28 avril 1915.

Journée radieuse. Depuis le premier avril, le directeur du jardin

zoologique a obtenu de la commandanture que les militaires allemands

doivent payer une entrée de vingt-cinq centimes. Le jardin est envahi de

soldats.

Il est en boutons, en bourgeons et en fleurs. Des parterres de

tulipes--l’harmonie des couleurs n’est pas toujours bien choisie--des

plates-bandes de pensées, de narcisses, et un gazouillement adorable de

tous les oiseaux dans les arbres. Ils trouvent dans ce jardin libre

pâture; ils passent par les mailles des cages de leurs confrères captifs

et se gorgent.

Des chaises sont disposées autour du kiosque. Le chalet Louis XVI est

ouvert: sur ses terrasses, des chaises et des tables. Les bébés jouent,

mettant des notes gaies dans leurs cris et dans le jardin. Des dames

prennent du thé, du café, des gâteaux, et l’on cause en brodant, en

crochetant. Les figures sont graves et les propos n’ont rien de la

frivolité insipide des temps heureux.

--Oh! maintenant qu’ils ont passé l’Yser! fait une jeune dame, en levant

la tête de sa broderie.

Un monsieur et une dame âgés s’approchent d’une dame seule qui crochète

une dentelle de store. Doucement ils lui demandent quelque chose.

--Non, toujours pas de nouvelles, crie-t-elle, comme ne pouvant se

dominer; depuis cinq mois pas de nouvelles.

Ils restent assis, silencieux.

Arrive un groupe de messieurs que je connais. L’un a un fils de dix-huit

ans qui est en Hollande avec sa mère: c’est leur unique enfant, idolâtré

comme un dieu. Le père et la mère se sont rendus malades à vouloir

empêcher leur fils de s’engager: enfin ils y sont parvenus, et le père,

là devant moi, a l’air heureux. Un autre, un avocat, a ses trois fils à

la guerre: l’un est déjà estropié, il a un bras ankylosé par une

fracture. Mais, par ce printemps, ce père aussi a l’air content: en

somme, ils vivent tous les trois!

Je me promène en m’asseyant de temps en temps pour m’étirer au soleil.

Dans l’allée des perroquets, tous sont sur leurs perchoirs. C’est une

débauche de couleurs merveilleuses et de cris discordants. N’importe, la

beauté domine. Je m’arrête à leur gratter la tête.

Les bébés jouent.

L’otarie veut jouer avec les deux cormorans qui partagent son domicile;

elle nage, en criant, autour de la dalle au milieu du bassin, sur

laquelle ils sont installés. Ils la piquent de leurs becs quand elle

veut monter; lorsqu’elle a réussi tout de même, elle crie en se tournant

vers l’un et l’autre, les implorant de jouer avec elle; mais les

cormorans ne veulent pas et continuent à piquer jusqu’à ce qu’elle se

laisse glisser dans l’eau comme un sac rempli d’huile. Elle recommence

alors à nager autour de la dalle, en criant désespérément. Les deux

oiseaux restent féroces et implacables dans leur antipathie.

Les paons brillent, scintillent de mille couleurs au soleil. Un paon

blanc à hérissé sa queue. Tout son être est tendu dans cet effort. La

croupe, aux plumes ébouriffées, levée, les ailes écartées, les jarrets

tendus, il tourne lentement vers le soleil et la brise et fait strider

ses plumes: c’est, au travers des mailles de la cage, un miroitement

nacré, où tout le prisme évolue en des reflets moelleux.

Dans une grande cage, plantée d’arbres, des oiseaux granivores du pays.

Quel est ce petit bougre qui fait _tutututûûût_? Je voudrais le voir.

C’est un chant que j’entends toujours dans les bois à Genck; mais je ne

parviens pas à l’apercevoir.

Le faisan doré, élégant et prestigieux de couleur, fait des passes

devant sa faisane, en étalant vers elle son collier rayé orange et bleu.

Elle lui échappe constamment, et lui de recommencer ardemment sa

poursuite à travers la cage ensoleillée, d’où jaillit comme une coulée

d’or et de pierres précieuses en fusion.

Le faisan de Lady Amherts, lui, mince et aristocratique, en sa parure

blanche chamarrée de vert, de bleu, d’or, piétine sa faisane qui est

douillettement nichée dans la terre chaude et poudreuse.

Quelle tristesse de voir les cages des lions, des tigres et des ours

vides!

Les bébés jouent.

Un vautour à calotte brune, foncée et veloutée; le cou nu, rose strié de

bleu et de noir; face nue, rose; yeux noirs changeants, perçants, fixes,

mobiles, féroces; bec orange, encastré dans du gris tendre; goître en

boule couvert de plumes; pattes puissantes; des plumes lui font collier.

Il est sur son perchoir, secoue désespérément ses larges ailes en se

soulevant sur ses pattes; mais l’élan est impossible dans cette cage, et

lourdement, une à une, il les laisse retomber pour recommencer, le

moment d’après, ses efforts inutiles vers la liberté... à moins que ce

ne soit pour se dégourdir les membres.

A côté, le vautour de Kolbe, gris beige, au long cou nu, se couche, la

tête hors les barreaux de la cage, pour se faire caresser et gratter. Il

veut prendre, de ses mandibules puissantes, le bloc-notes avec lequel je

le chatouille. Puis tout doucement, quand je lui ai enlevé toute

méfiance, il se laisse faire, et j’avance ma main jusque sur son crâne

que je gratte et la peau du cou que je triture. Il ferme, d’une paupière

bleue remontante, à moitié les yeux, la tête et le cou abandonnés à la

volupté de la caresse. Ah! le bougre, comme il aime cela! Mais je

viendrai souvent te caresser, tu es exquis... Oui, un vautour exquis,

doux et grand comme une brebis, avec de fortes pattes gris argent. Ah!

pauvre créature dégénérée, déviée de ta vraie nature, tu es peut-être

née au jardin? Tu ne sais pas ce que c’est que la féroce, l’enivrante

liberté; tu ignores la force de tes ailes toujours repliées, le coupant

de tes mandibules. Tu prends les bénéfices de la captivité et de ton

impuissance. Ah flûte! tout est triste, je vais rentrer...

Les bébés jouent.

En longeant les avenues, des enfants du quartier de l’Ancien Canal

viennent du Parc en chantant. Un garçonnet de sept ans a, aux bras, deux

chaînes de fillettes de cinq, quatre et trois ans. Elles dansent en

frétillant de la croupe et brandissent un bras en l’air. Elles chantent:

_lala, lalalaaa, lalalaa_, avec les voix canailles et les gestes

crapuleux des femmes en ribote de leur quartier. Ah zut! tout est

triste... Et là-bas, on s’empuantit, on s’asphyxie, on se démolit, on se

déchire, on se pulvérise, on se calomnie et l’on se hait, et tout

pourrit...

Angelinette · 第 34 / 60 题