Fineke a neuf ans maintenant.
--Écoute, Fineke: quand je pourrai avoir du lait chez ta mère, tu
viendras boire du cacao.
--Nous aurons bientôt du lait: la vache avait hier fini ses neuf mois,
elle peut donc vêler quand elle veut. Les pieds du petit veau viennent
d’abord, puis on le tire hors de la vache.
--Quelles jolies bottines tu as, Fineke.
--Oui, c’est saint Nicolas avec son âne qui me les a apportées. Elles
étaient sur mon assiette avec un petit billet: «Pour Fineke.» J’ai eu
mon assiette pleine, pleine de bonnes choses, beaucoup plus que les
autres, mais j’y avais, avant de me coucher, mis une tartine pour le
petit âne. Il l’avait mangée et c’est lui qui m’a mis tout cela à la
place. Si j’ai eu plus que les autres, c’est que l’âne s’est dit: «Je ne
donne rien à ceux qui ne donnent rien.»
* * * * *
Jacques aura cinq ans au mois d’août. C’est le seul des enfants de la
petite femme qui n’a pas eu une enfance martyre, dont les oreilles ne se
sont pas presque décollées par la sanie qui coule, pue et ronge, dont
les yeux n’ont pas été envahis de pustules qu’il eût frottées toute la
journée en hurlant, dont la tête n’a pas été couverte de croûtes de poux
qui l’eussent empêché de la coucher pour dormir, et qui n’a pas eu les
entre-jambes rouges et suintantes comme un écorché. Non, Mitje, sur mes
indications, l’a soigné dès sa naissance, et c’est le plus beau, le plus
malicieux, le plus sensuel petit gredin, aux beaux yeux noirs et à la
peau basanée, qui soit.
Pour aller à l’école, il regarde si ses mains ne sont pas trop noires,
et il plante son bonnet de police kaki sur l’oreille.
A l’école gardienne, il y a des rangées de petits bancs, à droite pour
les garçons, à gauche pour les filles. Lui, Jacques, se met toujours sur
le coin du côté des filles, et Melanieke, du géomètre, sur le coin du
côté des garçons.
Melanieke a des petites boucles blondes, une petite robe bleue
décolletée et de petits bras grassouillets, nus.
Jacques tâche de s’en approcher, mais elle est très réservée et joue
avec les petites filles. L’autre jour cependant, à la sortie, elle s’est
laissée prendre par la main et est allée avec lui jusque chez l’épicier,
où son petit frère est venu la prendre.
--Vois-tu, Mitje, s’il n’était pas venu, je l’aurais amenée à la maison,
et tu aurais vu comme elle est jolie: plus jolie qu’Emma du secrétaire,
que j’aime bien aussi. J’ai dit à Melanieke de venir jouer à la maison,
que tu avais fait du pain de corinthes, mais elle m’a répondu: «Je ne
peux pas, Jacques.» Si elle avait voulu venir, je l’aurais bien portée
sur mon dos.
--Hier, me raconte Mitje, quand je le conduisis à l’école, Melanieke y
allait aussi, conduite par son frère. Jacques l’a regardée, puis m’a
dit: «Tenez, Mitje, ça me fait du bien de la voir.»
* * * * *
Les petites de huit à douze ans sont assises à découper du papier doré
pour la jonchée de la Sainte-Vierge, dimanche prochain à la procession.
Fineke qui a onze ans:
--Vous savez, les enfants ne sortent pas de la fosse au charbon, comme
on le dit.
Bertha qui en a dix:
--Comment! mais si! Ils poussent dans une fosse à charbon à Liège et on
nous les apporte. Ma mère a crié, mais il fallait l’accepter: l’homme
l’a déposé sur le lit au milieu de la nuit.
--Non, non, Marieke m’a dit d’où ils viennent, et elle le sait de son
oncle, un homme qui sait tout comme mon père.
--Et d’où viennent-ils alors?
Et toutes déposent les ciseaux et le papier doré et la regardent, la
figure tendue.
--Oh! c’est si curieux que je n’ose pas le dire.
Mitje crut bon d’intervenir:
--Allons, vous autres, avec vos fades bavures, pensez plutôt à remplir
vite le panier pour la jonchée de notre petite Notre-Dame qui entend
tout ce que vous dites.