Deux grands-ducs, chacun isolé dans une cage d’un mètre carré.
A mon approche sous le parapluie, ils hérissent leur plumage jaspé de
toute la gamme des mordorés; ils écarquillent comme des phares leurs
yeux orange; ils dressent leurs oreilles en plumet; ils claquent leurs
mandibules férocement; puis ils m’observent.
Sous mon parapluie, ma tête était sans doute ombragée; ils pouvaient
ainsi mieux voir mes yeux, agrandis par l’action de la neige et du vent.
De leur regard myope, ils me fixent, lèvent et abaissent le corps en le
balançant à droite et à gauche, comme pour prendre leur élan vers ces
deux points lumineux. Je me mis à mouvoir expressément les yeux: leurs
yeux d’or foncé, avec un profond point noir au milieu, qui
s’agrandissait et se rapetissait, se fermaient de temps en temps d’un
battement des paupières, veloutées de petites plumes blanches. Ces yeux
de lave brûlante et ces claquements de mandibules sont d’une férocité
grandiose.
Les dromées, bêtes qui ressemblent à des autruches, m’étonnent par un
battement de tambourin qu’on entend de l’intérieur de leur corps, sans
que leurs bouches se meuvent. Le gardien me dit que c’est un son de
contentement et de santé.
Dieu, que j’aime les bêtes! Sans le jardin zoologique, Anvers me serait
maintenant odieux. L’Escaut, cette autre beauté de la ville, est si
tragiquement abandonné, il nous fait tant regretter la vie, le
mouvement, le bruit qu’amenait sa richesse, que je n’ai plus le cœur d’y
aller. Les premiers temps de la guerre, je l’aimais beaucoup, ainsi beau
par lui-même; mais maintenant que le pays agonise par l’absence de
l’abondance qu’il nous amenait, j’y deviens trop triste.