4 mai 1915.

Les trams circulent presque vides; les rues sont de plus en plus

désertes. Avec cela, un printemps adorable. Sur les branches des arbres

fruitiers, les fleurs grimpent les unes sur les autres; les branches ont

de grosses touffes d’un blanc exquis et parfumé, et il y a tant, tant

d’oiseaux qui chantent sur les arbres des avenues et dans les jardins,

derrière les maisons brûlées et abandonnées! Comme leurs propriétaires,

à l’étranger, doivent y penser maintenant! Je crois qu’on entend mieux

les oiseaux parce que les rues sont plus silencieuses, et peut-être

aussi parce que nous n’avons pas encore entendu une note de musique

depuis l’invasion et que le moindre son harmonieux, après les

discussions sur la guerre par ces voix rudes et âpres des Flamands,

caresse notre oreille charmée et surprise.

Derrière chez nous, il y a un merle qui a le langage le plus spirituel,

le plus expressif, en même temps que le plus délicieusement modulé. Ah!

la chère créature! si je pouvais la prendre dans le creux de la main et

lui gratter doucement la tête, en signe de reconnaissance! Toutes les

bêtes aiment qu’on leur gratte la tête: si le merle se laissait faire

une fois, il y reviendrait, et pour moi ce serait une grande joie.

* * * * *

Au jardin zoologique, des dames viennent avec des jeux de cartes et,

sous un grand arbre, elles jouent à trois sur une petite table pendant

toute une après-midi, sans échanger d’autres mots que ceux nécessaires

pour le jeu. Il y a plusieurs groupes. On n’entend plus le français:

seulement le flamand et l’allemand. La société qui parle le français est

à l’étranger, les Allemands se sont implantés mieux que jamais et

parlent à plus haute voix qu’avant. Ils sont chez eux, quoi! Des

officiers allemands goûtent avec du café et des gâteaux, beaucoup de

gâteaux.

Le directeur du jardin est maintenant toujours assis à l’entrée pour

voir si le public arrive. Il est aux abois: presque tous les abonnés

sont partis avant d’avoir payé leurs cotisations de l’année. Il a réduit

l’abonnement de cinquante-cinq à quarante francs: beaucoup d’abonnés ont

écrit que malgré les temps durs, ils continueront à payer cinquante-cinq

francs. Heureusement, car que deviendraient les dames et les bébés de la

ville sans le jardin zoologique?

Il vient de passer une jeune dame habillée d’une jupe kaki, d’un paletot

de satin vert d’eau, coiffée d’un chapeau bleu marine avec une couronne

de fleurs rouges. C’est à hurler! Si j’étais un homme, pareille femme me

serait odieuse. J’en vois souvent une autre qui porte une jupe beige, un

paletot demi-long noir, un chapeau bleu marine, des gants blancs, une

ombrelle verte et un sac en cuir violet: si je l’aperçois à temps, je

change vite de trottoir.

Celles que je viens de décrire sont celles qui choisissent elles-mêmes

leurs toilettes; d’autres, qui laissent faire leurs bonnes couturières

de Bruxelles, sont tolérables; mais, en ce moment, les dames qui se font

habiller à Bruxelles sont parties et l’on ne voit plus que les autres.

Les femmes, ici, ne se préoccupent pas de regarder si la couleur ou le

genre d’étoffe va à leur teint ou à leur type, et encore moins d’un

ensemble harmonieux dans leur toilette.

Encore une qui passe: les pieds blancs, la jupe à damiers noirs et

blancs, le paletot vert épinard, le chapeau bleu marine, des gants

jaunes. Cependant les perroquets sont aussi parés des couleurs les plus

folles: je ne sais comment ils s’arrangent pour être merveilleux.

Chez les créatures parées par la nature, on constate aussi des gaffes de

goût. Le faisan noble a pour moi deux tares qui l’empêchent d’être

complètement noble: bleu nuit miroitant; joues bleu pervenche; yeux

rouges à point noir; huppe bleu nuit droite sur la tête; sur le dos, une

plaque de petites plumes cuivre en fusion; ailes bleu sombre lustrées;

les côtés, en avant vers l’épaule, jaspés bleu et jaune clair; pattes

roses; queue raide, bleu sombre et blanc à peine teinté de jaune. Eh

bien la tare--outre qu’il est trop lourd de corps--sont ces plumes, d’un

blanc jaunâtre trop clair et trop criard, des ailes et de la queue, dans

cet ensemble sombre, sobre et vraiment noble: pour être impeccable

d’harmonie et d’aristocratie, il faudrait que la jaspure des ailes et

les plumes claires de la queue fussent comme la plaque du dos, couleur

cuivre en fusion.

Donc, mesdames, allez-y de vos couleurs disparates: la nature ne fait

pas mieux que vous quand elle veut trop bien faire, et y va aussi

naïvement.

Voilà, je rentre. J’ai fait une promenade solitaire délicieuse, en

m’asseyant à chaque instant pour écrire, soit sur les bancs des avenues,

soit à l’église, ou chez Van de Laer en buvant mon lait chaud, et au

jardin zoologique.

Un orage éclate avec de gros coups de tonnerre: ils sont cependant moins

secs que les coups de canon. Eh bien, Caroline et moi n’arrivons pas à

cacher notre nervosité: cela nous rappelle trop le bombardement. Mon

mari trouve aussi que le tonnerre est plus énervant qu’avant le

bombardement.

Angelinette · 第 35 / 60 题