Comme je ne voyais plus qu’une otarie et un phoque, au lieu des trois ou
quatre qu’il y avait auparavant, je questionnai le gardien.
--Lors du bombardement, ils sont restés onze jours sans manger, me
dit-il. L’homme de la glacière où nous déposons nos victuailles pour les
animaux, s’était enfui en emportant la clef et il n’y avait pas de
poisson en ville. Comme on était en automne, ils ont mangé les feuilles
mortes tombées dans leur bassin; ils sont morts un mois après d’une
obstruction des intestins.
* * * * *
Dans une cage, deux condors. Le plus petit, la femelle, la tête penchée
de côté et en arrière contre la poitrine de l’autre, fouillait de son
bec les chiffons de chair qui pendent autour des mandibules du mâle; son
geste était celui d’une femme qui se câline contre l’homme et le
caresse. Lui marchait à côté d’elle, un peu en retraite, les ailes
déployées comme un manteau sous lequel il l’abritait, et des _poum,
poum, poum_ voluptueux s’entendaient à l’intérieur de son corps, à la
base du cou. Elle retourna la tête et encore, de ses mandibules, fouilla
les chiffons de chair. Et, ainsi enlacés, ils faisaient le tour de la
cage: lui l’abritant de ses ailes et lui parlant son mystérieux langage:
_poum, poum, poum_; elle, câline, le caressant.
Un vieil officier allemand observait comme moi les condors enamourés.
Nous nous regardâmes; son regard, comme le mien, était triste de la
jeunesse envolée, cette jeunesse qui se manifestait ici d’une manière si
délicate. L’homme, à cet âge, se borne à se faire amener de temps en
temps un fruit vert: mais cela ne remplace pas le joli ramage de la
jeunesse.