le 27 août, à sept heures du soir, que _la Jeannette_ quitta la

baie Saint-Laurent pour prendre sa course vers le nord. Le lendemain

nous traversâmes le détroit sans pouvoir y distinguer les îles

Diomèdes, et le même jour nous doublions le cap oriental, qui nous

parut taillé à pic et élevé. Le temps était si brumeux que nous ne

pûmes faire d'observations et dûmes nous contenter de nos calculs pour

diriger notre marche. Le 29, nous fîmes notre entrée dans l'Océan

Arctique, où nous allâmes jeter l'ancre, à cinq heures du soir, dans le

travers du cap Serdze-Kamea. Le lieutenant Danenhower ayant découvert

des huttes sur la côte, nous ralliâmes la terre, où nous aperçûmes une

station d'été. Le capitaine, accompagné du lieutenant Chipp, de M.

Collins et du pilote Dunbar, prirent la baleinière pour toucher terre,

mais ils ne purent y aborder, car la mer brisait avec force contre la

ceinture de glace qui s'étendait le long de la côte. Des indigènes

qui les observaient de la côte, s'apercevant de la difficulté qui

leur faisait rebrousser chemin, lancèrent aussitôt un _bidarah_ ou

grand canot de peau, au milieu du ressac et vinrent à bord avec leur

chef. On les fit descendre dans la cabine, où nous eûmes une longue

conférence avec eux, sans que, toutefois, nous puissions retirer de

grands avantages, car nous ne pouvions nous comprendre mutuellement.

Les indigènes nous firent néanmoins comprendre, en portant leur main à

leur bouche dans l'attitude d'un homme qui boit et en répétant le mot

«schnapps», quel était le but de leur visite; mais le capitaine refusa

de les satisfaire. Quand ils furent partis, le lieutenant Chipp les

suivit, et parvint à la côte vers minuit. Il y rencontra une vieille

femme de King's Island, qui pouvait comprendre nos Indiens. Cette femme

lui apprit que Nordenskjold avait hiverné avec la _Véga_, au nord de

cette côte, et qu'il avait pris la route du détroit au mois de juin.

Ce jour-là nous avions pu faire des observations dans l'après-midi, qui

nous firent remarquer que notre position près du cap Serdze-Kamea ne

correspondait nullement avec nos calculs.

Le lendemain, nous rangeâmes la côte en nous dirigeant à l'ouest. Deux

autres troupes d'indigènes vinrent le long de notre bord, mais se

contentèrent de nous examiner. Ce sont eux, sans doute, qui ont raconté

que notre pont était couvert de chiens et de charbon. Ce jour-là, nous

vîmes quelques glaces flottantes qui s'en allaient au gré du courant.

Le lendemain, 31 août, au point du jour, nous distinguâmes encore

quelques huttes sur la côte. Le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar,

le lieutenant Danenhower et Newcomb, descendirent à terre avec la

baleinière. Ils se proposaient d'entrer en relation avec les habitants

de ce village, d'en obtenir quelques renseignements sur l'expédition

suédoise.

«Après deux heures d'un travail pénible au milieu des glaces

flottantes, sur lesquelles nous vîmes beaucoup de phoques, raconte le

lieutenant Danenhower, nous atteignîmes le rivage, où nous trouvâmes

des carcasses de morses encore toutes fraîches. C'était un indice pour

nous que cette partie de la côte était habitée; mais il nous fallut

aller chercher les habitants jusque sous leurs tentes de peau, tant

ils semblaient défiants et timides. Nous trouvâmes parmi eux divers

objets ayant été apportés par des marins, entre autres une caisse,

sur laquelle on pouvait encore lire: «Centennial Brand of whiskey.»

Il est donc évident, que les Tchouktchis qui habitent cette partie de

la Sibérie se trouvent quelquefois en relation avec les trafiquants

américains. Toutefois, les gens du village que nous visitions,

nous furent de peu d'utilité pour le but que nous poursuivions.

Heureusement, nous finîmes par rencontrer un jeune Tchouktchis, plus

intelligent que les autres, et qui nous proposa de nous conduire à

l'endroit où la _Véga_ avait passé l'hiver. Cette proposition étant

acceptée, il se mit à notre tête, et, se dirigeant vers l'ouest,

nous fit traverser, pendant plusieurs heures, une _tundra_ dont la

mousse commençait à se dessécher, mais où nous n'aperçûmes pas la

moindre trace de rennes. A la fin, nous arrivâmes au fond d'une baie,

large d'une quinzaine de milles, et formée par deux promontoires qui

s'avancent au loin dans la mer. Notre jeune guide nous l'indiqua comme

celle où l'expédition suédoise avait séjourné pendant l'hiver. Cette

baie ne nous présenta rien de particulièrement intéressant; nous

aperçûmes, toutefois, sous les tentes des Tchouktchis qui l'habitent,

quelques boîtes de fer-blanc portant le nom de Stockholm, des chiffons

de papier avec des Sondes notées en langue suédoise, et enfin plusieurs

portraits de femmes, sans doute ceux de quelques beautés de profession

de la capitale de la Suède.

