Je soupe chez la petite femme, avec du lait chaud et du pain de
corinthes.
Mitje et Remi reviennent avec les vaches et nous racontent comment la
génisse rousse, qui n’est encore sortie que quelquefois, s’est mise à
courir et à sauter quand la pluie, qu’elle ne connaissait pas, est
tombée sur elle:
--Nous avons eu toutes les peines du monde à la rattraper, elle était
folle.
Puis Remi dit:
--Quand elle ne sait pas que je la laisse aller sans longe, elle reste
tranquillement à brouter à côté de moi, mais, si elle s’aperçoit qu’elle
est en liberté, elle court vers la bleue, se frotte à elle et lui lèche
le mufle: c’est une curieuse bête.
--Mais, fait Mitje, les vaches s’aiment et se détestent comme les gens.
Si je ne mettais pas, à l’étable, la bleue entre la blanche et la
tachée, elles se démoliraient. C’est la bleue qui arrange tout: le soir,
elle lèche à droite et à gauche, et il faut voir la jalousie de celle
qui doit attendre et comme elle gémit... Et le matin, la bleue est
toujours couchée contre l’une ou l’autre, qui lui lèche à son tour le
dos ou le mufle... Et le long des routes, quand une vache étrangère
s’approche de la bleue, elle la regarde une fois de côté, puis continue
son chemin, tandis que les autres se rapprochent et sont prêtes à jouer
des cornes.
--Oui, ce sont de curieuses bêtes, répéta Remi, mais le moindre homme
vaut mieux que toutes les bêtes.
Je saute sur mes pieds avec une telle violence que Remi en est tout
effrayé.
--Parce qu’elles n’ont pas d’âme, bégaye-t-il.
Ame! âme! quelle âme? et la bleue n’en aurait pas! Et je cherche une
comparaison.
--Voyons, Triene, qui se dispute avec tout le monde et ne cherche qu’à
nuire, de fureur de ce qu’elle est laide... Voyons!...
Mais, devant ces six yeux incrédules, je cours vers la porte et leur
crie:
--La bleue, pas d’âme! Moi, vous savez, je donnerais douze Triene pour
une bleue!