Chez le boucher du village.
Il est planté au milieu de la rue, le col de sa chemise ouvert, la
poitrine nue, les manches retroussées, les bras et le tablier maculés de
sang. Il respire un instant entre deux tueries.
Un porc qui fume encore est, coupé en deux, pendu dans la boucherie; un
bol est posé à terre sous les moitiés de la tête, pour recueillir les
dernières gouttes de sang. Un autre porc est encore sur la charrette,
étendu en plein soleil dans une caisse en lattes qui l’immobilise, et un
troisième a une corde nouée à une patte de derrière, qui le retient au
garde-fou du pont du petit ruisseau, où tout à l’heure son sang coulera,
car le boucher a bâti expressément au bord pour y laisser écouler le
sang inutile: ce ruisseau alimente d’eau potable la ville voisine.
Le chien du boucher, un jeune de ma Loulotte, joue autour du porc
attaché par la patte, qui ne demande pas mieux que de se familiariser et
le suit de son pied engourdi, en grognant de manière amicale.
--Mais, boucher, comme votre chien engraisse!
--C’est parce qu’il est châtré.
--Châtré! pourquoi? Un mâle ne vous reviendrait pas plein de jeunes.
--Non, mais il en ferait partout, et tout le monde aurait un beau chien
comme moi, et ils vendraient les jeunes un gros prix sans que j’en aie
rien. Je ne voulais pas ça.
--Mais, boucher, une des beautés du berger de Malines est son
tempérament fougueux et féroce, et maintenant c’est une moule. Je
m’étonnais déjà de son air indolent.
--Indolent, lui, ha! Quand je tue une bête, il m’aide. Pour saigner un
porc, je le couche, n’est-ce pas, je mets un genou sur sa panse, je
tiens un pied d’une main, et de l’autre j’enfonce le couteau. Eh bien,
lorsqu’il gigote, le chien, sans que je le lui aie appris, prend l’autre
pied dans sa gueule et ne le lâche que si le porc ne bouge plus.
«J’achète mes veaux chez le paysan; quand je les emmène, ils refusent de
marcher; alors le chien leur mord la queue, et les veaux marchent. Et
tout cela, je ne le lui ai pas appris: il a compris qu’il doit m’aider.»
Mais comme je me sens agacée de la mutilation de la belle créature, je
veux lui dire une chose antipathique.
--Eh bien, boucher, si vous ne l’aviez pas émasculé, il vous aiderait
peut-être davantage. Quant aux jeunes qu’il ferait ailleurs, ce ne
seraient que des bâtards, puisqu’il n’y a que le vôtre de vraie race au
village. Et tout le monde vous envierait votre beau chien, tandis que
maintenant...
Et je fais une moue méprisante.
--Oui, on me l’envierait? et il m’aiderait peut-être encore mieux?...
Et une ombre de regret passe dans ses yeux.
Je pars contente.
Le chien mutilé va tout de même flairer les autres chiens.