»Les Tchouktchis nous firent comprendre par signes que le navire qui

avait passé l'hiver dans leur baie était parti sain et sauf dans

la direction de l'est. Ils nous citèrent aussi le nom d'Horpish,

qui, nous dirent-ils, pouvait s'entretenir avec eux dans leur

propre langue,—vraisemblablement ils avaient ainsi défiguré le nom

de Nordquist, dont il est question dans l'ouvrage du professeur

Nordenskjold.

»Ces gens se montrèrent très hospitaliers pour nous: une vieille

femme nous pressa même de goûter à du sang de morse, qu'elle nous

présentait, mais nous nous crûmes obligés de la remercier. Ces

Tchouktchis vivent sous des tentes couvertes de peau; ils sont robustes

et bien proportionnés; mais d'une saleté repoussante. Ceux que nous

vîmes, étaient bien vêtus et leur chef portait comme emblême de son

autorité, une robe de calicot rouge. Nous leur achetâmes quelques-uns

des portraits et quelques-unes des boîtes de fer-blanc dont je viens de

parler, et nous reprîmes le chemin du navire.

»Cette excursion fut, pour la plupart des membres de notre petite

troupe, la dernière occasion qu'ils eurent, pendant deux ans, de mettre

pied à terre, car le soir, vers quatre heures, nous mîmes le cap au

nord-ouest, dans la direction de la pointe sud-est de la Terre de

Wrangell. A ce moment, nous sentîmes véritablement que notre voyage

d'exploration dans l'Océan Arctique commençait.

»Pendant notre absence, le capitaine avait pu observer la hauteur du

soleil à midi. Cette observation lui avait démontré que le point que

nous occupions, se trouvait reporté à quinze milles dans l'intérieur

des terres sur les cartes que nous avions. Il est vrai, nos positions

astronomiques ne méritaient guère de confiance, à cause de l'état de

l'atmosphère, mais, d'après nos calculs, nous étions déjà certains que

la côte près de laquelle nous nous trouvions était mal indiquée sur

les cartes. Toute cette côte présente un aspect riant et agréable. M.

Collins a fait un croquis soigné, d'un gros rocher en forme de cœur,

que nous avons supposé faire partie du cap Serdze-Kamea. Du point

qu'occupait le navire, nous avions aussi en vue plusieurs montagnes

affectant la forme de pains de sucre.

»Dès que nous nous dirigeâmes vers le nord, nous trouvâmes notre route

obstruée par un immense champ de glaces flottantes. Le temps était

orageux et brumeux.

»Le 1er septembre, nous aperçûmes une île que nous prîmes pour l'île

de Kolioutchine, et qui se trouve à l'entrée de la baie du même nom.

Le lendemain nous rencontrâmes de nouveaux amas de glaces flottantes

divisés en blocs d'assez petit volume; nous appuyâmes alors vers le

nord, puis vers le nord-est, et louvoyâmes ensuite le long de la

banquise de la côte de Sibérie, où nous nous aventurions quelquefois

quand nous rencontrions une solution de continuité.

»Dans l'après-midi du 4, nous aperçûmes un navire baleinier qui portait

sur nous; nous ralentîmes notre marche pour l'attendre, mais le temps

devint brumeux et il ne put venir même jusqu'à portée de la voix. Ce

fut pour nous une grande déception car nous espérions lui remettre le

courrier du navire, depuis qu'il était entré dans l'Arctique, et nos

lettres particulières. Nous courûmes des bordées, nous nous amarrâmes

à des glaçons à diverses reprises pour attendre une éclaircie. Ce

même jour, vers quatre heures du soir, nous vîmes un arbre immense

ayant encore ses racines, qui passa près de nous, entraîné par le

courant. Cette vue remit en mémoire à notre pilote des glaces, M.

Dunbar, un fait presque analogue dont il avait été témoin en 1865,

dans les mêmes parages. C'est pendant l'été de cette année que le

pirate Shenandoah détruisit la plus grande partie de la flotille des

baleiniers américains occupés à la pêche au nord du détroit de Behring.

«Au moment du désastre, nous dit M. Dunbar, je me trouvais dans la baie

de Saint-Laurent; mais, quelques mois plus tard, notre navire étant

venu à l'île Herald, je fus fort surpris de voir, près de la côte de

cette île, des mâts entiers et des tronçons de mâts, ayant appartenu

aux navires détruits. Toutes ces épaves s'en allaient à la dérive.»

