Mitje, agenouillée dans les buissons de mon jardin, arrache l’herbe pour
leurs vaches. Je m’assieds par terre contre un arbre. Elle s’arrête
d’arracher et me regarde de ses yeux de sensitive. Elle exhale une odeur
de bouse, de sueur et de bête de somme. Elle m’exprime sa joie de ce que
quatre rangées de pois «gros comme ça», qu’elle avait plantés pour moi,
soient déjà «hauts comme ça», et forment une bande touffue du plus beau
vert foncé. Puis, de ses mains adroites, elle continue à arracher.
--Quand j’aurai vidé tout ce coin, il n’y aura plus d’herbes, et s’il ne
pleut pas...
--Il me semble que cette herbe est peu savoureuse; est-ce que vos vaches
l’aiment?
--Elles y fourrent leurs mufles jusqu’aux yeux, madame, et depuis que
nous pouvons prendre tout le gazon du jardin, elles donnent beaucoup
plus de lait. Ce que père est content!
Et la petite bête de somme heureuse lève de nouveau ses yeux expressifs
vers moi.
--Demain, le vicaire viendra bénir le Sacré Cœur de Jésus chez nous. On
fait des dévotions nouvelles au Sacré-Cœur; ne pourrais-je demander
quelques fleurs à madame?
--Si, Mitje, prenez-en.
Satisfaite, elle continue d’arracher, en avançant sur les genoux et en
parlant de pois, de fèves, de carottes et de pommes de terre, puis de
son petit frère Jacques, qui, depuis l’âge de deux mois, ne fait plus ni
caca, ni pipi sous lui; et elle dit comment elle est restée levée deux
nuits de suite pour le tenir toutes les deux heures, avant la tétée,
au-dessus du pot, en faisant _puseweswese_ comme je lui avais dit de
faire; et qu’il n’avait jamais le derrière enflammé, ni cette sale
croûte sur la tête.
--Nous croyions que les petits enfants devaient avoir cela, puisqu’on
n’en voit pas d’autres ici.
Et ses yeux exprimaient encore l’étonnement que les petits enfants
n’aient ni le derrière ouvert, ni une carapace sur la tête, ni les
oreilles coulantes, si on les lave.
--Et comme les autres enfants ont profité depuis que je les lave
régulièrement! non, je n’aurais jamais cru autrefois à l’influence de la
propreté sur la santé et la beauté, car ils sont tous beaux, n’est-ce
pas, madame? Nous croyions que la nourriture faisait tout: mère les
bourrait de lard et de jambon à nous faire crever; les quatre porcs que
nous tuions par an ne suffisaient pas; tout passait à la nourriture, et
rien à du savon. Nous étions persuadés que c’était un luxe inutile que
de tenir tout propre.
Et, à chaque instant, ses yeux et sa bouche frémissants se tournaient
vers moi.
--Nous devons cela à madame qui m’a enseigné comment il fallait faire.
Et maintenant encore toute cette herbe... Et madame n’a en somme rien de
tout cela: c’est uniquement pour nous qu’elle s’est donné toute cette
peine.
Elle détourne le visage qu’une rougeur envahit.
--Si je pouvais avoir beaucoup d’élèves comme vous, Mitje, j’ouvrirais
une école.
Elle continuait à tirer l’herbe d’arrache-pied, en exhalant une odeur de
bouse, de sueur et de bête de somme, car il est bien entendu que la
propreté, telle que je la lui ai enseignée, a subi une transposition.
Quelle chère créature! c’est l’abnégation personnifiée. Quant à moi, je
n’ai aucun mérite à m’être occupée d’eux: quand je vois un bel enfant
sale, mon seul désir est de le prendre et de le laver à grandes eaux
jusqu’à complet décrassement; qu’il hurle, ça m’est bien égal, je ne le
lâche que lorsqu’il est comme je l’entends. Chez la petite femme, je
n’ai trouvé que peu de résistance à cette manie, et en Mitje une aide
précieuse.