Mileke, le plus jeune de chez la petite femme, est un petit diablotin à
peau foncée, aux yeux comme deux boules d’or nageant dans un bleu
liquide; ces deux yeux, se mouvant dans une figure toujours maculée de
boue, de jus de réglisse, de sève de fruits, font l’effet d’être
d’autant plus précieusement purs qu’ils ne se laissent pas entamer par
cette souillure constante, et brillent tranquillement de leur luminosité
inaltérable. Dès que Mileke me voit arriver, il se met à faire des sauts
de chèvre, ou se cache la figure contre le mur et fait celui qui ne m’a
pas vue; quand je lui fourre alors dans la bouche un morceau de sucre
candi, seule friandise que je leur donne par ce temps âpre de prix et de
rareté, il lève ses yeux de lumière douce vers moi et un bien-être me
pénètre tant ce regard bon, pensant est réconfortant. Puis je le prends
par la main et nous entrons chez lui où il me grimpe tout de suite sur
les genoux et frotte sa gueulette contre mes joues. Quand je l’ai fait
suffisamment sauter, quand je lui ai chanté des choses de ma
composition, quand il a joué avec ma chaîne, enfin quand il en a assez
de mon jeu de vieille, il met sa joue dans sa main et réfléchit. Il se
demande sans doute comment s’échapper. Lorsque je lui dis: «Mileke, que
veux-tu?» il fait la bouche en rond, tourne sa languette autour et
regarde en l’air. Je le laisse un instant à lui-même; puis il tourne ses
luminettes vers moi et se glisse à terre.
--Anneke, allons sur l’escarpolette, dit-il à sa sœur, en lui prenant la
main.
--Oui, fait la petite femme, va sur l’escarpolette et laisse madame
tranquille.
Un tout jeune soldat allemand entre pour acheter du lait: il est blond,
celui-là, mais je le vois diablotin, maculé comme l’autre, avec des
luminettes d’azur; je vois sa bouche ombrée de duvet se faire petite, sa
langue tourner en rond autour, puis dire: «Gretchen, allons sur
l’escarpolette.» Je regarde la petite femme, mère animale avec les
tendresses et les laisser-aller de la chatte pour ses petits, ne
devenant un être civilisé, avec des traditions humaines, que lorsqu’il
s’agit des gestes de la religion catholique. Et je pense qu’elle a porté
Mileke dans ses flancs qu’elle dandine, qu’elle l’a nourri de ses
mamelles maintenant desséchées, qu’elle l’endort en chantant des
chansons naïves, qu’elle l’élève, le choie, le gourmande, l’adore, selon
les moyens de son cerveau simple, et qu’à dix-huit ans on le lui prendra
de force: et en avant! tue et sois tué, deviens une brute sanguinaire!
Si je devais être la mère d’un Mileke aux yeux d’or ou d’azur, je me
casserais la tête au mur de douleur et d’indignation furieuse le jour où
je le verrais sortir de chez moi le revolver à la ceinture et la
baïonnette sur le fusil.