Le fait que venait de nous signaler M. Dunbar nous fit soupçonner

l'existence d'un courant dans la direction du nord-ouest.

Ce fut le même jour, 4 septembre, à six heures du soir, que l'équipage

de _la Jeannette_ aperçut l'île Herald pour la première fois, d'après

M. Newcomb, naturaliste de l'expédition, et cette date semble faire

époque dans les souvenirs de ce dernier. «Jusque-là, dit-il nous

n'avions vu que des morses, des phoques et plusieurs ours; et aussi,

de temps en temps, des bandes de dix ou douze phalarapes. Ces gracieux

oiseaux n'étaient pas le moins du monde sauvages; nous les voyions tout

près de nous, rangés en cercle, occupés à chercher leur nourriture.

Ces intéressantes créatures nageaient avec vivacité à la surface

des flots et offraient un spectacle si gracieux que je serais resté

des heures entière à les considérer. Mais nous commençâmes alors à

apercevoir des pingouins, des guillemots, de jolies mouettes tachetées

et quelque bourguemestres; toutefois ces derniers étaient extrêmement

défiants. Enfin nous voyions aussi de superbes goëlands ivoire. Parmi

les individus de cette espèce, les uns avaient leur plumage d'adulte,

tandis que d'autres portaient encore leur première livrée. Ces

derniers, avec leurs taches noires sur un fond blanc, étaient vraiment

jolis, tandis que le blanc pur du plumage des adultes, contractant avec

la couleur noire de charbon de leurs pieds et de leurs jambes, offrait

un coup d'œil ravissant. Nous rencontrâmes fréquemment cette espèce par

la suite, et toujours elle se montra très familière.»

«Le 6 septembre, le capitaine, continue le lieutenant Danenhower,

supposant, que nous avions devant nous le canal d'eau libre qui

sépare la banquise de Sibérie de celle du nord de l'Amérique, ordonna

de marcher en avant. Nous rencontrâmes alors de la nouvelle glace à

travers laquelle le navire s'ouvrit un passage de vive force. Nous

étions affreusement secoués, mais sans cependant éprouver la moindre

avarie; à la vérité _la Jeannette_ supportait parfaitement le choc.

Mais vers quatre heures du soir, il nous fut impossible d'avancer

d'un pouce. Alors nous couvrîmes nos feux, et après avoir amarré le

navire avec ses ancres de glace, nous restâmes dans cette position. La

nuit fut extrêmement froide, et le lendemain matin le navire était

prisonnier. La veille, la nappe de glace qui nous entourait était

encore divisée en glaçons ayant depuis dix mètres carrés jusqu'à

plusieurs hectares de superficie, entre lesquels couraient d'étroits

passages enchevêtrés comme un réseau d'artères, mais ce jour-là il

n'existait plus la moindre solution de continuité. La situation resta

la même pendant plusieurs jours, plutôt ne fit qu'empirer, car nous

nous trouvâmes à la fin au centre d'une plaine d'environ quatre milles

de diamètre, composée de glaçons accumulés et soudés ensemble. Nous

avions alors l'île Herald parfaitement en vue au sud et à l'ouest. Elle

était alors à vingt et un milles de nous, d'après nos relèvements par

triangulation opérés sur une base de onze cents mètres.»

Pendant la période d'immobilité à laquelle le navire était alors

condamné, chacun à bord charmait ses loisirs de son mieux; les matelots

jouaient à la balle ou patinaient sur la glace nouvelle qui avait alors

de quatre à six pouces d'épaisseur, tandis que les officiers allaient

à la chasse. C'est à cette époque que M. Newcomb se trouva pour la

première fois en présence de l'ours polaire. Voici en quels termes

il raconte cette rencontre: «J'avais lu et entendu raconter tant de

choses sur la férocité de cet animal, que je n'oublierai jamais les

sentiments qui m'agitèrent, quand, pour la première fois, je vis venir

vers moi deux de ces monstres. Ils étaient d'une taille énorme. J'étais

seul alors avec M. Collins; néanmoins dès que nous les aperçûmes nous

marchâmes à leur rencontre. En les voyant venir directement sur nous,

j'étais bien convaincu qu'ils s'approchaient dans l'intention de

nous attaquer, et je me disposais à soutenir vaillamment la lutte.

Toutefois, lorsqu'ils nous virent approcher ils parurent hésiter,

puis s'arrêtèrent tout à fait. Néanmoins nous avancions toujours en

chargeant nos carabines; mais quand nous fûmes à quatre cents mètres,

l'un d'eux nous tourna les talons et déguerpit. Le second nous laissa

approcher encore d'une centaine de mètres, puis faisant volte-face à

son tour se mit à trottiner sur les traces de son compagnon en secouant

la tête d'une façon assez significative. Deux balles que nous lui

envoyâmes le firent changer d'allure, et alors ce ne fut plus qu'une

série de bonds désordonnés accompagnés de grognements entrecoupés.

