En ce moment l’église prescrit une idolâtrie spéciale du Sacré-Cœur de
Jésus. Des paysans ont fait venir de Hasselt, de Bilsen, voire de Liège,
des images, des «postures», des cœurs de Jésus en plâtre, qu’ils payent
de soixante-quinze à cent francs. Le vicaire vient bénir ces idoles et
prescrire les nouvelles pratiques à observer.
Mitje m’avait demandé des fleurs pour orner leur Sacré-Cœur. Je lui en
ai donné: cela fait une petite diversion à ses occupations journalières
de lessive, d’étable, de bouse, de purin, de torchage des petits.
Dès qu’elle eut les fleurs, elle rentra chez elle, mit une table devant
une fenêtre ornée de pots de fleurs, posa un petit bloc sur la table, la
couvrit de deux essuie-mains blancs, plaça sur l’éminence ainsi formée
leur statuette du Christ tout enfumée et montrant un cœur sanglant
couvert de chiures de mouches. Elle mit les fleurs à haute tige dans de
grands pots, les plus petites dans de petits pots, les roses seules dans
des verres, et les rangea autour du Christ. Sur le devant de la table,
elle déposa une petite couronne de bleuets que Fineke avait tressée, mit
une rose au centre, prit de l’armoire deux candélabres en verre nickelé
et y plaça des bougies qu’elle alluma. Puis elle alla chercher un
oreiller dans le berceau du petit, le déposa par terre devant la table
et le couvrit d’une descente de lit que l’on emploie seulement quand Sus
vient à la maison. Et ce fut le plus naïf, le plus frais et le plus joli
petit autel de tableau gothique que j’aie jamais vu.
Les enfants furent alors lavés et habillés de leur costume de dimanche;
la maison avait été récurée dès cinq heures du matin. On dîna vite dans
l’autre chambre, et Mitje avait encore eu juste le temps de mettre une
blouse rose et ses belles épingles à cheveux, à petites pierres, quand
le vicaire entra.
Maria avait tenu à ce que tout fût bien. Mes fleurs avaient comblé ses
désirs: leur autel serait le plus beau de la rue, et cela ferait rager
les voisines.
Tout se passa comme elle l’avait désiré. Les voisines poussèrent les
têtes ensemble:
--Avez-vous vu les fleurs? Avez-vous vu les fleurs?
1920.
Mileke, qui a maintenant sept ans, vient de rentrer avec les trois
vaches qu’il a menées paître. Il crie dès la rue:
--Mère! la bleue est enfin «willig»: ça suinte, et elle a sauté trois
fois sur les autres vaches.
--Ah! fit la petite femme, il était temps: on la conduira demain au
taureau.
Mileke est allé tout de suite avec Fineke construire un fort sur un tas
de sable qui se trouve dans la cour de la ferme.
* * * * *
Ils sont chez moi à faire des cumulets sur le tapis. Fineke, en jetant
jambes par-dessus tête, découvre, dans un écartement, tout son petit
sexe. Mileke me regarde saisi, rougit, puis, la bouche en rond, lève les
yeux vers le plafond.
L’effarouchement de Mileke est que, moi, j’ai vu cela. Lui, mon Dieu, il
voit cela souvent, et n’y fait pas plus attention qu’à ses pieds ou à sa
tête.