C’est insupportable. Nous avions un adorable petit matou de six mois,
gris tigré, à larges rayures noires. Il ronronnait toute la journée et
fouillait le ventre de sa mère pour téter encore et, quand il avait
trouvé le téton, il ronronnait plus goulument, bien qu’il n’en tirât
plus une goutte de lait. Il se hérissait devant les chiens et, sur la
pointe des pieds, le dos en ogive déjeté de côté, la queue droite,
ébouriffée, avec l’extrême bout seul qui remuait, il leur faisait face,
les oreilles couchées, tout son être arqué, sifflant _ghauw, ghauw_ vers
eux, de sa gueule ouverte, en laissant passer entre les dents pointues
une adorable languette rose, également en pointe. Il sortait par les
fenêtres de la cuisine de cave et jouait sur le trottoir, où ne passe
plus personne, à attraper les feuilles mortes; il les tapotait ou, la
tête entre les épaules, le corps frétillant, il bondissait dessus, les
prenait par tas entre les pattes et se roulait sur le dos, toujours
ronronnant, et même férocement, comme s’il se livrait à un délicieux
massacre. Puis il grimpait sur ce qui reste de la façade de la maison
d’à côté et disparaissait dans les décombres.
Eh bien, voilà cinq jours qu’il n’en est pas revenu, des décombres. Je
craignais, comme il se laissait caresser et prendre par tout le monde,
que quelqu’un ne l’eût ramassé pour en faire une gibelotte. Pensez donc,
par ce temps de quasi famine, quelle délicieuse gibelotte qu’un petit
chat grassouillet, nourri de lait et de pâtés préparés avec amour par
Caroline.
Mais voilà que nous entendons, depuis le jour de sa disparition, des
miaulements de petit chat dans les décombres. Caroline monte par une
échelle sur le mur du jardin, tire l’échelle à elle, la pose de l’autre
côté pour descendre. Ainsi, de mur en mur, elle a fait tous les jardins,
a visité toutes les ruines, appelant _Kobeke, Kobeke_, au risque de
tomber dans les trous de cave masqués par des briques.
Moi, je regardais par les fenêtres du grenier, inspectant les lieux pour
pouvoir crier à Caroline: «Il est là», si je le voyais. Eh bien, nous ne
le trouvons pas; il se tait pendant que nous cherchons. Caroline et moi,
nous y pensons toute la journée et ce miaulement qui s’affaiblit nous
affole. Pensez donc, cette créature pleine de joie va mourir tout
doucement de faim: cette pensée nous est bien plus odieuse que la
supposition qu’on en aurait fait un lapin sauté.