Voyant cette retraite précipitée, nous nous mîmes à les poursuivre de

toute la vitesse de nos jambes; mais nous fûmes bientôt distancés. Tel

fut le résultat de cette rencontre dans laquelle je m'attendais avoir

à lutter jusqu'à ce que l'un ou l'autre des adversaires restât sur le

champ de bataille. Aussi quand je vis ces deux monstres rebrousser

chemin et battre en retraite au galop, je ne pus réprimer un certain

sentiment de dégoût et de désappointement.

»Le même jour, je vis un corbeau: c'était le premier depuis notre

départ d'Oonalachka. M. Collins, de son côté, aperçut un faucon,

qui, d'après la description qu'il m'en donna, devait être le faucon

d'Islande. Malheureusement je n'eus pas une seule fois l'occasion

de voir ce rapace, pendant tout le temps de mon séjour dans l'Océan

Arctique. Je le regrette vivement, car j'espérais apporter à la science

quelques données nouvelles sur son arc de dispersion.»

Le 15 septembre, le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar, l'ingénieur

Melville et l'indien Alexis partirent avec un traîneau attelé de

chiens pour aborder à l'île Herald. Mais à six milles de la côte ils

arrivèrent sur le bord d'une vaste étendue d'eau libre, et durent

rebrousser chemin. Cette excursion ne fut marquée par aucun autre

incident que la mort de notre premier phoque, qui fut tué par l'indien

Alexis. Après avoir enlevé la peau de sa victime, celui-ci lui enleva

un petit morceau de chair à chacun des pieds de derrière, pour s'en

faire des talismans, qui devaient lui porter bonheur à la chasse de cet

animal «_to give good luck; make seal kill him_.» Il lui enleva ensuite

la vessie et la vésicule du fiel qu'il purgea soigneusement de leur

contenu en les trempant dans l'eau pour «_make him more seals_.»

Ce jour là, nous remarquâmes que le navire était emporté par les

glaces, ce qui fit renoncer le capitaine à l'idée d'envoyer une

nouvelle troupe pour essayer d'aborder à l'île Herald avec un bateau.

La surface de la glace était alors à peu près unie; seuls quelques

monticules de glace apparaissaient de loin en loin, laissant, dans les

intervalles qui les séparaient, de superbes endroits pour patiner. Les

efflorescences de sel qui se formaient sur la glace produisaient sous

les pieds, l'effet d'un tapis de velours. Chaque jour, nous apercevions

le mirage d'une terre au sud-ouest, et quelquefois nous la voyions dans

les nuages.

Le 17, le lieutenant Chipp et le pilote Dunbar, tuèrent chacun un ours:

c'étaient nos deux premiers. Le même jour, M. Newcomb tua sept jeunes

goëlands superbes. Il fit alors cette remarque, que tous ces oiseaux

venaient du même côté, c'est-à-dire du côté sous le vent. Ils étaient

attirés sans doute par l'odeur du sang des deux ours, plutôt que guidés

par leur vue. Il nous dit avoir déjà remarqué le même fait sur les

bancs de Terre-Neuve, où il y avait observé que, dans des circonstances

analogues, les oiseaux arrivaient toujours du côté sous le vent.

Vers cette époque, un étrange phénomène fut observé.

C'était pendant la nuit; le matelot Manson, qui était de quart, s'étant

approché de l'arrière pour consulter la boussole, fut fort surpris,

en se retournant, de voir sur l'avant du navire, un gros globe, d'une

couleur rouge sombre, qui oscillait horizontalement. Le diamètre de

ce globe lui parut égal à celui du disque de la lune quand cet astre

est dans son plein. Ce phénomène dura quelques minutes, puis disparut

subitement.

Le même phénomène se reproduisit une seconde fois plus tard, et fut

aperçu par le matelot Dressler, qui raconta le matin, qu'ayant vu la

boule éclater, il était allé à l'endroit où il croyait qu'elle se

trouvait, mais qu'il n'avait plus trouvé aucune trace de celle-ci.

Ces phénomènes furent l'objet de longues discussions à bord, aussi bien

parmi les hommes de l'équipage que parmi les membres de l'état-major.

On leur donna les explications les plus diverses, M. Collins en

attribua la cause au dégagement de certains gaz formés sous l'influence

de l'électricité.

