11 septembre 1916.

Oh l’envie, l’envie qui ravale même les enfants! Le petit Mileke ne

voulait plus me donner la main ni m’embrasser, et encore moins venir sur

mes genoux. Il frappait vers moi et se sauvait quand j’approchais. Je

crus d’abord à un caprice d’enfant, puis je me creusai la tête pour me

rappeler si j’avais pu lui déplaire en quelque chose. Ses parents, aussi

ennuyés que moi de cette volte-face désagréable, lui demandèrent ce

qu’il avait contre madame, et ce petit précoce répondit posément:

--Mais rien, qu’aurais-je contre madame?

J’étais de plus en plus peinée, quand une idée me vint. Ne le

monterait-on pas contre moi? Toute la rue est d’une jalousie féroce

parce que je m’occupe de cette famille et qu’elle suit mes conseils. Non

seulement les enfants sont lavés, mais ils dorment la fenêtre ouverte,

ils mangent aux heures et non quand cela leur plaît. Gilles ira pendant

trois ans à l’école professionnelle y apprendre le bon métier de

mécanicien. J’ai obtenu également qu’on place un pavage dans l’étable

des vaches et que la cour de la ferme soit assainie par une épaisse

couche de gros gravier recouverte de petit, pour qu’il fasse sec sous

les pieds, car ils ont pataugé toute leur vie dans une boue mélangée de

fumier, qui les empoisonnait. Je les ai débarrassés de leur vermine et

de leurs ulcères, et maintenant encore je suis occupée à les nettoyer

des vers intestinaux qui les débilitent tous, depuis le père jusqu’au

petit Mileke. Naturellement tous ces conseils ne sont efficaces qu’avec

quelque aide. Eh bien, les enfants des autres cultivateurs de la rue,

même des riches, sont d’une jalousie qui les met hors de leurs gonds. La

marraine de Fineke l’a mise à la porte en disant: «Tu es allée jouer

chez madame, vas-y encore.» Des jeunes filles disent à Mitje qu’elle a

beau se bichonner, qu’elle ne trouvera pas de mari avant elles parce

que, chez Mitje, il faudra partager l’héritage en huit, et chez elles

seulement en deux. Ils sont furieux de voir les petits lavés, peignés,

avec des tabliers propres faits de vieux peignoirs à moi, tandis qu’eux

sont sales, mangés de pustules et de vermine. Comme on entre chez la

petite femme comme dans un moulin, rien ne reste secret, et, quand le

samedi on chauffe l’eau pour les laver et que, après, ils sortent bien

bichonnés de la petite chambre du grand-père, il y a toujours quelques

petits voisins pour les voir. Alors, le samedi, ils leur crient dès le

matin: «Va te faire laver le cul.» Laver cet endroit-là est pour eux la

chose la plus indécente qui soit. Ils humilient les petits en disant

qu’ils portent mes vieilles loques. Le soir, ils jettent de grosses

pierres dans les fenêtres de leurs chambres, au grenier, au risque de

les tuer dans leurs lits, en criant: «Fermez les fenêtres.»

J’étais donc certaine qu’on avait monté Mileke contre moi, en

l’humiliant, le ridiculisant et en lui faisant peur, et je dis à Anneke

de le lui demander. Nous soupçonnions toutes les deux un gamin d’une

dizaine d’années, fils d’un riche paysan. Anneke et Mileke couchent

ensemble: alors, le soir au lit, elle l’interrogea:

--Que dit donc Jef de madame?

Mileke, pris au dépourvu, répondit:

--Il dit que je ne dois pas faire ce que dit madame, que je ne dois pas

l’embrasser ni me mettre sur ses genoux, mais lui donner des coups de

pied, et ne pas me laisser laver, ni rien accepter d’elle; que sans cela

il m’arrangera.

Quand Anneke, le lendemain, me répéta cela, je courus vers ce gamin qui

était assis sur une souche, mangeant des pommes vertes volées.

--Qu’as-tu osé dire à Mileke, sale gamin?

--Ce n’est pas moi, c’est Louis.

--Mileke, est-ce Louis ou lui?

--C’est lui.

--Si tu oses encore lui dire quoi que ce soit, je te livre au garde

champêtre.

Il s’en alla en me narguant. Je voulus prendre Mileke et l’embrasser, et

lui demander si c’était fini maintenant; mais il ne voulut pas, et,

comme sa mère exigeait qu’il me donnât la main, il se mit à hurler et à

se cacher la figure dans ses jupes. Elle prit l’enfant hurlant et alla

chez la mère de ces garçons; la mère ne savait naturellement rien des

manigances de ses fils, malgré qu’on la voie toute la journée intriguer

contre nous avec la voisine d’en face, en désignant de la tête la maison

de la petite femme. Les deux garçons, dont l’un a quatorze ans,

s’avancèrent vers la petite femme en ricanant, et se vantèrent d’avoir

dit à Mileke de me donner des coups de pied au lieu de m’embrasser.

J’ai alors invité Mileke et ses frères et sœurs à venir goûter le

lendemain, leur promettant aussi de leur donner des fleurs.

J’ai donc garni la table de fleurs, je les ai fait goûter avec des

tartines beurrées, chose rare en ces temps, des bonbons et du lait chaud

sucré. Puis j’ai joué _Kike boe_[3] avec Mileke. Il était assis les

pieds sur la chaise, son _pruleke_ hors du pantalon, la tête penchée

sous la table. Je devais aussi regarder sous la table et dire: _Kike

boe_, il riait alors comme une fanfare qui sonne. Mais il devint grave

d’émerveillement quand je lui racontai que les éléphants étaient grands

comme deux vaches mises l’une sur l’autre, que leur nez avait trois

aunes de long et qu’ils ramassaient des «cents» avec ce nez et les

donnaient à leurs gardiens en échange d’un bonbon.

[3] Cache-cache.

Puis j’ai fait le cocorico du coq, puis la poule qui pond, puis l’âne

qui brait, et le cochon qui grogne et encore le coassement de la

grenouille: tous petits talents acquis dans mon enfance privée de jouets

et que je n’ai pas oubliés. Nous avons ensuite fait une promenade dans

les bois. Eh bien, Mileke ne s’abandonne plus comme avant: les rosseries

de ces âmes viles ont laissé des traces.

Je suis bien triste d’avoir perdu le cœur et la confiance de Mileke; je

crois qu’il faudra beaucoup de gâteaux avant qu’il me les rende.

Angelinette · 第 15 / 60 题