6 août 1917.

En allant dîner, j’entre chez la petite femme. Mitje était penchée sur

le pétrin.

--Où est votre mère, Mitje?

--Au lit: cela a commencé, fit-elle, sans lever presque la tête; les

eaux se sont cassées hier soir.

Je traversai l’autre pièce et entrai dans la petite chambre à coucher.

La petite femme était alitée et gémissait, une vieille sage-femme à côté

d’elle.

--Oh! que je souffre! Vous m’avez si souvent aidée, madame, aidez-moi

encore.

--Mais je ne puis rien.

--Le docteur est venu; il a laissé là sa valise avec ses instruments. Oh

que j’ai peur!

--Je vais dîner, je reviens tout de suite.

Quand je revins, Mitje pétrissait toujours la pâte. Une vieille femme du

voisinage était grimpée sur le lit et tenait la petite femme par un

bras; la sage-femme était devant et tenait l’autre bras; elle

l’encourageait.

--Poussez ferme, poussez.

Et la petite femme se cambrait les reins et poussait, en étouffant des

cris rauques; les veines de son cou se gonflaient, sa figure se tordait;

toute la misère de ses quarante-sept ans s’étalait sur ce grabat: ridée,

flasque, les cheveux gris, pas lavée. Dans la chambre, la petite chaise

percée des enfants; devant le lit une mare, de l’eau qu’elle perdait

encore et qui traversait la paille de sa couche.

Mitje pétrissait, la figure gonflée et rouge de n’avoir pas dormi et

d’être penchée depuis des heures sur ce pétrin. La machine à lessiver

attendait depuis la veille, remplie d’une lessive de huit personnes.

Mitje était seule devant tout cela. Le père déambulait, inutile.

--Mitje, on me demande des ciseaux.

--En haut, dans le panier.

Et elle pétrissait sans lever la tête.

Je sortis. A trois heures, Mitje, tout enfarinée, vint dire qu’un gros

garçon était né. J’avalai ma tasse de thé et courus chez eux. Mitje

était de nouveau penchée sur le pétrin. J’allai dans l’autre chambre. Le

docteur, en manches de chemise, essuyait ses instruments; un seau avec

l’arrière-faix, une mare de sang à terre. On avait dû transporter la

petite femme sur la table, en pleine lumière, et, pendant qu’on la

maîtrisait à trois, il avait cherché avec le forceps l’enfant presque

étouffé. La sage-femme emmaillotait un petit môme tout bleu, à figure de

vieillard idiot, la tempe et un œil endommagés par les fers.

--C’est un beau garçon, dit le docteur.

--Oui, un bien beau garçon, fit la vieille sage-femme.

--Oui, très beau, ajouta la vieille voisine, qui nettoyait la mare de

sang.

--Ah! il est beau? fis-je.

Puis j’allai vers la mère, pâle, ses hideux cheveux mal soignés épars,

l’expression matée, anéantie.

--Ah! j’en ai vu! sans le docteur qui l’a retiré avec les fers, je n’en

serais pas sortie.

--Non, ajouta le docteur, elle n’en serait pas sortie, aucun travail ne

se faisait. J’ai dû aller le chercher très haut, on ne voyait plus les

fers.

On me donna l’enfant avant de le mettre près de la mère; j’appelai

Mitje.

--Mais je ne peux pas venir, je suis remplie de farine.

--Venez tout de même, Mitje.

Elle vint, les mains remplies de pâte. Je lui mis le petit sur les bras.

--Qu’il est beau! n’est-ce pas, madame?

Sa figure devenait toute tendresse.

--Et vous le soignerez bien. C’est elle, docteur, qui a fait la layette,

qui a soigné pour le linge de la mère, le linge du lit. Tout le

changement que vous voyez ici depuis le dernier accouchement que vous

avez fait, c’est Mitje qui l’a réalisé.

Je mis l’enfant près de la mère. Mitje retourna au pain. Le père était

accroupi devant l’âtre, il faisait rissoler une poêle pleine de pommes

de terre et les retournait avec une fourchette. Mileke, quand on lui eut

dit dans la rue qu’un petit enfant leur avait été apporté, se mit à

clamer: «Nous avons un petit enfant! Nous avons un petit enfant! Un

garçonnet, un garçonnet!» Puis il rentra; je le soulevai devant le lit

et lui fis voir l’enfant. Sa figure riait et exprimait en même temps une

stupeur craintive; il grimpa sur la chaise à côté du lit et caressa à

pleines mains le visage de sa mère. Puis entra Gilles, le gars de

quatorze ans.