«A cette époque, dit M. Newcomb, nous voyions quantité de morses. Un

des Indiens et moi en tuâmes deux qui avaient de superbes défenses. Ces

amphibies étaient endormis tout près l'un de l'autre sur le bord d'un

glaçon d'où la moitié de leurs corps plongeait dans l'eau. Nos deux

premières balles les ayant blessés mortellement, nous sautâmes à trois

pas d'eux, et leur envoyâmes cinq autres balles, presque à bout portant

pour les achever. Aussitôt qu'ils furent morts, l'Indien se dépouilla

le bras droit et le plongea dans la gorge de celui qu'il avait tué;

retirant ensuite son bras tout couvert de sang, il s'en frotta le

front, sur lequel il appliqua aussitôt de la neige, disant que son père

lui avait enseigné cette cérémonie, qui devait lui porter bonheur.»

La pression des glaces devint terrible à cette époque: sous l'effort

de cette pression, le navire s'inclina peu à peu jusqu'à douze degrés.

Le gouvernail fut alors démonté; les poulies du grand mât reportées à

babord; la basse poulie attachée aux grosses ancres de glace accrochées

à environ cent cinquante pieds du navire, et les amarres tendues pour

maintenir celui-ci dans une position verticale. On laissa néanmoins

le propulseur en place, mais en donnant aux ailes la position la plus

convenable pour qu'elles n'eussent point à souffrir de la pression des

glaces. Les machines furent suiffées, mais on s'abstint aussi de les

démonter.

«A mesure que l'inclinaison du navire augmentait, dit le lieutenant

Danenhower, on remarquait que la déviation locale de l'aiguille

devenait plus sensible; elle atteignit même jusqu'à un degré et demi

de plus qu'elle n'aurait dû atteindre. Cette perturbation était causée

par la quantité considérable de fer employée dans la construction

du navire, mais en outre et surtout par la présence des boîtes de

fer-blanc de nos conserves, qui se trouvaient emmagasinées dans la

cale et sur le gaillard d'arrière. Il fallut donc renoncer à faire

les observations à bord et transporter nos instruments sur la glace

et à une certaine distance du navire. A ce moment et plus tard nous

remarquâmes que le mouvement tournant de la glace était très lent,

c'est-à-dire que notre aimant se déplaçait peu—mais la nappe de

glace qui nous enserrait avait sous l'influence du vent un mouvement

cycloïdal dont la résultante était dans la direction du nord-ouest.

Certes, notre position n'était nullement enviable; à tout instant notre

navire pouvait être broyé comme une coquille de noix entre ces immenses

masses de glace dont l'épaisseur générale variait entre cinq et six

pieds. Mais en maints endroits où les glaçons s'étaient superposés et

soudés ensemble, l'épaisseur atteignait plus de vingt pieds. Le bruit

que faisaient ces montagnes de glace lorsqu'elles s'entrechoquaient,

rappelait celui du tonnerre, et l'on voyait alors la jeune glace qui

s'était formée dans le chenal qui les séparait voler en éclat et

retomber à leur surface comme d'énormes morceaux de sucre.

»Le mois d'octobre fut assez tranquille; nous n'eûmes point à nous

plaindre des tempêtes équinoxales; mais le froid devint extrêmement

vif. Vers le 14, notre observatoire étant installé sur la glace, fut

relié avec le navire par des fils téléphoniques, dont quelques-uns

avaient plusieurs centaines de mètres de longueur.»

«Je fis, vers cette époque, raconte M. Newcomb, un grand carnage de

guillemots; j'en tuai jusqu'à vingt-neuf dans la même journée. Ce sont

des oiseaux au vol rapide et offrant un bon coup de fusil; le goût de

leur chair est passable.

»Un autre jour, je tuai aussi deux petits goëlands d'une espèce

particulière. Ces deux oiseaux arrivaient en suivant l'ouverture

d'une fissure de la glace sur le bord de laquelle j'étais assis;

quand ils furent à portée, je tirai le premier qui tomba dans l'eau,

pendant que l'autre faisait un crochet pour s'enfuir dans une autre

direction; mais je fus assez heureux pour l'abattre également. Ces deux

goëlands étaient de l'espèce dite de Ross (Rodostistua rosea), qui

est extrêmement rare. Ce sont des oiseaux au vol rapide et gracieux,

ayant le dos d'un bleu azuré; les pieds et les tarses rouge vermillon;

la poitrine et le ventre d'un rose thé, couleur de laquelle la

teinte rosée est à peine perceptible, mais qui cependant s'harmonise

admirablement avec le bleu perlé des couvertures. Ces deux jolis

oiseaux avaient alors leur plumage d'automne, c'est la plus charmante

espèce que j'aie jamais vue.

