Le crâne petit bonhomme! Aujourd’hui le petit Mileke jouait au milieu de
six à sept bambins. J’arrivais à l’autre bout de la rue. Dès qu’il me
vit, il les quitta et vint vers moi, en se retournant de temps en temps
vers les autres, d’un altier mouvement de tête. Il me sauta au cou; moi,
je le soulevai et nous nous embrassâmes longuement. Les autres avaient
lâché tout jeu pour nous regarder. Je rentrai avec Mileke sur mes bras;
il ressortit pour aller jouer, mais bientôt il revint me dire que ses
camarades lui avaient jeté des pierres. Je ne sais comment venir à bout
de ces petites brutes. Mileke et moi, nous ne pouvons nous résoudre à
leur donner gain de cause, nous nous aimons sincèrement. Il a des
regrets et des remords quand il leur obéit, et moi un vrai chagrin.
1917.
--Te rappelles-tu quand nous avons mis les «Mais» au cheval et que nous
sommes allés dans ton hameau comme pour te chercher, toi et tes bagages?
_Clic clac, clic clac._
--Et comme nous avons tout rangé dans les tiroirs et les armoires de ta
nouvelle maison?
_Cliquelaque, cliquelaque._
--Et la poule bleue qui, en sortant du panier, a tout de suite pondu
d’émotion? Tu disais que cela te porterait bonheur dans ta nouvelle
demeure et tu riais, la bouche large ouverte, en pesant l’œuf encore
chaud dans ta main, et je vis pour la première fois que tu avais les
dents blanches.
_Clic clac, clic clac, clic clac._
--Et à ta noce, le lendemain, quand tu me disais: «Viens embrasser ta
tante», et que tu me fis boire dans ton verre...
_Claquelaque, claquelaque._
--Et le jour suivant, quand nous sommes allés chercher ta vache et que,
moi, je portais le petit chat...
_Clac clac, clac clac._
--J’avais douze ans alors. L’année d’après, je suis entré chez les
Frères et toujours, pendant mes années d’étude, je me suis remémoré ces
jours où je t’aimais plus que la Sainte Vierge.
_Touc tac, touc tac._
--Tu étais ma jeune tante: je pouvais t’aimer sans remords...
_Touc touc, touc touc._
--Et tu es restée pour moi ce que tu étais alors.
_Claquelaque, claquelaque, claquelaque, claquelaque..._
Mitje et moi, nous étions dans l’étable; elle trayait les vaches à côté
de la grange où, Suske, «frère Benoît», en vacances, la robe pendue à
une fourche, en culotte et manches de gilet, battait le blé pour son
père, aidé par sa tante, une mégère jaune et âpre. Et c’est par bribes
et morceaux, haletés entre les battements des fléaux, que nous
entendîmes ces réminiscences de Suske.
Quand il se tut et que ne nous parvenaient plus que les coups secs et
réguliers des fléaux, je murmurai à Mitje:
--Mitje, pas un mot de ceci, n’est-ce pas? tu sens bien que Suske est à
plaindre d’avoir une profession qui lui interdit d’aimer.
«Voilà, pensais-je, le vrai petit Suske, et l’homme à la robe, qui fait
peur à des Jantjes, est ce qu’ils en ont fait.»