6 juin 1918.

Mitje, agenouillée dans les buissons de mon jardin, arrache l’herbe pour

leurs vaches. Je m’assieds par terre contre un arbre. Elle s’arrête

d’arracher et me regarde de ses yeux de sensitive. Elle exhale une odeur

de bouse, de sueur et de bête de somme. Elle m’exprime sa joie de ce que

quatre rangées de pois «gros comme ça», qu’elle avait plantés pour moi,

soient déjà «hauts comme ça», et forment une bande touffue du plus beau

vert foncé. Puis, de ses mains adroites, elle continue à arracher.

--Quand j’aurai vidé tout ce coin, il n’y aura plus d’herbes, et s’il ne

pleut pas...

--Il me semble que cette herbe est peu savoureuse; est-ce que vos vaches

l’aiment?

--Elles y fourrent leurs mufles jusqu’aux yeux, madame, et depuis que

nous pouvons prendre tout le gazon du jardin, elles donnent beaucoup

plus de lait. Ce que père est content!

Et la petite bête de somme heureuse lève de nouveau ses yeux expressifs

vers moi.

--Demain, le vicaire viendra bénir le Sacré Cœur de Jésus chez nous. On

fait des dévotions nouvelles au Sacré-Cœur; ne pourrais-je demander

quelques fleurs à madame?

--Si, Mitje, prenez-en.

Satisfaite, elle continue d’arracher, en avançant sur les genoux et en

parlant de pois, de fèves, de carottes et de pommes de terre, puis de

son petit frère Jacques, qui, depuis l’âge de deux mois, ne fait plus ni

caca, ni pipi sous lui; et elle dit comment elle est restée levée deux

nuits de suite pour le tenir toutes les deux heures, avant la tétée,

au-dessus du pot, en faisant _puseweswese_ comme je lui avais dit de

faire; et qu’il n’avait jamais le derrière enflammé, ni cette sale

croûte sur la tête.

--Nous croyions que les petits enfants devaient avoir cela, puisqu’on

n’en voit pas d’autres ici.

Et ses yeux exprimaient encore l’étonnement que les petits enfants

n’aient ni le derrière ouvert, ni une carapace sur la tête, ni les

oreilles coulantes, si on les lave.

--Et comme les autres enfants ont profité depuis que je les lave

régulièrement! non, je n’aurais jamais cru autrefois à l’influence de la

propreté sur la santé et la beauté, car ils sont tous beaux, n’est-ce

pas, madame? Nous croyions que la nourriture faisait tout: mère les

bourrait de lard et de jambon à nous faire crever; les quatre porcs que

nous tuions par an ne suffisaient pas; tout passait à la nourriture, et

rien à du savon. Nous étions persuadés que c’était un luxe inutile que

de tenir tout propre.

Et, à chaque instant, ses yeux et sa bouche frémissants se tournaient

vers moi.

--Nous devons cela à madame qui m’a enseigné comment il fallait faire.

Et maintenant encore toute cette herbe... Et madame n’a en somme rien de

tout cela: c’est uniquement pour nous qu’elle s’est donné toute cette

peine.

Elle détourne le visage qu’une rougeur envahit.

--Si je pouvais avoir beaucoup d’élèves comme vous, Mitje, j’ouvrirais

une école.

Elle continuait à tirer l’herbe d’arrache-pied, en exhalant une odeur de

bouse, de sueur et de bête de somme, car il est bien entendu que la

propreté, telle que je la lui ai enseignée, a subi une transposition.

Quelle chère créature! c’est l’abnégation personnifiée. Quant à moi, je

n’ai aucun mérite à m’être occupée d’eux: quand je vois un bel enfant

sale, mon seul désir est de le prendre et de le laver à grandes eaux

jusqu’à complet décrassement; qu’il hurle, ça m’est bien égal, je ne le

lâche que lorsqu’il est comme je l’entends. Chez la petite femme, je

n’ai trouvé que peu de résistance à cette manie, et en Mitje une aide

précieuse.

Angelinette · 第 24 / 60 题