»Je vis plus d'oiseaux pendant ce premier automne que je n'en ai vu

depuis, si j'en excepte toutefois le séjour que j'ai fait à l'île

Bennett, où des milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands

avaient leurs nids.

»Vers la fin d'octobre et en novembre, il tomba un peu de neige par

intervalle qui, en se durcissant, rendit la marche plus facile. J'en

profitai pour faire de fréquentes excursions, en quête de spécimens

d'histoire naturelle. Bien que ce fût l'époque où les oiseaux quittent

ces parages, j'en tuai un bon nombre de très intéressants.»

La Terre de Wrangell était déjà en vue depuis quelques jours, mais ce

fut le 28 et le 29 octobre que les gens de _la Jeannette_ la virent

dans son plein, et purent la distinguer des montagnes et des glaciers

qu'ils reconnurent bien souvent par la suite, et dont M. Collins prit

des croquis. Le navire s'en allait alors au gré du vent dans son

mouvement de dérive. Les morses et les phoques abondaient dans ces

parages, et les gens de l'équipage tuèrent deux ours. Deux baleines

blanches passèrent aussi en vue du navire, mais ce fut les seules qu'on

aperçut pendant toute la durée de l'expédition.

«La vie à bord était paisible, mais monotone, dit Danenhower;

nous faisions de nombreuses observations, surtout d'étoiles. Les

nuits étaient claires et fort propices pour se servir de l'horizon

artificiel. Mais nous commençâmes à nous apercevoir et par la suite

nous arrivâmes à nous convaincre que l'amiral Rodgers avait raison de

dire que le sextant, l'horizon artificiel et le fil à plomb, sont les

instruments les plus sûrs et les plus utiles pour l'exploration dans

l'Océan Arctique. On ne peut guère se servir des différents télescopes

parce qu'on ne peut faire d'observations minutieuses, qui, du reste,

ne sont pas nécessaires dans ces régions. Le froid y est assez

intense pour influencer les instruments, et il est presque impossible

d'empêcher les lentilles de se couvrir de gelée ou de vapeur, ce qui

nécessite des corrections de réfraction presque sans fin. L'expérience

nous apprit, en outre, que sur cette plaine de glace, l'état de

l'atmosphère varie constamment. Sans qu'aucun indice précurseur

vînt révéler le changement qui allait s'opérer, la croûte glacée

s'entr'ouvrait, et souvent alors nous voyions s'élever d'immenses

colonnes de vapeur du niveau de la mer; ce phénomène persistait aussi

longtemps qu'une différence considérable existait entre la température

de l'air et celle de la surface de l'eau, qui était ordinairement de

29° Fahr., c'est-à-dire celle à laquelle l'eau salée se congèle.

»Vers le 6 novembre, la glace commença à se rompre autour de nous.

Nous avions déjà remarqué qu'à l'époque de la nouvelle ou de la pleine

lune, il se produisait, dans la croûte de glace, une grande agitation

que nous attribuâmes à l'action de la marée. Mais ce phénomène fut plus

sensible pour nous pendant l'époque où nous nous sommes trouvés entre

l'île Herald et la Terre de Wrangell, ou encore quand la mer était peu

profonde et que la sonde ne nous rapportait pas plus de quinze brasses.

Au moment de chacune de ces phases, la glace se rompait autour de nous

et les glaçons, suivant une marche constante, venaient s'amonceler

autour du navire.»

Les journées du 6 et du 7, durent être terribles, à en juger par

la note suivante empruntée au journal de M. Newcomb: «La glace est

en mouvement comme hier; on entend des craquements effroyables.

La pression est énorme. De gros blocs de glace arrivent sur nous,

poussés sur nous par le vent comme des fétus. Le champ glacé qui nous

environne, oscille d'une façon indescriptible. Notre navire est encore

en bon état, mais pour combien de temps? nul ne le sait. Mon fusil et

mon sac sont prêts pour partir s'il le faut et aller..... Dieu sait où.»

De son côté, le lieutenant Danenhower disait en partant à la même

époque:

«La plaine de glace que quelques semaines auparavant nous voyions

du haut du grand mât, parfaitement unie tout autour de nous, était

alors bouleversée et dans un état de confusion dont la vue d'un vieux

cimetière musulman peut seule donner une idée. Des fissures s'étaient

produites dans la croûte de glace qui nous environnait et s'en allaient

en rayonnant tout autour du navire. Les glaçons, en se heurtant et

en se bousculant les uns les autres, produisaient un si épouvantable

tumulte, qu'ils arrachaient à nos chiens des hurlements de frayeur.»

