C’est adorable, mais gênant. Je lis au lit; une nuée de papillons de
nuit, fauves, velus, à grosse tête ornée de panaches, voltigent
lourdement autour de ma tête, sur mon oreiller, en laissant derrière eux
une poudre jaune comme du pollen. Je ne puis dormir: nuit d’orage, de
pluie battante, de chaleur moite. Je dépose le _Journal des de Goncourt_
et vais au balcon pour me rafraîchir. Il fait un noir opaque, fouetté
par des émanations qui illuminent tout le pays, et en bas, dans le
jardin, j’aperçois un ver luisant qui brille, même quand les éclairs
embrasent tout: il s’occupe bien des intempéries, celui-là... Je scrute
la nuit, mais je ne vois pas voltiger l’amoureux phosphorescent,
incandescent, qu’elle appelle, et elle luit, luit, dans le gazon
inondé...
Quant à mes oreillers, ils sont couverts de papillons: rien n’égale leur
beauté, leur variété de formes, de couleurs, et le précieux des tissus:
jamais manteau de déesse n’a pu approcher de cette délicate opulence.
Mais, mes chéris, où voulez-vous que je pose ma tête? Vous me préparez
une nuit blanche... Voilà, ils se fourrent dans mes cheveux, mon cou...
Je vais chercher mon verre agrandissant... Ah! ce sont des monstres
merveilleux, à tête énorme, au crâne bossué, à cornes, à trompes, à
suçoirs, à pattes barbelées... Seulement, mes trésors, je voudrais
dormir et, maintenant que je vous ai vus, je voudrais bien me
débarrasser de vous, et vous êtes là d’une familiarité... vous descendez
le long de mon dos, sous mon vêtement, et vous glissez, toutes ailes
déployées, le long de mes draps...
Ça va finir: je vais éteindre, et ils se colleront tous au plafond...
1918.
On lance des mines dans les bruyères. C’est une chute brutale, pesante,
sans écho, qui doit réduire en bouillie ou vous incruster en terre. Mon
Dieu, comme cela m’ébranle le système nerveux!
Dans les pinières où je me promène, il fait délicieux: la pluie d’hier a
rendu le tapis d’aiguilles moelleux; une légère brise fait onduler les
cimes de pins; le soleil filtre, le parfum de résine ressemble à de
l’encens: exquis, exquis! Mes chiens courent et aboient après un
écureuil qui, de terreur, saute d’une haute pinière dans une basse; il
tombe, ils l’ont! Non, d’un bond il est de nouveau en haut; la chienne,
de frénésie, bondit à une hauteur de deux mètres et embrasse l’arbre;
aïe, elle se déchire le ventre et hurle; l’écureuil voltige déjà au
loin, poursuivi par les deux chiens.
Rien dans la nature n’est ami ou bienveillant. Voilà des aéroplanes de
guerre qui s’exercent au-dessus des pinières... Encore des mines, han!
han!... Les merles chantent... Je continue ma promenade, l’esprit
dispersé et ne pouvant se fixer sur rien par l’agitation que me donne ce
bruit.
Voilà encore un joli écureuil, au ventre blanc, que mes chiens ont
découvert; il veut se mettre en sûreté dans des pins plus élevés; il
voltige jusque sur le bord d’un chemin. Voyant qu’il ne pourra atteindre
la branche qui avance de l’autre côté, il ricoche à droite, où une autre
s’étend au-dessus du chemin; il y saute, file en coin, puis, d’un bond
plané, atteint une branche de la plus haute pinière. Alors il fait tant
de méandres que mes chiens perdent sa piste.
Eh bien, il n’y avait pas que de l’instinct dans les agissements de
l’écureuil: il y avait certainement de la réflexion et de la
combinaison.
Au loin le canon! les mines! le carnage et le massacre!
1918.
Un gros rhume m’oblige de garder le lit. A portée de la main, je puis
ouvrir et fermer la fenêtre. Entre par le balcon une hirondelle. Elle se
débat contre le carreau, les ailes déployées, la queue étalée, la
respiration haletante. Ah! la belle créature! Bleu profond, miroitant
comme du satin. Je ne puis voir la poitrine. Sur chaque penne de la
queue en éventail, une tache blanche, les deux pennes de chaque côté
allongées en pinceau. Dieu, si je pouvais la tenir en main, la garder un
peu, la caresser! mais elle est déjà affolée, me sentant derrière elle:
il serait cruel de la prendre. Attends, ma chérie. J’ouvre la fenêtre.
Houp! Elle est partie!