--Gilles, venez voir.

Il s’approcha, regarda, par-dessus sa mère, l’enfant, devint rouge, puis

s’en alla.

Remi rentra de l’école comme une bombe, la figure effarée. On l’avait

prévenu dans la rue.

--Viens, Remi.

Il accourut vers le lit, se pencha dessus.

--Oh! comme c’en est un beau, oh! qu’il est beau!

Et il resta longuement penché à le regarder, la figure radieuse.

Il retourna ensuite dans la grande chambre. Le père demeurait

indifférent et n’alla ni vers la mère ni vers l’enfant. Il avait mis la

poêle de pommes de terre au milieu de la table sur laquelle Mileke était

déjà assis. Gilles, Remi et le père s’attablèrent; tous piquèrent, à

même la poêle, les pommes de terre, tout en mangeant une tartine de

compote de pommes. Le père et les deux petits étaient tout à leur

occupation de manger. Gilles avait une mauvaise figure qui ruminait des

pensées. Tout d’un coup son expression s’éclaircit.

--Nous aurons de la farine au comité pour le petit.

--Non, fit Mitje, nous ne recevrons rien pour lui, mais mère aura une

livre de farine blanche en plus. Maintenant, Gilles, j’aurai plus de

besogne: tu dois m’aider et ne plus dire que je ne m’occupe que des

futilités du ménage. Père aussi croit que le ménage ne comporte que des

futilités.

--Que voulez-vous y faire, Mitje? vous n’arriverez jamais à faire

comprendre à un homme que le ménage est une chose sérieuse. N’est-ce

pas, Door?

Door se mit à rire.

--Oui, oui, c’est très sérieux.

Mais lui et Gilles se regardaient, parfaitement d’accord que faire le

ménage n’est pas travailler, que seuls leurs travaux, à eux hommes, sont

importants.

J’allai à la rue voir si Fineke et Anneke ne venaient pas encore de

l’école. J’eusse voulu qu’on ne leur eût rien dit pour jouir de leur

surprise, mais toute la rue les prévenait. Fineke arriva avec les autres

écolières; on lui avait déjà annoncé qu’on avait apporté un enfant chez

eux. Je l’emmenai devant le lit et la soulevai. Elle le regarda,

abasourdie.

--Eh bien, Fineke?

--Il est si petit, je croyais qu’il était grand.

--Comment ça, Fineke?

--Je croyais que c’était un enfant de réfugiés, comme il en est arrivé

chez le voisin, et avec qui je pourrais jouer.

--Non, ceci est un petit frère que tu peux garder, il s’appelle Jacques.

Alors elle rit et fut très contente.

Entra Anneke, son intelligente figure toute frémissante, les joues roses

et tremblantes, et sa petite poitrine étriquée se soulevant

tumultueusement. Elle savait qu’ils allaient avoir un enfant, mais rien

de plus, et le matin la mère avait encore coupé leurs tartines. Et

maintenant un petit frère, tout bleu et tout habillé, était là à ouvrir

la bouche à côté de sa mère, comme un oiseau qui demande la becquée.

Puis elle alla manger à la poêle de pommes de terre, que le père venait

de remplir une seconde fois.

Mitje avait maintenant façonné dix-huit pains et coulé un pain d’épices;

elle les tapotait et les déposait sur une planche, sous une couverture.

--Père, il sera temps d’allumer le four; d’ici là les pains auront

monté. Et ne pétrirais-je pas vite quelques tartes pour fêter Jacques?

--Oui, il faut pétrir des tartes pour le fêter.

Door alluma le four, ce que faisait toujours la petite femme. Gilles

prit sa bicyclette et alla dans les hameaux environnants annoncer à la

famille qu’un enfant leur était né, qu’il s’appelait Jacques, et qu’on

le baptiserait demain dans la matinée.

Angelinette · 第 22 / 60 题