Cependant, la tranquillité se rétablit bientôt. Les jours suivants

on observa plusieurs superbes halos du soleil, et le 10, apparut une

aurore boréale que M. Newcomb décrit en ces termes: «C'est la plus

belle que j'aie jamais vue. Elle formait six grands arcs intersectés

de cirrhus à l'horizon et s'étendait de l'ouest-nord-ouest à l'est,

couvrant ainsi presque la moitié de la voûte céleste. Le scintillement

des étoiles à travers ce rideau lumineux produisait un effet magique.

Spectacle vraiment grandiose! Ces franges éclatantes descendant

perpendiculairement à l'horizon, le vacarme produit par les craquements

des glaces qui, en s'entrechoquant, grondent comme le tonnerre,

formaient l'ensemble d'une scène imposante qui restera éternellement

gravée dans ma mémoire. On respirait presque de l'électricité.»

Cependant la longue nuit d'hiver approche, les lumières restent

allumées pendant toute la journée dans l'intérieur du navire, et le

soleil va bientôt disparaître sous l'horizon.

Depuis quelques jours, nous étions en vue de l'île Herald, et, en même

temps, de la Terre de Wrangell, quand, pendant la nuit du 13, nous

entendîmes résonner, dans toutes les parties du navire, un bruit qui

nous fit supposer que la glace se retirait. Un coup d'œil au dehors

nous permit, en effet, d'apercevoir, du côté de babord, une vaste nappe

d'eau libre en même temps qu'une crevasse dans la glace, sous laquelle

nous pouvions distinguer un courant rapide. Tout le monde monta

immédiatement sur le pont et les préparatifs furent faits pour visiter

le navire. Celui-ci se trouvait dans une position assez singulière.

D'un côté, à babord, il était complétement dégagé, tandis qu'à tribord

la passerelle reposait encore sur la glace, ce qui nous fit croire

qu'un banc de glace s'était glissé sous la quille et nous maintenait

dans cette position. Mais cet état de choses fut de courte durée:

deux jours plus tard, une couche de jeune glace recouvrait l'espace

libre et se trouvait assez forte sous nos sabords pour permettre qu'on

s'aventurât à marcher. Notre navire se trouvait donc emprisonné pour la

seconde fois.

A partir de ce moment, la pression commença à se faire sentir et

augmenta jusqu'au 23 novembre. «Ce jour-là, après un temps calme

pendant toute la journée, dit Danenhower, nous eûmes une magnifique

nuit étoilée, dont M. Melville et moi nous profitâmes pour faire

des observations, lorsque, vers onze heures, nous entendîmes un

épouvantable craquement. La glace venait de se fendre à tribord et se

détachait des flancs du navire pour s'en aller à la dérive, laissant

celui-ci suspendu dans la moitié de la forme qui l'enserrait quelques

minutes auparavant. Bientôt après, nous pûmes voir une assez vaste

étendue de la surface de la mer complétement libre de glace et unie

comme une glace. Nous n'entendions pas le moindre bruit autour de

nous, si ce ne sont les hurlements de quatre chiens qui s'en allaient,

emportés par la glace. Heureusement, quelques jours auparavant, nous

avions remonté à bord tous nos instruments astronomiques, en prévision

d'un semblable accident, et il ne restait sur la glace que notre

chaloupe à vapeur et une petite cabane construite par nos hommes. On

retourna chercher la chaloupe, mais la cabane fut abandonnée à son

malheureux sort. Nous ne nous doutions guère alors que treize mois

plus tard elle donnerait lieu à l'anecdote que nous raconterons tout à

l'heure, et qui devait tous nous mettre en émoi.

»Le lendemain matin, nous pouvions distinguer, à trois milles de nous,

le glaçon où le navire s'était trouvé encastré. L'empreinte de la coque

y était encore parfaitement visible. Tout l'espace qui nous séparait

de ce glaçon était libre; malheureusement, il était beaucoup plus

large que long, et, de tous les autres côtés, la nappe de glace nous

présentait l'aspect d'un gâteau, au moment où celui-ci sort du four,

avec sa surface fendue et crevassée.

»Un des jours suivants, vers huit heures du matin, le glaçon qui

retenait encore _la Jeannette_ à tribord, se retira à son tour,

laissant celle-ci s'en aller librement à la dérive, sous l'impulsion

du vent. Celle-ci flotta ainsi pendant toute la journée, mais, vers

sept heures du soir, elle fut poussée au milieu des jeunes glaces qui

s'étaient formées et s'y engagea, pour y rester emprisonnée de nouveau.

Ce nouvel incident nous toucha peu, car nous étions au milieu de la

longue nuit d'hiver. Il faisait donc trop sombre pour que nous eussions

aucune chance de trouver un passage dans le dédale de canaux que

formaient entre eux les glaçons qui nous environnaient.

