16 avril 1918.

Je me promenais tristement dans le jardin zoologique, d’où le manque de

nourriture a fait disparaître presque toutes les bêtes. Mais bientôt je

m’arrêtai, la vue charmée, devant une cage où cinq paons blancs, la

queue en éventail, tournaient lentement, les pennes frémissantes, les

jarrets tendus, les ailes et la croupe en mouvement. Et quel blanc que

le leur: chaud, velouté, immaculé!

Puis j’allai vers un enclos où cent vingt poules blanches, à l’adorable

crête rouge, picotaient. Une quantité de coqs s’en donnaient dans ce

sérail: ils violaient, violentaient, harcelaient les poulettes qui

s’encouraient éperdues; mais, prises au vol, elles y passaient. Sous un

arbre, des groupes nichaient par terre, le ventre dans un creux,

d’autres picotaient sans répit, sans souci, celles-là, des coqs ardents

qui les harcelaient toutes. Sur le vert tendre du printemps, elles se

détachaient si fraîches, si pimpantes que mon spleen me quitta du coup.

--Vous devez avoir beaucoup d’œufs? dis-je au gardien.

--Nous pas: le directeur.

--Si le directeur a les œufs, il doit les vendre pour arriver à nouer

les deux bouts, car le jardin périclite et s’est déjà fortement endetté.

Puis j’allai voir les singes.

Plus de la moitié sont morts de privations et on ne peut les remplacer.

--Ils n’ont pas ce qu’il leur faut, me dit le gardien.

Il est vrai que je les vis grignoter des fèves, et du maïs, au lieu des

figues, des oranges et autres bonnes choses qu’on leur donnait avant.

Des figues! des oranges! Oh! que je voudrais en manger moi-même!

Dans la salle des singes, on a installé les perroquets sur leurs

perchoirs. Ces bêtes au plumage magnifique me donnaient envie de les

étrangler: l’une après l’autre, elles s’étaient mises à crier en chœur,

avec des voix si discordantes et perçantes que les vitres tintaient

comme si elles allaient se briser. Hou, les sales bêtes! elles suent la

stupidité et leur beau plumage en devient discordant lui-même!

Angelinette · 第 55 / 60 题