3 juillet 1917.

Le petit de l’homme est déjà infâme. Il ne lui faut pas l’expérience de

vilenies, ni la souffrance, pour le devenir: son instinct lui suffit.

L’année passée déjà, de grands garçons de la rue avaient incité Mileke à

me donner des coups de pied et à me cracher au visage plutôt que de

m’embrasser quand je m’approchais de lui. Mais comme j’avais deviné la

chose, j’avais pu y mettre ordre. Cette année, au commencement de mon

séjour ici, il me sautait au cou chaque fois qu’il me voyait; puis,

petit à petit, il s’était éloigné jusqu’à me montrer une suprême

indifférence et même de l’aversion; cette fois encore il ne voulait pas

m’en avouer la raison. Je lui dis de la chuchoter à l’oreille d’Anneke,

à qui déjà, l’an dernier, il avait avoué ce qui en était.

--Elle te donnera, après, des cerises.

Il le fit:

--Les enfants ne veulent plus jouer avec lui s’il continue à être ami

avec vous, répéta Anneke.

--Anneke, donne-lui des cerises.

Je lui en donnai aussi une poignée. Il me regarda. Oh! jamais je n’ai vu

regard chargé de plus de surprise et de remords: mon mari et moi, nous

en fumes tout saisis. Puis il alla jouer. Après, quand je sortis, il me

sauta au cou devant tous ses camarades, une dizaine pour le moins. Je

fus remuée de fond en comble par cet héroïsme.

Mais, le lendemain, plus que jamais il s’éloignait de moi. On lui avait

donné des coups de pied et on l’avait boycotté pour de bon. Il me

repousse et se cache sous la table quand j’approche. Pendant ce temps la

marmaille, qui a de quatre à sept ans, nous observe et, comme elle est

contente de Mileke, elle joue de nouveau avec lui. Même Mitje entendit

par la fenêtre sa petite cousine, qui a six ans, lui dire:

--Tu vois bien, n’est-ce pas, que nous jouons de nouveau avec toi,

maintenant que tu n’embrasses plus madame et ne te laisses plus

embrasser par elle.

Pour eux tous, je suis «madame» tout court, comme s’il n’y en avait pas

d’autres.

Voilà où Mileke et moi, nous en sommes. Le pauvre petit est terrorisé

par ses compagnons de jeu et affolé de remords; son regard me le dit

quand je passe. Je ne veux pas lui demander de nous embrasser en

cachette, pour ne pas lui apprendre à dissimuler; je ne veux pas parler

aux parents de ces petites brutes, ils sont comme leur progéniture et

voudraient écharper la petite femme et moi parce que nous avons de

l’affection l’une pour l’autre et que le ménage profite de mes conseils.

Puis ils trouveraient bête que je m’occupe de ces histoires d’enfants:

pour eux un enfant ne sent, ne raisonne, ne vit pas d’une vie

spirituelle; pour eux, un enfant, ça dort, boit, mange, fait surtout

pipi et caca, et pour le reste est une mécanique; même avec la petite

femme, j’ai de la difficulté à lui faire respecter les sensations, les

sentiments, et les goûts de ses enfants. Cependant, quand j’attire son

attention sur Mileke et la naïveté exquise de Fineke, elle comprend et

est émue.

--Je n’aurais même pas compris mes enfants sans vous, me dit-elle alors.

Je n’ai jamais vu quelqu’un qui s’ignorât à ce point.

Je leur ai donné un de mes portraits en robe de soirée; longuement elle

et Mitje le regardèrent, puis la petite femme dit en riant:

--Est-il possible d’être ainsi? Quand on nous voit à côté de cela, que

devenons-nous?

Et elle riait encore. L’idée de l’envie ne peut pénétrer en elle. Elle

aurait été charmante et toute spirituelle si elle avait pu se cultiver,

se bichonner et s’habiller comme moi. Tous seraient des êtres au-dessus

de la moyenne si l’on pouvait les transplanter dans un milieu où ils

pourraient développer leurs dons. Voyez seulement le résultat physique

depuis qu’ils se lavent et tiennent leur maison propre, et comme la

physionomie de Mitje est changée depuis que je cause avec elle comme

avec une égale plus jeune à qui l’on peut faire des observations et

donner des explications.

Enfin toute leur rue les envie, en médit, les boycotte, depuis ce

changement dans leur aspect. Mitje travaille comme une esclave, mais,

après cela, elle allume le feu sous le chaudron des vaches, s’y chauffe

de l’eau et se lave de haut en bas. Ses mains de travailleuse sont donc

appétissantes; eh bien, on dit qu’elle ne fait rien, que sans cela elle

n’aurait pas des mains de demoiselle. Mais les plus raffinés petits

monstres sont les enfants: ils possèdent l’art de torturer et

l’appliquent. Laissez venir à moi les petits enfants!

Angelinette · 第 20 / 60 题