15 juin 1917.

Sus va venir! On nettoie la maison, la cour, les étables, les champs,

les enfants: ils en sont tous vibrants d’émotion. Sus va venir! Il ne

connaît pas ses deux plus jeunes frère et sœur, Fineke et Mileke. Depuis

sept ans, les Frères de la Doctrine Chrétienne se sont emparés de lui,

et, depuis quatre ans, il n’a pu voir sa famille.

--Que va-t-il dire de ce que tout est si propre? fait Mitje.

Grande question! A sa dernière visite, il se sauva tout le temps à côté,

chez sa tante, pour échapper au bruit des enfants, à la saleté de la

maison, et, quand il est parti, il était rempli de vermine. Il a vingt

ans maintenant. Que va-t-il dire?

Quand je reviens de la table d’hôte, Fineke, en robe blanche et ceinture

rose, accourt vers moi.

--Suske de Bastogne est arrivé.

Puis accourt Mileke, criant:

--Hy is heie! Hy is heie[5]!

[5] Il est ici! Il est ici!

Ils s’accrochent à moi, et, courbée entre eux deux pour me mettre à leur

taille, j’entre dans la maison. Un jeune frère en soutane et manteau

vient vers moi; en un français correct, mais un peu appliqué, il me

parle:

--En entrant, la première chose qui m’a frappé, c’est la propreté; on me

dit que c’est vous, madame, qui avez inculqué cela à ma sœur.

--Je n’ai fait que donner des conseils; Mitje les a compris, appliqués;

c’est elle qui a fait de la maison et des enfants ce que vous voyez.

Et je fis pirouetter Fineke devant lui.

--Voyez comme elle est propre et jolie.

--Oui, fit la petite femme, vous pouvez les regarder partout.

Et elle levait les jupes de Fineke pour montrer ses petites fesses bien

lavées.

--Puis-je vous faire une visite, madame?

--Mais avec plaisir.

Je ne savais pas s’il fallait l’appeler «Sus» tout court ou «cher

frère».

--Il ne sait plus le flamand, fit Mitje.

--Non, je dois chercher mes mots. Je ne parle et n’enseigne que le

français. Mes élèves wallons de Bastogne n’entendent que le français et

leur patois.

En remontant chez moi, je revis le petit Sus d’il y avait sept à huit

ans, qui allait me ramasser, le long des routes, des seaux de crottins

et de bouses pour mon fumier: je lui donnais dix centimes par seau. On

l’a bien décrassé, mais la crasse n’était que physique: le cœur et le

cerveau étaient intacts; aucun vice ne l’avait encore atteint, l’absence

de misère avait tenu les vilenies à distance; il n’était que pouilleux

et ignorant. Il a tout de suite dû marcher dans un sillon: la grammaire,

l’histoire, la géographie, les mathématiques, tout lui fut enseigné, et

sérieusement, par des gens qui façonnent un objet dont ils comptent

tirer profit. En effet, Suske ou frère Benoît tient déjà une classe qui

rapporte à son ordre douze cents francs par an.

Il est venu le soir chez nous avec Mitje. Il nous a parlé de ses

soixante-treize élèves qu’il aime tous, et de Bastogne qu’il adore.

--J’ai dit au frère supérieur que j’étais prêt à signer un engagement

pour cinquante ans s’il voulait me laisser à Bastogne. Quelle différence

tout de même entre le wallon et le flamand! ajouta-t-il.

Puis il nous parla de la manière dont s’y prennent les frères pour faire

un religieux:

--D’abord la douceur, mais si cela ne suffit pas--il fit de la main le

mouvement de couper une ligne droite à travers un objet dur--alors la

contrainte, la force, et, si cela ne va pas, on vous rejette... Moi,

j’ai marché tout droit: ils n’ont eu aucune peine avec moi. C’est le

désir d’apprendre qui m’y a fait aller; à treize ans, quand je dus

quitter l’école, je fus pris de la peur de ne plus rien apprendre et de

devoir travailler aux champs comme mon père, d’y être attaché sans

répit, sans pouvoir jamais prendre un livre en main. Mon père, à qui

j’en avais parlé, m’avait répondu qu’il n’avait pas les moyens de me

laisser continuer à étudier. Alors, vous rappelez-vous, madame? Vous

m’avez fait conduire une brouette de fleurs chez l’abbé ..., à

l’occasion de sa première messe. En revenant sur la route, vous m’aviez

demandé si, moi aussi, j’allais devenir curé. Je me suis dit que ce

serait peut-être un moyen de pouvoir apprendre. Mais il fallait de

l’argent pour étudier. J’en ai parlé au frère, à l’école, et il m’a dit

d’entrer chez eux. J’avais tout, tout arrangé avec le frère supérieur

avant d’en parler à la maison. Puis le curé est venu chez ma mère; elle

ne voulait pas. Alors il est allé trouver mon père à la laiterie, et

cela s’est arrangé. J’avais dit à mes parents que c’était pour étudier

que j’y allais, que je reviendrais quand je serais instruit. Voilà

comment cela s’est fait; maintenant je m’y plais.

Puis il parla de sa manière à lui d’enseigner.

--J’ai les petits jusqu’à l’âge de huit ans. Je ne leur dis que les mots

nécessaires, et à voix basse, et exige qu’eux aussi parlent à voix

basse. Le supérieur dit que ma classe est la classe du silence. Je ne

supporte ni le bruit, ni le remuement, mais pendant la récréation ils

peuvent être aussi turbulents qu’ils veulent. Je l’exige même et je

donne un bon point à celui qui a bien joué. Dans la cour, je les mets

sur deux rangs. A chaque rang, je ne veux voir qu’une tête: quand j’en

aperçois une qui dépasse à droite ou à gauche, je donne un bon point à

l’autre rang et je détourne la tête de celui qui n’a pas su être

correct. Dans la rue, chaque enfant qui quitte les rangs pour rentrer

chez lui, sait qu’il doit ôter son chapeau pour me saluer, et je rends

le coup de chapeau, même aux petits de quatre ans. Quand il y en a un

qui l’oublie, je le fais monter l’après-midi sur l’estrade, je le salue

et lui fais signe de me saluer aussi; il le fait alors très bien et je

dis aux autres: «Voyez comme il salue bien; il ne l’a pas fait à midi,

comme c’est dommage!» Et d’un geste, je l’envoie s’asseoir. Il ne

l’oublie plus jamais. Je suis occupé de huit heures à midi et de deux à

quatre.

Il nous dit encore l’impression que lui faisaient certains mots

français.

--Ils donnent l’image exacte de ce qu’ils expriment.

--Ah! et quels sont ces mots?

--Tendre... aimer... amour... mère... plaisir... joie!

Et il mit les deux mains sur la poitrine.

--Quand je les prononce, je sens quelque chose qui me pénètre, un

tressaillement, un bonheur intense... Amour..., joie, répéta-t-il.

Pauvre petit Suske, qui, pour pouvoir apprendre quelque peu, s’est jeté

dans cette galère, où toute liberté lui est interdite, où toute

expansion doit être refoulée! Mais c’était pour lui le seul moyen

d’être, ne fût-ce que quelques heures chaque jour, un être pensant, le

seul moyen de ne pas devenir une simple bête de somme, attachée à la

glèbe pendant dix-huit heures par jour comme son père.

Pauvre Suske! Aimer! Tendre! Joie!

1917.

Je me promène avec Fineke sur la route. Le soleil nous donne dans les

yeux.

--Je ne puis vous regarder, me dit-elle, à cause de cette petite chose.

Et elle me montre le disque du soleil qui perce la buée.

* * * * *

Une autre fois, je passe le soir avec elle par le village; je lui montre

la lune.

--Oui, il y en avait aussi une au-dessus de la maison de l’épicier, me

répond-elle.

Cela me revient comme une brise parfumée, et ce n’est pas un petit

bienfait au milieu des horreurs que nous lisons et dont la terreur est

écrite sur chaque visage,

Angelinette · 第 19 / 60 题