9 août 1916.

Je vois rouge, quand le petit Émile lève son regard limpide, câlin vers

moi, à la pensée que, dans quinze ans, quand il commencera à sortir de

sa gaîne, on le mettrait devant les machines à tuer, et je me demande si

je n’ai pas eu tort de faire placer un couvercle sur le puits pour qu’il

n’y tombe pas... Dieu, quel embarras, une vieille femme qui a tué un

petit garçon... Eh bien, quoi donc? parce qu’il n’a pas l’âge...--elle

est forte celle-là--ou parce qu’il n’est pas de l’autre côté du fossé,

je ne peux pas l’avoir fait culbuter doucement dans ce puits?... ou

parce que je ne porte pas une baïonnette?... De mieux en mieux.

Foutez-moi la paix! Je déborde de dégoût et de rancune contre ces

abjections!

Mileke, barbouillé de boue, les menottes noires, en robe rouge délavée,

est assis dans la porte de la ferme sur une petite chaise basse, un

bâton en main qu’il écorche avec un grand couteau; il n’écoute pas les

mots tendres que je lui dis, extasiée que je suis de le trouver là,

évoquant, lui et toute l’ambiance, un tableau de Jacob Smits. Quand il a

fini, il lève ses yeux liquides.

--Un _poeneke_[2]? me dit-il, en avançant sa bouche vers moi.

[2] Un baiser.

Oh! trésor d’amour! et dans quinze ans!... Dieu sait... une baïonnette,

un explosif, tes membres dispersés!...

Je me sauve, en proie à une hallucination dangereuse.

Angelinette · 第 13 / 60 题