La pluie, la pluie, la pluie, et atmosphère tiède.
Les grandes avenues sont désertes, les feuilles mortes jonchent le pavé,
les terre-pleins et les trottoirs. C’est joli, joli! Il faut prendre
garde de glisser: on ferait comme un rien le grand écart.
Ici et là un _Landsturm-man_ mélancolique. La lumière est comme si on la
regardait à travers un verre d’eau. Moi, je me sens alors une bête
aquatique et j’aime à me mouvoir dans cette atmosphère d’aquarium.
Les trams marchent à vide. A l’avenue de Keyser, les vendeurs de
journaux, saturés d’eau, la figure lavée par la pluie, bleuie par le
froid, car l’atmosphère tiède, c’est pour nous les bien couverts et les
bien nourris et qui en prenons ce que nous voulons. Mais eux, qui sont
là depuis le matin à clamer, à piétiner, à se faire macérer dans la
saumure de leurs sales vêtements imbibés, eux grelottent et leurs
pauvres cris discordants me donnent de l’angoisse.
Au jardin zoologique, personne, si ce n’est encore, de ci de là, deux
soldats regardant tout de même les bêtes. Dame, ceux-là, après les
tranchées et les obus, doivent se sentir dans le paradis de se balader
sous cette eau tiède, certains qu’en ce moment aucun engin ne va les
aplatir ou les écarteler. Aussi ne s’occupent-ils pas du temps: ils
jouissent visiblement du moment de répit.
J’espère que nos petits _mannekes_, également, reçoivent ainsi quelques
jours de congé pour aller se refaire dans l’une ou l’autre ville de la
belle France et pouvoir penser à autre chose qu’à tuer et à être tués.
Je parle à un gardien des fauves que l’on a dû abattre.
--Heureusement qu’ils sont morts. Où aurions-nous cherché les chevaux
pour les nourrir? Un tigre, un lion, un ours mangent bien, chacun, cinq
kilogrammes de viande par jour. Nous n’aurions pu les donner. Alors
quoi? nous les aurions vus maigrir et entendus gémir de faim, se mettre
à mugir d’aussi loin qu’ils auraient aperçu l’un d’entre nous, qui les
nourrissons. Non, il vaut mieux qu’ils soient morts: je n’aurais pu les
voir souffrir, car ils deviennent pour nous comme nos enfants.
Puis je suis retournée lentement chez moi, l’eau me dégoulinant des
jupes.