»Mais revenons à l'histoire de la cabane que les glaces nous avaient

enlevée. Un jour Anequin, un de nos chasseurs de l'Alaska, revint au

navire dans un état de surexcitation extraordinaire pour un Indien

aussi peu communicatif: «Moi, avoir trouvé une maison de deux hommes»,

nous dit-il en arrivant. Il nous fit ensuite la description de cette

maison. Quand on lui demanda s'il était entré à l'intérieur: «Non,

répondit-il, moi avoir trop peur». On peut juger de notre surprise. Le

lieutenant Chipp partit aussitôt pour vérifier le fait; il prit avec

lui plusieurs matelots et emmena l'Indien pour leur servir de guide.

Quand il fut arrivé à trois milles environ du navire, dans la direction

du sud-est, il trouva la maison vue par Anequin, et reconnut la cabane

abandonnée lors de la rupture de la glace.

»D'après les calculs que nous fîmes à cette époque nous reconnûmes que

le mouvement de dérive qui nous entraînait nous avait déjà emporté à

quarante milles du point où nous étions entrés dans les glaces.

»Jusque-là notre navire avait admirablement résisté aux pressions

les plus fortes sans paraître faiblir. Mais une nouvelle épreuve

l'attendait. Un jour, pendant que je me trouvais sous la tente du pont,

j'aperçus au-dessous de moi la pointe aiguë d'un énorme glaçon qui

pressait le flanc du navire, du côté de babord, un peu en arrière des

chaînes de l'avant et juste en face de la grosse travée qu'on avait

posée à cet endroit à l'intérieur du navire, en vertu des ordres exprès

de l'ingénieur en chef de Mare Island, M. William Shock. L'étreinte

devint si forte que le navire se mit à gémir dans toutes ses parties;

par instant, les portes des cabines étaient tellement comprimées qu'il

eût été impossible d'en sortir, si un accident était survenu; la grosse

travée elle même s'enfonça de trois quarts de pouce dans le plafond

sous l'effort de la pression; les planches du pont semblaient vouloir

s'arracher de dessus les baux et on pouvait voir jusqu'à un pouce de

profondeur dans leurs assemblages de mousqueterie, produit par le

revêtement intérieur du navire, qui éclatait de toutes parts.

»Cette étreinte dura pendant le reste de la journée et pendant toute

la nuit. Naturellement personne ne ferma l'œil et chacun avait son sac

près de soi et se tenait prêt à partir. On commença même à faire des

préparatifs pour quitter le navire. Les traîneaux et les embarcations

furent descendus sur la glace prêts à servir en cas de nécessité.

Pendant tout ce temps, le sort de _la Jeannette_ fut véritablement en

suspens. Enfin le lendemain la pointe de glace se rompit avant d'avoir

entamé le flanc du navire. Alors un soupir de soulagement s'échappa de

toutes les poitrines. Avec quel élan je remerciai du fond du cœur M.

Shock de sa prévoyance. Car sans la bienheureuse travée, c'en était

fait de _la Jeannette_.

»Le soir, la plaine de glace qui nous environnait ayant repris son

apparente immobilité, nous pûmes prendre du thé. A ce moment on pouvait

lire sur tous les visages un véritable sentiment de satisfaction, car

le navire n'avait souffert que dans l'assemblage de quelques-unes de

ses parties.»

Jusqu'ici nous ne nous sommes guère occupés que des événements qui

se sont passés à l'intérieur du navire et n'ayant aucun rapport avec

la vie intérieure des gens de l'expédition. Aussi, sans entrer dans

de longs détails, croyons-nous devoir décrire l'existence de ces

infortunés prisonniers des glaces pendant les deux longues nuits

d'hiver qu'ils ont eu à passer au milieu de l'Océan Arctique.

«La longue nuit de trois mois, dit le lieutenant Danenhower, ne

commença que vers le 10 novembre; néanmoins, le règlement d'hiver était

entré en vigueur du 1er du même mois. Nous nous levions à sept heures

pour répondre à l'appel général; les feux étaient ensuite allumés,

et nous déjeunions à neuf heures; de onze heures à une heure, chacun

était obligé de prendre un fusil et d'aller à la chasse par mesure

sanitaire, car nous avions besoin d'exercice au grand air; à trois

heures, la cloche nous appelait pour le dîner, à la suite duquel les

feux de la cuisine étaient éteints, afin d'économiser le charbon. Entre

sept et huit heures, le thé était servi, mais nous nous servions,

pour le faire, de l'eau distillée qui nous était fournie par une

chaudière Baxter. Celle-ci fonctionnait nuit et jour, car le docteur

avait expressément défendu l'emploi, pour notre consommation, de l'eau

provenant de la fonte de la neige ou de la glace. Celle-ci était

beaucoup trop salée. Après le thé, chacun allait se coucher.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882 · 第 1 / 24 段