Moi aussi, j’ai remporté une grande victoire. Je suis arrivée, à force
de persuasion et d’insistance, à ce que Mitje veuille bien laver une
fois par semaine, à l’eau chaude, le corps de ses petits frères et
sœurs. Cela a été long et dur à faire comprendre et à obtenir. J’ai
donné un bain de siège, une brosse à ongles, trois grands essuie-mains
et un gant ferme pour frotter. Je lui ai fait chauffer de l’eau,
additionnée de sel de soude, dans le chaudron des vaches, qui peut
contenir une dizaine de seaux. Pour montrer comment il fallait s’y
prendre, j’ai lavé chaque enfant dans le bain de siège et pour chacun
nous avons renouvelé l’eau. Ils jubilaient en répétant constamment:
--Oh! c’est bon! oh! c’est bon!
C’était la première fois de leur vie qu’on leur lavait autre chose que
le bout du nez. Mitje m’a dit le lendemain qu’après ce bain les enfants
avaient dormi d’un sommeil doux et les membres étendus, tandis
qu’auparavant ils avaient les membres recroquevillés et s’agitaient et
gémissaient toute la nuit. Gilles seul était récalcitrant et me montrait
avec ostentation la croûte noire qui couvrait ses bras; il a fini par se
laver tout de même, enfermé dans la petite chambre du grand-père. Je lui
avais montré comment il devait s’y prendre pour se laver et se
frictionner le dos. Après, comme il était étendu dans son lit, les
membres écartés de bien-être, sa mère lui a dit: «Mais, Gilles, tu es
couché là, solennel comme un curé.» Puis Mitje s’est lavée dans la
petite chambre. Enfin, le soir, le père y a passé également par
curiosité. Tous ne reviennent pas du bien-être que cela procure; il n’y
a que la petite femme elle-même qui n’y est arrivée que huit jours
après.
Le lendemain du bain, les petites levaient leurs jupes et écartaient les
vêtements sur leurs petites poitrines pour montrer leur peau blanche aux
voisins et connaissances. La petite femme, quand elle se fut enfin
lavée, m’a montré ses jambes, tout ahurie de les voir si claires.
Jamais, depuis quarante-cinq ans, elle ne s’était lavé le corps. Je me
rappelle fort bien ses mamelles couleur de terre, quand elle allaitait
ses enfants.
Enfin c’est un événement qui les ahurit tous et une expérience dont ils
raffolent. Je craignais qu’ils n’aimassent point l’eau: il y a des
bourgeois parvenus dans le village qui ont pu installer une chambre de
bain à moitié prix, mais ils aiment si peu l’eau qu’ils ne prennent de
temps en temps un bain sommaire que parce qu’ils ont mis de l’argent
dans cette installation et ne veulent pas que cette dépense ne serve à
rien.
Chez les enfants de la petite femme, le bienfait de cet unique lavage
par semaine commence déjà à se faire sentir. Ils n’ont plus l’ombre de
pustules et ils sont pétillants de vie, d’esprit et de joliesse. J’ose
maintenant les embrasser sans crainte d’attraper un coryza ou de la
vermine.
* * * * *
Door, le mari de la petite femme, a constaté que ses vaches, depuis
qu’elles couchent dans une étable à moitié propre, (car ce n’est pas
encore une vraie propreté) donnent plus de lait et mangent moins. Je
suppose que l’influence de la propreté n’est pas moins bonne sur les
humains.
Le Roi, quand il était encore le prince Albert, est venu à Genck voir
les sondages des nouvelles mines à charbon. Il avait sans doute demandé
à visiter une habitation de paysans: le bourgmestre l’a conduit chez la
petite femme. Le prince s’est tenu debout au milieu de la pièce; la
petite femme, qui ne savait pas qui était ce monsieur, déambulait
tranquillement autour de lui. Le prince est parti sans avoir desserré
les dents. Il a dû douter que ces êtres fissent partie de la même
humanité que lui; le dégoût a dû l’empêcher de voir, dans cette visite
furtive, que la petite femme a un sourire très fin, que ses enfants sont
des spécimens très réussis comme beauté et comme intelligence, qu’ils
s’étiolaient et s’amoindrissaient par pure ignorance--car ils ne sont
pas pauvres--et que Door est un homme d’une honnêteté, d’une
intelligence et de capacités au-dessus du commun.